X... Vous êtes sévère pour notre malheureux pays
XX... Non, je suis, je le crois, simplement vrai, et il est bien temps que les hommes qui ont vu de près toutes ces choses montrent la vérité nue. Si notre pays ne peut la regarder en face, il est perdu sans retour. Considérez la triste série de mensonges, d’illusions, de réticences et de
faiblesses qui ont contribué à nous précipiter dans le gouffre. Cacher sa tète sous son aile, comme l’autruche, pour ne pas voir l'ennemi, n’est pas le moyen d’éviter ses atteintes.
L’empire nous a ouvert l'abîme par son incapacité et sa légèreté; mais le pouvoir qui lui a succédé, plus sincère, très-honnête, n’a pas eu ou n’a pu avoir, grâce à son origine, l’énergie et l’autorité nécessaires pour nous retenir sur la pente, soit en faisant appel au pays à temps et lorsque l’ennemi nous en laissait la facilité, soit en organisant les forces réelles dont Paris disposait, sur une solide base et au moyen d’une sévère et exacte discipline. Si ce pouvoir n’avait plus à compter avec la cour des Tuileries, il croyait devoir compter avec celle de Belleville : il a gouverné paternellement, dirai-je, quand il fallait agir en dictateurs, sans réticences, sans délais, et sans tenir compte surtout de quelques centaines de braillards qui se croient le peuple français.
On n’ignorait pas, dès les premiers jours de septembre, qu’on allait avoir devant soi l’armée la plus solide, la plus mobile et la plus disciplinée de l’Europe, conduite par des généraux habiles, instruits, tenaces, expérimentés et enhardis par d’immenses succès ; il fallait donc disputer pied à pied, si l’on prétendait défendre Paris, les positions qui commandent cette ville et scs forts sur presque tout le pourtour, à une distance de 2000 à 1000 mètres; il
fallait les fortifier non par des ouvrages trop en l’air, comme ceux de ChAtillon et de Montretout, ouvrages qu’on allait forcément abandonner, mais par une suite de batteries et de redoutes s’appuyant réciproquement et reliées par des tranchées; il fallait agir vite et d’après un plan d’ensemble.
X... Vous n’ignorez pas qu’au moment de l'investissement nous n’avions pas à Paris une armée capable de conserver ces positions, une artillerie assez nombreuse pour les garnir; que le corps du général Vinoy était à peu près la seule force dont on put disposer; que la garde mobile n’avait aucune expérience de la guerre, et que la garde nationale n’était ni organisée ni armée.
XX... Je sais cela. Mais, outre que nous avions l’artillerie de marine, qui eût tout aussi bien servi les pièces placées dans les ouvrages avancés qu’elle a servi celles des forts, vous pouviez avoir un nombre de défenseurs suffisant pour garder, au moins pendant un certain temps, ces positions en face d’un ennemi qui ne traînait avec lui que de l’artillerie de campagne, et qui ne s’approchait de la capitale qu’avec prudence. Vous eussiez d’ailleurs singulièrement diminué sa force et gêné ses mouvements, en l’obligeant, ne fût-ce que pendant un mois, a étendre démesurément sa ligne de contrevallation. Vous retardiez
l'investissement et pouviez encore communiquer avec ia province sur quelques points. Dans ce vaste périmètre, vous laissiez les villages habités, les champs exploités régulièrement, et vous trouviez ainsi dans la population rurale un appui et un secours.
X... Eut-il été possible, dans l'espace d’une quinzaine de jours, d’élever les ouvrages dont vous parlez, sur les points à conserver?
XX... Cela eût été très-possible, à la condition d’oublier les routines et de ne pas entreprendre, comine on l’a fait à Chùlillon et à Moutretout, des travaux qu’il eût fallu six mois pour achever. Les bras ne manquaient pas à Paris, depuis un mois nous en offrions autant qu’on en eût voulu employer; mais les formalités administratives, les susceptibilités de corps, les amours-propres, — car en ces temps de désastres il est encore des gens qui mettent leur amourpropre avant toute autre considération , — la peur d’innover, de laisser porter la main sur des organisations qui avaient sombré cependant, mais qui existaient encore dans les cartons des bureaux : tout cela faisait qu’on ajournait, qu’on voulait un jour, qu’on ne voulait plus le lendemain ; qu’on pensait à défendre les environs de Paris sur un rayon de 20 kilomètres, ce qu’indiquait le bon sens, mais qu’on se décidait, n’osant compter sur des troupes peu solides,
mal formées et surtout peu disciplinées, à se renfermer dans l’enceinte et les forts, et à abandonner tout le reste à l’ennemi ; on renonçait ainsi à la seule combinaison qui eut des chances de faire tourner la fortune. Il y eut alors une véritable panique. Je me garderai bien, en ces tristes moments, de récriminer et d’accuser personne.
11 est des temps funestes pour les nations où l’obscurité se fait, où les esprits les plus fermes et les plus résolus s’égarent dans la brume qui semble s’appesantir sur eux, aussi bien que sur les âmes faibles et pusillanimes. Dès le 6 septembre, s’il m’eu souvient, les habitants des communes suburbaines, de celles qui môme étaient placées entre les forts et eu arrière de leurs gorges, furent invités à rentrer au plus tôt dans l’enceinte de la ville et à brûler les approvisionnements qu’ils 11 e pourraient traîner avec eux. En peu de jours, les villages se vidèrent; les champs, dont l’entretien et la culture eusseut été si nécessaires à l’alimentation de Paris, furent abandonnés et livrés à des bandes de maraudeurs qui ne tirèrent des produits sur pied qu’un approvisionnement insignifiant : pour déterrer une pomme de terre non encore mûre, ces pillards en écrasaient dix. 11 semblait qu'une sorte de vertige se fût emparé de tous ces braves gens affolés et voyant déjà les hulans sur leurs talons. La plupart ne prenaient môme pas le temps d’enlever les parties les plus nécessaires de leur mobilier. Alors commença ce pillage toléré, puisque
nulle part on ne songea à le réprimer, qui contribua si fort à démoraliser l’armée, et qui fut pour la banlieue de Paris une ruine irréparable; qui demeurera une tache dans cette grande tragédie où cependant tant d’exemples d’héroïsme, d’abnégation, de charité et de stoïque résignation furent donnés. La dévastation — dévastation inutile , odieuse, sauvage — commença pour ne plus s’arrêter jusqu’aux derniers jours du siège. L'ennemi le plus acharné n’eût pas fait pis.
Les bataillons de la mobile et de la ligne, plus tard de la garde nationale de marche, les francs-tireurs, cantonnés dans ces maisons, que la plus funeste imprévoyance avait rendues désertes, brisaient tout, les meubles, s’il en restait, les portes, les fenêtres, retournaient les jardins pour chercher des cachettes, pillaient les caves.
Bientôt ces maisons ouvertes à tous vents ne purent même plus offrir un abri à ceux qui venaient derrière les premiers occupants. La saison devenait rigoureuse, alors
tout débris de bois fut brûlé Combien en ai-je vu de
ces maisons, joies de leurs propriétaires, n’ayant plus que leurs murailles noircies par le feu, les toits enfoncés, remplies de débris immondes ! Combien de fois a-t-il fallu s’en contenter par la neige et le froid, en songeant que ces dévastations étaient faites par nous-mêmes, à nos portes !... Que doivent penser de nos mœurs les ennemis qui aujourd’hui occupent à leur tour ces villages?
Comme pour nous enfermer plus étroitement et faciliter un investissement plus rigoureux, l’ordre était donné de couper les routes, de faire sauter les ponts, de détruire les communications, de barricader les grandes voies aboutissant aux portes dans l’intérieur de la ville. 11 y eut une commission des barricades; ce n’étaient pas nos avantpostes qu’elle allait barricader, mais nos voies urbaines, afin probablement de rendre nos mouvements plus difficiles et d’en retarder la rapidité. Si ces mesures furent prises sincèrement, elles indiquent de la part des hommes placés à la tête de la défense des idées peu mûries sur la nature de cette défense ; si elles furent prises pour faire de l’effet, pour produire une impression sur l’esprit de la population, l’habituer à l’idée de résistance à outi'anee, ou pour plaire à la cour installée à Belleville et pour laquelle la barricade est 1 ’ullima ratio du peuple, c’était une étrange faiblesse en un pareil moment et jouer un drame bien mal à propos.
Faire sauter l’arche d’un pont produit sur l’esprit de la foule un sentiment de farouche résistance qui a son côté dramatique, je le veux bien; mais, à la guerre, si ce moyen est justifié au moment d’une retraite précipitée,. c’est un fuit sans aucune portée, lorsque, après que la mine a produit son effet, ou s’eu va à l’abri des remparts attendre une armée ennemie qui, non inquiétée d’ailleurs sur ses derrières, arrive à son heure avec ses équipages. Il n’y
a pas de pont rompu que nos ingénieurs ne puissent rétablir en quelques heures de manière à y faire passer de l’artillerie.
Etablir une tète, un redan en avant d’un pont pour en disputer le passage à un corps d’armée, cela peut en effet être très-gênant pour l’ennemi qui prétend passer l’eau ; mais faire sauter l’arche d’un pont et s’en aller à quatre kilomètres, c’est retarder le passage d’une demi-journée au plus, et rien d’ailleurs ne pressait les Prussiens. Si l’on veut reprendre l’offensive et surprendre un ennemi, cette rupture inopportune devient un obstacle pour vous-même. Nous avons fait sauter le pont de Joinville placé sous le feu du fort de la Faisanderie, et qui, par conséquent, ne pouvait être franchi par l’ennemi que si nous le voulions bien. Or, cette rupture d’un pont placé tout près de nos ouvrages a été un grand embarras pendant les deux journées de Champigny.
Peut-être que si ce pont eut été praticable pour l’artillerie, le succès de la première journée eût été plus décisif.
Si l’on tenait registre de tout le sang, des milliards et des larmes que nous coûte notre passion pour la mise en scène et la pose, la liste remplirait un gros volume. Et ce qu’il y a peut-être de plus humiliant, c’est «le penser que cette mise en scène n’a même pas l’attrait de la nouveauté. Les vieux trucs reparaissent perpétuellement. Qui n’a pas
levé les épaules en voyant installer à Paris, aux portes des mairies et sur quelques carrefours, la célèbre tribune à rideaux rouges avec l’estrade et la table destinées à recevoir les enrôlements volontaires? tribune que nous avons vue tant de fois figurer au Cirque, aux acclamations des gavroches. Et cette prise chronique de l’Hôtel de ville, toujours conduite de la môme manière, avec les mêmes comparses et les mêmes discours, et les listes jetées au peuple assemblé sur la place et représentant à lui seul tout Paris; que dis-je?... toute la France ! Avouez, mon cher ami, que si les étrangers jugeaient notre nation sur ces simples apparences auxquelles nous nous laissons toujours prendre, nous n’occuperions pas dans leur estime une haute place. Mais heureusement qu’on prend à l’étranger toutes ces apparences moins au sérieux que nous ne les prenons nous-mêmes. Ce qui est navrant, c’est de voir qu’en France des hommes éclairés se laissent entraîner à ce plaisir frivole de produire de l’effet à un moment voulu, sans réfléchir jamais que le lendemain amènera les déboires et l'affront. Combien pourrais-je vous citer de ces phrases uniquement destinées à produire un effet sur la foule, promesses ou engagements que les faits devaient brutalement démentir quelques jours plus tard, et dont le moindre danger était de nous rendre ridicules aux yeux de nos ennemis. Pendant ces quatre longs mois j’ai souvent cherché la dignité calme et simple, celle qui convenait à notre
situation. On lisait sur les murs des proclamations ampoulées; sur nos boulevards on voyait défiler des gardes nationaux en chantant la Marseillaise ou Mourir pour la patrie; on se grisait beaucoup. Plût au ciel qu’il eût fallu, dès le commencement du siège, rationner le vin et fermer les cabarets. Un franc-tireur ou un mobile rentrait-il dans Paris en voiture découverte avec un casque de Prussien, c’était une joie, des cris comme si toute l’armée allemande eût été fuite prisonnière ! Ayons donc une fois le courage de dévoiler toutes ces faiblesses et ces misères morales : on doit aussi bien la vérité aux vaincus qu’aux vainqueurs; c’est le seul moyeu de relever les premiers et de calmer l’ivresse des seconds.
X... Croyez-vous donc qu’après le désastre de Sedan, en ne parlant que de Paris, puisque nous ne savons que vaguement ce qui s’est passé en province, il eût été possible de faire mieux pour la défense de la ville que ce qu’on a fait.
XX... Au point de vue matériel, non : Paris a montré quelle était b étendue de ses ressources, de ses moyens industriels, de son activité, et le résultat a dépassé tout ce qu’il était possible d’espérer. Au point de vue militaire, c’est une autre affaire : la direction énergique, la méthode, l imité d’action, l’entente entre les chefs, surtout la foi en
l'efficacité de la défense ont manqué. Nos officiers généraux n’ont pas cru un instant que le résultat de la campagne pût nous être favorable, et ils laissaient trop percer leur sentiment à cet égard. Ce n’est pas le moyen d’encourager son monde. Les physionomies et les actes ne répondaient pas aux proclamations qui couvraient les murs.
Tous ont fait bravement leur devoir, mais il y a tant de manières d’accomplir un devoir!
C’est en grande partie à ce peu de foi qu'il faut attribuer le défaut de discipline et le peu de fermeté des troupes en maintes circonstances. L’esprit du soldat reflète exactement la pensée et l’attitude du chef qui le commande, et quand le découragement existe en haut de l’échelle, il n’est pas possible qu’il n’affecte le bas. La valeur, la cohésion d’une armée, résultent d'un courant électrique qui part de la tête pour exciter les derniers des membres.
Ce courant électrique a complètement fait défaut, et l’on pouvait consUiter de jour en jour l’affaissement moral et la dislocation de cette armée que le temps et les épreuves eussent dii cependant raffermir. Tout arrivait toujours trop tard, ordres, mesures, déterminations, mouvements; et le soldat, qui juge assez bien les choses qui le touchent de si près, perdait toute confiance en ses chefs, ne marchait qu’avec la certitude de ne pas réussir.
Pendant quatre mois, j’ai véeu avee cette armée, partageant ses souffrances à la fin, ses espérances au début, écoutant ses propos et m’y mêlant souvent. Eh bien ! je dois à la vérité de dire que si, dans ces longues journées d’angoisses, j’ai éprouvé une douleur morale qui me fit oublier toutes les autres, c’était de voir à chaque heure la décomposition gagner avec une effrayante rapidité ces corps armés. Non, jamais ne sortira de ma mémoire l’aspect navrant de nos cohortes des derniers jours. Il faut avoir passé des nuits au bivouac, dans la tranchée aux avant-postes, l’ame inquiète et l’oreille au guet, au milieu de ces soldats morues, pelotonnés autour d’un brasier, sales, défaits, couverts de lambeaux sans nom, abrités derrière des débris de meubles arrachés à quelques maisons voisines, ne répondant aux questions que par monosyllabes, laissant brûler leurs restes de vêtements et leurs souliers, n’entendant plus la voix de leurs officiers. Il faut avoir vu la pâle lueur d’une aurore d’hiver se lever sur ces demi-cadavres, sur ces membres engourdis et couverts de givre, sur ces visages sans éclairs, indifférents à tout
événement Alors on a compris comment et pourquoi
deux jours de bataille étaient impossibles; pourquoi, après une journée de lutte honorable, la retraite était imposée si l’on voulait éviter un effroyable désastre. Alors on rentrait dans ses cantonnements, l’amertume au cœur, laine navrée, demandant qu’une balle ennemie vint enfin
vous délivrer de la vue de ces misères, de cette déchéance.
Y a-t-il un honnête homme qui osât rejeter la responsabilité de ces malheurs sur nos gouvernants, sur un chef? Non, certes, et ce serait une indignité. Ils ont fait ce qu’ils pouvaient faire ; on ne saurait blâmer les gens de ne pas posséder le génie, et un génie seul, à défaut de l’âme affaissée de la nation, pouvait rendre la vie à ce corps tombant en lambeaux sous le coup de nos désastres
X... Vous reconnaîtrez cependant que l’attitude de Paris a été admirable pendant ce siège...
XX... Je le reconnais d’autant plus volontiers, que c’est à ce symptôme seul que peuvent s’accrocher nos espérances dans l’avenir. Oui, l’attitude de la population de Paris est faite pour toucher profondément les âmes vraiment françaises. A part quelques échauffourées ridicules autant qu’odieuses, et trop bien annoncées par l’ennemi pour n’être pas un peu. son ouvrage, cette population, signalée daus le monde comme futile, légère, toute à son bien-être et à ses plaisirs, égoïste et remuante, a donné un exemple, peut-être unique dans l’histoire, de constance, de fermeté, d’abnégation et de charité délicate. Eprouvée par d’effroyables malheurs, isolée; entourée d’un cercle de feux, de haines et des plus basses rancunes ; abandonnée par ceux à qui elle avait tant de fois ouvert ses portes
hospitalières, abreuvée d’amertume, trompée et déçue, eu proie aux plus dures privations, bombardée enfin sans que son ennemi puisse alléguer un motif de guerre, et pour satisfaire les dames de Berlin et quelques hobereaux allemands; à ces coups, la véritable population de Paris a opposé chaque jour le calme et la plus stoïque résignation, demandant que ses enfants fussent appelés au feu devant cet ennemi invisible qui lui envoyait, avec ses obus, l’insulte, cette raillerie allemande plus lourde qu’une semonce de pédagogue. Ah ! si au milieu de cette population au cœur si ferme, nous avions eu ces beaux régiments à l’allure franche, à la démarche vive, sacrifiés si follement à nos frontières, Paris n’eût jamais été investi, et les Prussiens eussent eu fort à faire de garder quelques-unes des positions où nous les avons laissés si tranquillement s’établir. Nous ne les avions plus ces régiments, nous n’eu gardions plus que de rares débris, sans traditions, sans liens entre eux, pauvres soldats chez lesquels le sentiment du devoir était éteint, écume de l’armée. Puis la garde mobile, trop jeune, peu faite à la fatigue, démoralisée par un trop long séjour dans la ville, tandis qu’il eût fallu l’exercer, la tenir aux camps. Puis les bataillons de guerre de la garde nationale, superbes à voir défiler sur les boulevards, hardis môme au feu, mais incapables de constituer une armée.