X... Pourquoi
XX... Parce qu’ou ne fait pas, même d’un homme de cœur et de bonne volonté, un soldat eu lui mettant un sac et une gamelle sur le dos, un fusil sur l’épaule et des cartouches dans sa cartouchière. Quand, pendant deux ou trois mois, vous avez appris l’exercice et l’école de peloton à cet homme plein d’envie de bien faire, brave et jeune ; quand, après cela, un matin, vous lui faites faire 12 kilomètres dans la boue avec 30 kilogrammes sur les épaules, sans manger ; quand vous le mettez toute une journée en ligne devant l’ennemi qu’il voit rarement, mais qui lui envoie sûrement ses projectiles..., eh bien! si ferme que soit Pâme de cet homme, il est épuisé, il a perdu tout sang-froid, n’est plus même en état de distinguer les amis des ennemis, et tire sur ses camarades aussi bien que sur les troupes qui lui sont opposées : cela s’est vu plusieurs fois, notamment à l'affaire de Buzanval. S’il faut encore qu’il passe une nuit les pieds dans la boue glacée, exposé à la neige ou à une pluie froide, que sera devenu ce soldat à l’allure martiale, marchant d’un pas si allègre l’avaut-veille sous les yeux de ses amis et parents de la ville? Un pauvre diable, grelottant la fièvre, livide, et bien peu disposé à recommencer la lutte.
La bravoure, l’habitude du maniement des armes et de la discipline même, chose que la garde nationale ignore
absolument, ne suffisent pas pour faire un soldat, et nos citadins ne mènent pas une vie qui les prépare à cette dure existence. Ce ne sont pas des promenades aux Champs-Ëlysées ou quelques parties de chasse dans les environs de Paris, suivies de joyeux soupers et d’un bon lit, qui peuvent préparer nos jeunes gens à cette vie des camps, où la bravoure n’est qu’une qualité accessoire et dont on ne parle même pas, mais où il faut déployer une énergie physique que la volonté seule ne peut donner. Allez- vous-en visiter la Suisse, le Tyrol, l’Italie, les Vosges; pour un Français, vous trouverez vingt jeunes Allemands qui voyagent à pied, le sac au dos, la bourse légère, couchant dans les cabanes et au besoin sous la fouillée, agiles et dispos par la pluie comme par le soleil, vivant de peu, marchant beaucoup, notant tout, examinant tout; et cela, non pendant quelques semaines, mais pendant des mois. Aussi l’Allemagne a-t-elle son armée toujours prête à marcher au premier appel, et cette armée ne s’égrène pas sur les routes comme le font nos bataillons de marche quand ils vont de la place du Havre à Romainville. Que serait-ce s’il fallait aller jusqu a Mayence ?
Tout est à reprendre, à refaire chez nous, mon cher ami, surtout et d’abord l’éducation de la jeunesse. Si le nom de Français oblige, il faut mettre les nouvelles générations eu état de le soutenir dignement, et nous n’avons pas un jour à perdre.
X... Pour en revenir à notre précédent propos, vous prétendiez qu’il était possible de défendre Paris en occupant des positions stratégiques à distance des forts et reliées à la ville de manière à les faire occuper par des troupes restant toujours en communication avec le centre. Cela eût semblé difficile, je le répète, au commencement du siège, alors que nous n’avions ni une armée ni une artillerie montée suffisantes.
XX... Difficile, impossible même, si l’on eut fait camper les quelques troupes que nous possédions sur ces points sans les couvrir par des ouvrages. Nous pouvions au moins en occuper quelques-uns, les bien fortiGer et les relier à notre base d’opérations même avec des troupes peu solides et peu nombreuses, lesquelles, au lieu de traîner dans Paris, eussent ainsi, pendant une saison clémente encore, pris l’habitude du campement et de la discipline, se fussent aguerries en formant un excellent noyau. Nos bataillons de mobiles prenaient ainsi l’habitude du travail, leurs officiers ne les perdaient pas de vue, vivaient au milieu d’eux.
L’ennemi était alors forcé d’étendre sa ligne d’investissement sur une circonférence beaucoup plus étendue, ce qui la rendait peu solide, ou d’attaquer ces positions et de risquer un échec, ce qui ébranlait sa confiance et augmentait la nôtre. Admettons qu’il eût réussi à s’emparer d’une
ou plusieurs de ces positions, il ne le pouvait faire qu’en perdant du monde, et, après cet avantage de son côté, nous n’en étions pas dans une situation pire que celle que nous avonsprise tout d’abord. Nous augmentions nos chances de succès, nous pouvions prolonger notre défense, nous évitions ce déplorable pillage de nos communes suburbaines : car il eût fallu, au contraire, les choses étant ainsi préparées, engager les habitants à s’y maintenir et à s’y défendre comme gardes nationaux. Nos paysans des environs de Paris, appuyés sur des points solides reliés par des tranchées et des abatis aux forts eux-mêmes, eussent certainement opposé une résistance assez sérieuse à l’armée d’investissement, qui ne pouvait mettre en ligne tout d’abord que des troupes arrivant successivement, munies d’une artillerie légère. Au lieu d’affoler la population ou de l’amuser par des barricades bien inutilement élevées dans l’intérieur de la capitale, on l’habituait au métier de la guerre, hors de ses remparts, aux marches et aux mouvements, à la vie en plein air; ce qui était beaucoup plus sain que de lui laisser chanter la Marseillaise sur les boulevards ou s’enivrer par désœuvrement.
Avec un peu d’ordre dans les idées et d’entendement, les éléments imparfaits que nous possédions au point de vue militaire pouvaient donner des résultats considérables, car la bonne volonté ne manquait certes pas. Je vous disais que nous avions sous la main les moyens de
faire en quelques jours les travaux de campagne nécessaires, quitte à les perfectionner devant l’ennemi. On l’a bien fait plus tard dans des circonstances autrement défavorables; on le pouvait donc faire dès l’abord. Mais voici un exemple facile à saisir de ce qu’on pouvait tenter avec une population aussi nombreuse et disposée, en trèsgrande majorité, à bien faire.
Supposons qu’une nuit on eut voulu , sur un point désigné, élever une batterie en face des avant-postes prussiens. On pouvait disposer facilement de 20 000 gardes nationaux de bonne volonté. Donnant seulement un sac à terre à porter à chacun d’eux, en quatre ou cinq heures, on élevait un épaulement formidable, puisque 20 000 sacs à terre fournissent 1 000 mètres cubes. Je donne cet exemple parce qu’il est élémentaire. Croyez-vous que cette idée si simple n’ait point été indiquée ? Si fait, on la trouvait ingénieuse, mais on ne la mettait pas en pratique. Pourquoi? Parce qu’il eût fallu, dans une pareille manœuvre, un ordre parfait, une direction nette, précise, de l’entente dans le commandement, de la méthode, en un mot. Paris a fait beaucoup, Paris pouvait faire bien davantage à l’aide des ressources en hommes et en choses dont il disposait. La population, pendant ce siège, n’a certes rien à se reprocher, comme patience, dévouement, abnégation, sacrifices de tous genres ; elle a fait au delà de ce que l’on eût osé espérer. Ce qui lui a manqué, c’est une direction ferme
et convaincue, étrangère aux préoccupations des partis, sourde aux vanités des corps ou des personnes, repoussant les objections de la routine aussi bien que les innovations folles ou hasardeuses. Au lieu de condenser le pouvoir que la population abandonnait avec confiance au gouvernement de la défense, celui-ci le laissait émietter entre mille commandements; le livrait à toutes les prétentions, pour peu qu elles parussent, à tort ou à raison, s’appuyer sur une fraction de l’opinion; voulait satisfaire ce qu’il croyait être des dévouements et qui n’étaient souvent que des prétentions. On voyait circuler dans Paris des officiers aux képis chargés de toutes les couleurs ; tous ayant ou se croyant une fonction distincte, commandant suivant leur fantaisie ; celui-ci faisant défaire ce que faisait celui-là. On s’agitait ainsi dans le vide, et des efforts considérables n’aboutissaient qu’à des résultats souvent insignifiants. Vous citerai-je encore un de ces faits qui semblent inouïs quand on sait les ressources de Paris. Pas un chemin de ferdiamétral n’a été monté pourfaeiliter les mouvements prompts et sûrs du matériel de guerre, et le chemin de fer militaire établi le long des remparts n’a pu rendre aucun service réel, à cause des pentes que l’on n’a su éviter. Pendant que l’ennemi, qui agissait sur la circonférence avec rapidité, bien qu’il eût des distances énormes à parcourir et des différences de niveaux trèsnotables à franchir, nous qui n’avions à faire (pie des mouvements diamétraux, ou suivant des cordes d’arc, nous ne
pouvions nous mouvoir qu’avec lenteur : il est vrai que la commission des barricades avait tout fait pour qu’il en fut ainsi, et que jusqu’au dernier moment on a respecté sa défense théâtrale autant que malencontreuse. Opposer des barricades à un ennemi qui vous envoie des obus du calibre de 1 8 centimètres à la distance de 7500 mètres, cela serait risible, si dans cette lugubre histoire il y avait place pour un sourire.
11 faut nous y résigner, mon cher ami : dans l’art de la guerre, comme en beaucoup d’autres choses, nous avons beaucoup à apprendre, plus encore à désapprendre. Or, tandis que notre vanité native, notre incurable présomption nous portaient à croire que nous étions les premiers en toutes choses, il se trouve que nous avons devant nous un ennemi plus habile, beaucoup plus instruit et plus fort, et le pis, c’est que nous en avions maintes fois été avertis. Malgré ce que nous disaient quelques hommes éclairés, nous ne voulions pas étudier les ressources de cette Allemagne, nous enquérir de ses travaux, de ses efforts persistants Elle est venue chez nous, nous montrer ce
que nous n’avons pas voulu voir.
Si nous savons profiter de cette dure leçon, je ne mets pas en doute qu’avec nos belles et grandes qualités françaises nous ne puissions regagner le temps perdu. Notre esprit est merveilleusement souple, et s’il veut se diriger vers le travail, vers un enseignement viril, s’il oublie un
TU
peu sa gloire passée, ses batailles gagnées ou perdues, pour songer à former des générations sérieuses, saines de corps et d’esprit, de cette cruelle épreuve la France renaîtra plus forte et plus respectée. Elle aura appris qu’on peut être hospitalier sans être banal ; qu’une capitale n’est pas une auberge ; que dans une bonne maison on fait une distinction entre ses hôtes et la famille, et qu’il ne faut jamais traiter les premiers de telle sorte qu’étant peu scrupuleux par aventure et venant à se brouiller avec vous, ils possèdent les secrets de votre intérieur et abusent de cette connaissance pour vous déshonorer et vous ruiner.
Oubliant nos divisions de partis, nous pardonnant réciproquement nos fautes, mais nous en souvenant pour les éviter, songeant au pays, à tout ce qui lui manque pour reprendre son rang, nous devons d’abord panser ses plaies douloureuses. Ce ne sont pas des discours qui le guériront, encore moins des récriminations, mais l’action, le travail, l’habitude de raisonner et de réfléchir avant d’agir, de s’occuper lui-même de ses affaires. La France n’a pas à chercher un sauveur, les sauveurs coûtent trop cher; et quand en ces derniers temps j’entendais de bonnes gens éperdus demander « un homme », j’en rougissais de honte. Que chacun se décide à être l’homme nécessaire à luimême et à ses voisins dans la mesure de son intelligence et de ses forces, et nous n’aurons plus à chercher chaque
matin cet homme providentiel qui doit penser, agir pour
nous, entre les mains duquel nous remettons notre honneur, notre bien, et que nous brisons dès que la fortune l’abandonne, comme ces sauvages qui battent leur fétiche si les vœux qu’ils lui adressent ne sont pas exaucés.
X... Pour résumer, vous ôtes bien d’avis que, malgré tout, Paris a beaucoup fait pour sa défense?
XX... Paris a du moins sauvé son honneur, c’est beaucoup, c’est tout môme; et c’est à la partie saine, intelligente et luboricuse de sa population, partie heureusement trèsconsidérable et inconnue aux étrangers, qu’il doit d’avoir pu, pendant quatre mois et douze jours, arrêter devant scs remparts les forces imposantes de l’invasion allemande. L’histoire de ce siège sera donc d’un haut intérêt. Je n’ai pas la prétention de la faire complète; mais ayant été appelé à participer à toutes les opérations de la défense devant cet ennemi presque toujours invisible, je dirai ce que nous avons fait, ce qu’on aurait pu faire peut-être, ce que j’ai vu, et ce que la triste expérience que nous venons d’acquérir doit suggérer, à mon sens, pour l’avenir, si jamais pareilles épreuves nous attendent.