‹ Memoire sur la defense de Paris, Septembre 1870Janvier 1871 Eugène Emmanuel ViolletLeDucChapitre 18 sur 21 · DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS · texte numérisé non relu

DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS

désavantage ; oui, pour bombarder sans résultat sérieux quelques-uns de nos forts et une partie de la ville; non, comme ouvrages de siège, c’cst-à-dird propres à permettre de s’emparer de Paris (1).

On peut donc admettre que, si à la télé de l’agglomération allemande est placée une administration excellente ; que si la direction et l’organisation militaires prussiennes sont supérieures de beaucoup à ce que nous possédions, les moyens d’exécution ne se tiennent pas toujours à ce niveau élevé ; qu’ils accusent, en bien des cas, une certaine barbarie, une instruction peu étendue, des cotés défectueux. Il fallait notre propre faiblesse, notre profonde désorganisation, pour n’avoir pu surmonter les obstacles et reconnaître l’insuffisance des moyens qu’on nous opposait.

Il est toujours bon de savoir le fort et le faible de son ennemi. Or, dans l’armée allemande, les armes spéciales, qui tendent de plus en plus à décider du sort des batailles, n’ont pas la supériorité sur les nôtres. L’artillerie française n’a dû son infériorité qu’à son petit nombre; l’arme du génie a montré chez nous plus d’initiative, plus de puissance, plus de capacité que l’ennemi n’en a laissé voir.

Indépendamment des questions qui touchent à l’organisation militaire, notre attention doit donc se porter sur l’artillerie, qu’il s’agit, pour nous, de rendre plus nombreuse, plus légère, plus maniable ; et sur le système le plus convenable à la défense du territoire et à l’attaque, au point de vue de l’arme du génie. Je n’entamerai pas de nouveau les discussions élevées à propos des canons se chargeant par h gueule ou par la culasse. Si l’infériorité de la grosse artillerie de position se chargeant par la gueule est notoire, il ne me paraît pas qu’il en soit de même pour l’artillerie de campagne; et, après ce que j’ai pu voir, je n’oserais trancher la

(t) Les événements de guerre civile ont démontré depuis que le bombardement des forts du sud par les Allemands pendant vingt-quatre jours ne leur a fait perdre que peu de leur valeur défensive, et que, pour s’emparer d'un de ces forts, défendu par des troupes sans expérience et sans instruction, il a fallu encore plus d’un mois de siège.

MÉMOIRE SUR il DÉFENSE DE PARIS.

question. Ce qui paraît plus important, plus décisif, c’est la nécessité absolue de donner à l’artillerie attelée toute la légèreté possible. Beaucoup de nos mouvements n'ont pu produire le résultat attendu, parce qu’il était impossible de les appuyer promptement, sur des terrains difficiles, par de l’artillerie attelée. Il se présente encore, à propos de l’artillerie, une question d’une importance capitale. Cette artillerie consomme une masse de munitions dont on se fait difficilement une idée quand on n’a pas vu avec quelle rapidité les caissons se vident pendant une action. Plus l’artillerie deviendra maniable, plus le tir sera rapide, et plus cette difficulté prendra d’importance. Pour l’ennemi comme pour nous, cette consommation prodigieuse de munitions a été souvent un gros embarras.

Si l’on ménage le tir, on risque d’être inférieur à l’ennemi pendant l’action ; si on le prodigue pour écraser plus vite cet ennemi, on est hors d’état de répondre à une reprise du feu devant un nouveau mouvement offensif, à moins de recourir aux approvisionnements de réserve que la prudence conseille naturellement de tenir éloignés du champ de bataille. Cette question des approvisionnements des bouches à feu en campagne est donc une de celles qui doivent le plus vivement préoccuper les officiers d’artillerie. Celui qui la résoudra le premier aura, par cela même, une supériorité marquée sur son adversaire.

Quant au système de fortification qu’il convient d’adopter aujourd'hui pour la défense du territoire, il y a, semble-t-il, beaucoup à dire et surtout beaucoup à faire ou à refaire.

Le système de fortification permanente adopté autour de Paris paraît aujourd’hui jugé. Ces défenses n’ont pu empêcher l’ennemi de prendre possession des meilleures positions qui entourent la capitale, et «à l’aide desquelles l’investissement était complet sans qu’il fût possible de le rompre. L’enceinte bastionnée a beaucoup plus gêné nos mouvements quelle n'a inquiété un ennemi qui, à aucun moment, n’a tenté de faire une pointe entre deux forts, et qui, décidé à ne pas exposer inutilement ses troupes, obtenait, une capitulation par famine.

DU KOLK DK LA FUKTIKICA'ltON AUTOUR DK PARIS.

On prétendra peut-être que si cette enceinte n’eût pas existé, l’ennemi tentait de tourner les forts et de se placer entre eux et la ville, qui eût été ainsi forcée par un coup hardi. Des tranchées, dans ce cas, et quelques batteries, eussent, suffi pour arrêter un pareil mouvement qui eût été très-risqué en présence d’une population nombreuse, armée et assez solide derrière des épaulements et barricades, pour mettre l’ennemi, ayant des forts à dos oti sur ses flancs, dans la plus fâcheuse position (1).

Les forts seuls ont été pour nous un appui, pour l’ennemi un obstacle ; mais cet obstacle eût été plus redoutable pour cet ennemi et plus efficace pour nous, s’il eût été élevé sur les positions mêmes qu’occupa l’armée d’investissement, et si ces positions avaient été reliées entre elles par des ouvrages de fortification passagère établis en raison des dispositions de l’attaque et profitant de la configuration du terrain.

Si l’enceinte bastionnée a été inutile à la défense contre l’armée allemande, elle offre un rempart efficace aux promoteurs de la guerre civile, sépare de fait la France de Paris, et permet à tous les agitateurs cosmopolites de s’établir dans la capitale française comme dans une citadelle sans nom, sans patrie, sans histoire, à la merci d’aventuriers.

Est-ce à dire qu’il faille, à cette heure, démolir nos forts, supprimer notre enceinte? Peut-être; mais, pour juger sainement, froidemçnt les choses du présent, il est bon parfois de jeter un regard en arrière, et d’examiner ce que, en des circonstances analogues, la nécessité, la force des choses, ont dû imposer aux générations qui nous ont précédés dans la voie.

Quand l’artillerie à feu remplaça définitivement les anciens engins de guerre, ce fut une révolution dans l’art de défendre les places. Beaucoup d’hommes de guerre résistèrent à l’évidence, — car il est

(1) On observera, ainsi qu'il a etc dit ailleurs, que les troupes allemandes n’ont tenté nulle part, avec succès, de s’emparer de nos positions, lorsque celles-ci étaient seulement défeuducs par des tranchées et des épaulements.

toujours des hommes pou disposés à admettre les changements qu’apporte un nouvel élément dans l’ordre établi; — mais enfin il fallut se rendre. Que fit-on? On ne supprima pas les commandements, qu'on regardait toujours comme un moyen puissant de défense; c’est-à-dire, on ne dérasa pas les tours des enceintes des châteaux et places, mais on les terrassa pour pouvoir mettre des pièces en batterie sur leurs crêtes; puis, en avant de ces anciennes défenses conservées et commandant le pays au loin, on éleva des boulevards, ouvrages de terre propres à recevoir des bouches à feu.

Le tir de l’artillerie à feu, fort court d’abord et qui ne dépassait guère le tir des anciens engins à bascule ou à contre-poids, s’allongeait. Peu à peu on dut étendre les ouvrages extérieurs de défense : aux boulevards on ajouta des demi-lunes, des avancées, puis des fortins détachés; si bien, qu’en moins d’un demisiècle, le château ou la place forte ne fut plus qu’un réduit. Et cependant il n’y avait pas, entre la première artillerie à feu de siège et les anciens engins à contre-poids, l’écart qui existe entre l’artillerie sous Napoléon I" et celle actuelle.

Il sera facile, en quelques mots, de prouver que ceci n’est pas un paradoxe. Les mangonneaux à bascule, les pierrières à contre-poids, envoyaient des boulets de pierre suivant une courbe parabolique, du poids de 200 livres et plus, à une distance de 200 mètres au moins, dè 250 mètres au plus (1). Les bombardiers, vers le commencement du xv* siècle, ne demandèrent pas plus aux premiers canons. Ils envoyaient des boulets de pierre comme avec les mangonneaux, et ils n’atteignaient pas, à cause de la mauvaise qualité de la poudre et de l’imperfection des engins, à une distance plus grande. A l’origine, on ne vit dans la substitution des canons aux machines de jet qu’un avantage : facilité de transport et d’établissement, multiplicité des moyens d’attaque. Cent ans après,

(1) Au siège «le Toulouse, Simon de Montfort fui tué par un projectile lancé de la place de Saint-Sernin. De cette place au point d'attaque il y a au moins 200 mètres*

DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 209 c’est-à-dire au commencement du xvi° siècle, les bombardes envoyant des boulets de pierre suivant une trajectoire très-courbe étaient encore en usage dans les sièges, et les pièces envoyant des boulets de fer de plein fouet étaient rares. Le tir des bombarbes ne dépassait pas 400 mètres, celui des pièces envoyant des boulets de fer de but en blanc n’atteignait pas 1000 mètres. Il n’y avait donc, entre le tir des engins à contre-poids et celui de l’artillerie à feu, qu’une fréquence plus grande et une trajectoire successivement un peu plus étendue. Ces modifications, importantes certes, mais moins considérables qu’on ne le suppose habituellement, avaient suffi pour achever une révolution dans l’art de la fortification. Au commencement du xvi c siècle, la courtine terrassée, avec bastions flanquants, était trouvée.

N’est-il pas évident qu’entre les bouches à feu du premier empire, envoyant des boulets pleins à 1800 mètres, les obus à 1000 mètres, et l’artillerie actuelle, la différence est autrement considérable qu’elle ne l’était entre les engins à contre-poids et les premiers canons? 1° Le tir s’est allongé de plus du double. 2° L’obus percutant a remplacé le boulet plein ou l’ancien obus sphérique à fusée. 3° Le tir est beaucoup plus rapide. 4° La mitrailleuse , avec une sûreté de tir absolue, annule l’ancienne [mitraille, qui perdait les neuf dixièmes de ses projectiles. 5° Le nombre des pièces que traîne une armée est quatre fois plus grand que sous l’empire. 6° Enfin, les bouches à feu de très-gros calibre ne sont plus une exception, une rareté, et le chargement par la culasse a rendu leur tir rapide. La révolution s’impose plus que jamais à l’art de la fortification. Coupables seraient ceux, en ces temps d’épreuves, qui se refuseraient à reconnaître cette nécessité et à devancer ses conséquences.

On blâme les Prussiens sur leurs habitudes de bombardements, on trouve ce procédé barbare; je partage cette opinion. Mais, lorsqu’on installa les premières bouches à feu, lorsqu’on mit l’arquebuse aux mains des soldats, tous les hommes de guerre qui tenaient à l’honneur des armes ne s’élevèrent pas avec moins d’aigreur et

de juste indignation contre ceux qui inventaient et employaient ces

engins, lesquels, disait-on alors, permettaient ù un manant caché derrière une haie de tuer un brave gentilhomme. Le pape fulminait des sentences d'excommunication contre les inventeurs et porteurs d’arquebuses. Ces sentiments de réprobation et ces sentences n’empôchèrent pas de perfectionner les canons et les mousquets.

Quand un homme possède une arme, sa première pensée est de s'en servir; quand une armée possède une artillerie avec laquelle, au lieu de canonncr, en perdant du monde, un village occujié par l’ennemi ou qui barricade ses rues, il le peut bombarder sans perdre un homme, il le bombarde. Ce village arrêtait jadis pendant huit jours un corps d’armée qui n’avait que des arbalétriers et deux ou trois machines qui ne causaient pas grand dommage ; il arrêtait une journée entière des régiments qui traînaient difficilement quelques bouches à feu envoyant des boulets pleins et des obus peu redoutables derrière des murs. 11 n’arrête pas une heure une demi-brigade pressée de passer, et qui le couvre en vingt minutes de deux à trois cents obus percutants. Qu’y faire? Agir de même à l'occasion, sous peine d’être les dignes successeurs de la belle chevalerie d'Azincourt, brave comme l’épée, mais battue sans trêve, rançonnée, et laissant derrière sa renommée de bravoure le pays à la merci du vainqueur.

Les Allemands ont été de tout temps les promoteurs de l’aggravation des maux de la guerre; c’est une race que les scrupules n’arrêtent pas : l’histoire ne date pas d’hier. Nous avons souvent, en France, protesté au nom des préceptes de l'honneur et de la bravoure loyale, mais il nous a fallu bientôt faire comme eux, pour ne pas être à la merci des premiers soudards venus. Le mieux est donc de laisser là des récriminations qui ne réparent rien, de nous mettre en mesure d’envoyer au besoin plus d’obus que les Allemands n’ont pu en lancer sur un point donné, et de faire surtout que personne ne puisse en couvrir nos villages, villes, fermes et châteaux. Or, il est constant que nos forts n’ont pas empêché ces Allemands d’envoyer sur Paris des projectiles jusque près des rives de la Seine; qu’à Soissons, et sans que la place ait pu répondre, ils

Dli ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 211 ont fait une brèche à l’escarpe du côté de Saint-Jean, à une distance de plus de 2000 mètres, et qu’ils ont écrasé tout un quartier de cette malheureuse cité, notamment son Hôtel-Dieu, sous une pluie de projectiles ; que ni les fortifications de Strasbourg ni celles de Toul n’ont empêché l’ennemi de bombarder les monuments et habitations ; que ces mômes Allemands s’acharnent à détruire les hospices, les asiles, les édifices publics, dont la destination est particulièrement respectable.

Ce que je leur reprocherais, ce ne sont pas ces façons d’agir, mais la prétention affichée par eux d’être venus en France pour détruire un foyer de corruption et hâter le développement de la civilisation. On peut pardonner à la barbarie sauvage et inconsciente, mais l’hypocrisie allume des haines qui ne s’éteignent pas (1).

L’ancien système do la fortification permanente est donc, en grande partie, frappé d’impuissance en face de l’artillerie actuelle. Entourer, à courte distance, des villes populeuses, riches, industrielles, d’ouvrages de défense, c’est les vouer à la destruction en présence d’un ennemi sans scrupules d’aucune sorte. Ce n’est plus par des enceintes, des citadelles et des couronnes de forts qu’il convient de défendre les cités, mais par l’occupation des positions qui en commandent les approches, et. forcent les armées ennemies ou de s’arrêter pour les attaquer et les prendre, ou de laisser sur leurs flancs et leurs derrières des troupes qui couperont leurs communications et détruiront les corps isolés.

Certaines villes ont été élevées, dans l’origine, en vue de les soustraire à une attaque; mais depuis longtemps ce n’est pas le motif qui a fait que la plupart de nos centres de population se sont

(1) Depuis la fin de la guerre, j’ai eu maintes occasions de voir de près les corps de troupes allemandes dans leurs cantonnements. Si les ofliciers sont polis et instruits, si les soldats observent une exacte discipline, les premiers sont loin de donner de bons exemples. Beaucoup passent les nuits à s’enivrer cl affectent un profond mépris, dans leur conduite, pour l'austérité des mœurs. Je ne prétends pas <|ttc les militaires doivent vivre comme des demoiselles j mais joindre l'hypocrisie à la dépravation, c’est du superflu.

étendus. Des cours d'eau, des campagnes fertiles et bien abritées, des croisements de voies naturelles ont commandé le développement de l'assiette de toutes les villes modernes; les considérations stratégiques ne sont entrées que pour une faible part dans ce développement.

Paris est dans ce cas, et depuis que Lutèce s’est épanchée sur ses deux rives du nord et du sud, les enceintes qui l'ont enveloppée ont toujours été de médiocres défenses, bien que cette ville ait soutenu plusieurs sièges. Plus elle s’est étendue, plus les conditions de la défense se sont trouvées mauvaises ; car, en s’étendant, elle rapprochait ses murailles des hauteurs qui l’enveloppent. La plupart de nos grandes villes, sauf de très-rares exceptions, bâties sur des cours d’eau, sont exactement dans la même situation. Défendables quand elles n’avaient que peu d’étendue et que les armes de jet n’avaient qu’une faible portée, elles sont éminemment attaquables depuis quelles ont dépassé leurs anciennes limites et que les armes de jet ont aequis une portée de plusieurs kilomètres. 11 est une autre considération, toute morale, qui doit faire renoncer aujourd’hui à fortifier des villes très-populeuses. La pression de la population civile qui craint pour ses foyers, qui redoute les dernières extrémités d’une défense, sur une garnison, amollit ou embarrasse au moins la résistance. Une armée enfermée dans une grande ville, en contact avec la population civile, sous l’impression même de la terrible responsabilité qui lui incombe, manque de la fermeté et de la décision nécessaires. La première question, à la guerre, est de ne pas mêler ceux qui se battent avec ceux qui ne se battent pas ; c’est pourquoi une armée opérant en pays ennemi possède tout d’abord une supériorité sur celle qui défend son propre territoire. La première acquiert par la défiance, par suite des sentiments de haine et de vengeance qui l’entourent, une cohésion, une discipline que ne peut jamais conserver la seconde, mue par des sentiments contraires et toujours disposée à se disloquer pour aller défendre ses propres foyers.

Les hommes de guerre de la première révolution ont bien vite

Dü ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 213 reconnu le danger qu’il y avait à conserver les dénominations de régiments provinciaux : Picardie, Champagne, Normandie, etc. Ils ont fondu ces organisations ayant un caractère local, dans les demi-brigades, qui formaient, non plus des corps armés avec une attache provinciale, mais une armée du pays. Nos récents imitateurs de la révolution n'ont pas, paraît-il, compris combien cetle mesure était sage et réellement patriotique, puisqu'ils ont maintenu les bataillons de mobiles avec leurs dénominations départementales.

Aussi, plusieurs de ces bataillons demandaient-ils à aller se défendre chez eux, si l’ennemi venait attaquer leurs foyers. C’est logique : « Puisque >, disaient des mobiles de l’Indre, « nous sommes du département de l’Indre, on doit nous envoyer défendre noire département qui va être envahi. »

Comment répondre à cela sans de longs développements sur la solidarité nationale, sur ce qu’est te devoir envers la patrie, etc.?

Quand des soldats sont incorporés dans le 10" ou le 31°, l’Indre pas plus que le Pas-de-Calais ne leur font jeter un regard en arrière; ils vont où va le 19% où va le 31\ Une armée enfermée dans une grande ville y prend bientôt des habitudes de citadins, — encore n’en prend-elle pas les meilleures, — et si elle consent à se défendre bravement, elle répugne à agir en dehors de ses lignes.

Donc, plutôt que de chercher à obtenir l’impossible en fortifiant des villes qui ne sont, en aucune manière, assises en vue d’être défendues, pourquoi ne pas fortifier les points indiqués par la constitution géologique du sol, et qui ne sont, en outre, ni les plus fertiles ni les plus occupés par conséquent? A cela deux avantages il considérer : facilité de perfectionner ce que la nature donne déjà sans grandes dépenses ; moyen de soustraire les défenseurs du sol au contact des villes, de les discipliner plus aisément, d’attacher leur esprit aux choses de la guerre, de les exercer, de les fortifier et de les aguerrir. Un oublie vite en campagne tout ce qui est en dehors des conditions imposées par la guerre, et c’est dans cet état de l’esprit qu’il est bon de maintenir le soldat.

De Paris à la frontière que nous possédions à l'est il y a quelques mois encore, les positions stratégiques facilement défendables ne manquaient pas, et, si elles eussent été protégées par quelques ouvrages, ainsi que la plus vulgaire prudence le commandait, nos premiers échecs n’eussent pas tourné en désastres accumulés. En arrière de la ligne des Vosges, nous avions une seconde ligne, celle qui s’appuie à Mézières au nord pour venir aboutir au massif de la Haute-Bourgogne au sud, près de Dijon. Cette seconde ligne, pas plus que la première, n’avait été l’objet d’une étude des localités et n'avait été munie d'ouvrages de campagne. Comme nous l’avons vu, les abords de Paris étaient restés sans défenses, et par conséquent sans défenseurs ; et cependant, si l’armée qui a été se perdre à Sedan, en se jetant dans une impasse, se fût retirée sous Paris, en manœuvrant devant l’ennemi victorieux et retardant sa marche, elle eût pu occuper des positions assez fortes pour rendre l’investissement de la capitale impossible.

Mais il ne suffisait pas à cette armée, en pareille occurrence, de sc tenir dans les lignes de nos forts ; elle avait mieux à faire.

Il n'est pas de capitale en Europe qui présente une zone de défenses comparable à celle derrière laquelle Paris est assis, à la condition de l’occuper; car autrement cette zone est, contre la ville même, ainsi que nous en avons fait la triste expérience, une excellente ligne d’investissement pour l’assiégeant.

La Seine traverse Paris en descendant vers le nord-ouest, après avoir recueilli la Marne à deux kilomètres environ de ses remparts. En sortant de Paris, elle descend brusquement vers le sud-sudouest, se détourne vers le nord-est jusqu’à Saint-Denis, se dirige au sud-ouest pour faire un coude en longeant la forêt de Saint-Germain vers le nord-est, puis coule à l’ouest, redescend au sud-ouest jusqu’à Poissy, où elle remonte vers le nord. Ces détours successifs, à la sortie de Paris, donnent quatre presqu’îles : celle de Boulogne, qui est la plus voisine des remparts, défendue à sa gorge par Saint-Denis et Aubervillicrs; celle de Gennevilliers, défendue à sa gorge par le Mont-Valérien ; celle de Houilles, qui peut être facile-

DU ROLE DK LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 215 ment défendue à sa gorge par les hauteurs de Cormcil à Orgcmont; celle de Saint-Germain, que des ouvrages élevés de Poissy à la ville de Saint-Germain peuvent rendre inabordable.

Si à ces excellentes positions on ajoute une ligne de défenses s’appuyant à Châtillon en profitant de la vallée de la Bièvre et des hauteurs qui la dominent jusqu a Versailles, Marly et Saint-Germain, on occupe un immense camp retranché ou une série de camps protégés par des cours d’eau et des escarpements impossibles à forcer, pour peu qu’on les veuille munir de quelques ouvrages. De Saint-Denis, le canal, le fort d’Aubervilliers, les hauteurs de Romain* ville, celles du Raincy et du plateau d’Avron étant occupés, l’ennemi ne peut s’aventurer au delà de Dugny et du Blanc-Ménil vers le nord. Vers l’est, il ne peut posséder le cours de la Marne. L’assiégé occupant la presqu’île de Saint-Maur, Châtillon et la rive gauche de la Bièvre, l’ennemi ne peut davantage s’aventurer dans la plaine entre Créteil et Villejuif. Un croquis fera saisir l’ensemble de ces positions (fig. 37). De Poissy A, à Saint-Germain B, la forêt est bordée par un ravin, avec petit cours d’eau tombant dans la Seine en C. Le petit promontoire au-dessus de Chambourcy, en a, forme le saillant de cette position. La gorge ôC peut donc être très-facilement défendue, et les hauteurs qui dominent Poissy présentent un magnifique front de défense. De E en F, s’élève la chaîne des coteaux qui couvrent la presqu’île de Houilles au-dessus de Franconville. Le Mont-Valérien est en G, Versailles en H, Marly en M. Des points très-solides peuvent réunir Chambourcy à l’étang de Saint-Quentin S. La forêt de Marly, en d , est une excellente position. Des hauteurs de Saint-Cyr en I, en suivant les escarpements JJ'J qui longent la Bièvre, on s’appuie au plateau de Châtillon en K. Si l’ennemi veut forcer la ligne SU, qui est la plus faible, il trouve devant lui, de l’autre côté de Versailles, les belles positions de Roqucncourt et de Saint-Cucufa, en LL, et de Bcllevue, en N. Il ne peut que difficilement forcer le rentrant A B M I. S’il s’empare du saillant S, il trouve en arrière les positions M, L, J'. Le saillant 0 est le plateau des bois de Verrières, excellente assiette militaire qui,

si elle «tait forcée, serait battue eu écharpe par les hauteurs de Sceaux 1‘ et de Jouy c.

DU ROLE l)K I.A FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 217

Occupant à l’est la boucle de Saint-Maur 0? le plateau d’Avron 11, les hauteui’sdu Rainev T et les bords escarpés du canal de l’Ourcq XX, on est dans une position naturellement forte et parfaitement couverte par la Marne et le canal. Un pont derrière Créteil, en V, avec une bonne tête de pont, permet, sous le feu du fort de Charenton, de tenter des mouvements contre un ennemi qui voudrait occuper la plaine entre Choisy-le-Roi et Valenton. Du point g, extrémité des positions sur la Marne au point S, étang de Saint-Quentin, il y a 55 kilomètres. Ces positions occupées et fortifiées par des ouvrages de campagne bien tracés, l’investissement de Paris ne peut être efficace, car elles donnent une ligne défensive totale de 135 kilomètres de longueur. L’assiégeant devait se borner alors à attaquor un des fronts, celui des hauteurs de Verrières au sud, ou celui de Saint-Denis au nord. Mais, dans ces deux cas, l’assiégé, ayant conservé une grande liberté de mouvements, pouvait toujours opérer sur ses flancs.

Faudrait-il, pour garder ces positions, une armée très-nombreuse? Faisons le calcul :

Sur !c plateau de Saint-Germain, un camp de

Dans la boucle de Houilles et sur les hauteurs FF

Dans la boucle de Gcnnevilliers

Sur le cours de la Bièvre et de l'étang de Saint— Quentin

à Mari)

Dans la boucle de Saint-Maur. *

Sur les hauteurs du Kaincy et d’Avron

, i l’un à l’ouest, de

Deux camps de réserve ] „

f I autre a I est, de

Garnison de Saint-Denis, ligne du canal et postes

avancés de la Courneuve â Drancy

Garnison des anciens Torts et redoutes.

Réserve dans Paris

20 000 hommes.

Total

300 000 hommes.

Nous avions plus que cela à Paris pendant le siège. Il est vrai qu’une bonne partie de ces troupes n’avaient pas de solidité ; mais une des causes de leur faiblesse tenait à leur défaut d’exercice, à

MKM'HKt: SI» LA DKHCNSK l)L PAHIS.

leur peu d’iiabitude de la vie des camps, qualités qu'elles eussent pu acquérir si, dès le mois de septembre, on les eût tenues dehors, on les eût occupées, instruites.

La population flottante de Paris, si nombreuse, si facile à entraîner dans le bien comme dans le mal, a prouvé depuis, pendant les journées de guerre civile, qu’elle pouvait, derrière des obstacles, opposer une résistance sérieuse à un assaillant, qu’elle est douée d’une certaine valeur militaire, et que, si l’on avait su l’occuper à temps hors des remparts, au lieu de la laisser parader et s'enivrer dans Paris, elle pouvait apporter un contingent respectable à la défense. Quant à la population parisienne, à celle qui tient au sol par ses foyers, son travail, son industrie, celle-là, pendant le siège même, et autant qu’on a su l’employer, a rendu des services considérables ; elle pouvait en rendre plus encore, sous une direction moins incertaine et plus confiante dans les ressources que contient une ville comme Paris, plus décidée à triompher des obstacles et à se mettre résolûmentà la tête de la partie patriotique et saine de la population.

11 eût été facile d’établir des lignes de chemins de fer en sus de celles qui existent déjà dans le périmètre à occuper, et de porter ainsi rapidement des renforts en hommes et en matériel sur les points attaqués.

Nous avions, à l’ouest, les deux chemins de fer de Versailles, le chemin de Saint-Germain et celui de Rouen ; au sud, le chemin d’Orsay ; à l’est, celui de Mulhouse, et au nord ceux de Saint-Denis et de Colombes.

Indépendamment des ponts existants et qui mettent en communication les quatre presqu’îles de l’ouest, il eût fallu en établir de nouveaux pour faciliter les mouvements.

Quant à l’armement de ces positions, nous avions à Paris largement de quoi y suffire au commencement du siège, puisque, dès lors, il eût été inutile de placer sur les remparts et dans les forts tant de pièces en batterie qui n’ont pas eu l’occasion de tirer.

D’ailleurs, comme l’ennemi n’eût jamais attaqué tout ce péri-

DU ROLE DU LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 219 mètre à la lois, ayant plusieurs parcs de réserve, il eût été facile d’amener de l’artillerie, sur les points attaqués, en quantité suffisante.

Nos débris de corps réguliers, nos mobiles, nos gardes nationaux mêmes, ‘retranchés sur ces bonnes positions, occupant les villages dans lesquels on eût dû laisser les habitants et qui n'eussent pas alors été saccagés, vivaient sainement, s’organisaient et prenaient confiance. Admettant môme qu’il eût fallu abandonner ces positions les unes après les autres, l’ennemi eût perdu heaucoup de monde pour s’en emparer. Nous l’obligions à attaquer et à faire ce que nous avons été forcés nous-mêmes de faire. Nous étendions tellement son investissement, qu’il n’eût pu, pendant longtemps, être effectif. Une attaque repoussée nous permettait de prendre l’offensive sur un point et de faire une trouée. Nous laissions, dans l’intérieur de nos lignes, des villages habités, des cultures, des bois qui nous eussent été d’un grand secours. Nous évitions cette dévastation des riches communes suburbaines, le pillage honteux, ignoble, toléré sous nos yeux par nos propres troupes. Toutes les chances de cette malheureuse guerre pouvaient être changées ou du moins nous être moins défavorables, et nous assurer, par suite, une paix acceptable et sincère.

Pour une longue défense, il faut nécessairement à une armée coupée, ne pouvant manœuvrer, un centre puissant de ravitaillement, de secours de toutes sortes. En cela, une grande ville comme Paris fournit un appui des plus précieux ; mais il faut que cet appui soit à l’abri de toutes les péripéties d’un siège, et que, par conséquent, le système de défense ne se borne pas à le préserver contre une insulte immédiate. Il faut, autour de ce centre, une certaine liberté de mouvements pour que des corps nombreux ne soient pas sans cesse contraints d’agir sous les yeux de l’ennemi. Pendant que celui-ci nous cachait si facilement tous ses mouvements, tous les nôtres lui étaient immanquablement dévoilés. Si nous voulions opérer en masses, nos troupes n’avaient matériellement pas l’espaee nécessaire pour se mettre en ligne, un nombre de voies suffisantes

pour sc rendre à leur place de bataille. Elles ne pouvaient, ni se

développer, ni tenter de faire de grandes manœuvres.

En face de l’artillerie moderne et des armées nombreuses qui, plus que jamais, sont appelées à décider du sort d'un pays, l’ancien système de fortification des villes parait donc condamné. Les villes ne doivent plus être considérées que comme des points d’appui, des dépôts de ravitaillement, les refuges de la population civile. Pour leur conserver cette destination, si utile en temps d'invasion, ce qu’il convient de défendre, ce sont les lignes qui les entourent, les protègent à des distances assez éloignées. Les camps et positions retranchées sont, dans l’avenir, la véritable défense des territoires envahis. C’est donc à l’étude très-attentive de toutes ces positions que devrait s’attacher letat-major. Il ne s’agit point de les garnir de défenses permanentes que l’ennemi, de son côté, a tout le loisir d’étudier et de connaître, mais de préparer des plans médités sur le terrain, et sur lesquels, à un moment donné et suivant les dispositions de l'ennemi, on trace les ouvrages nécessaires, lesquels, dans une contrée comme la France, peuvent être élevés en quelques semaines. Alors, l’envahisseur, ignorant ce qu’il trouvera devant lui, est contraint de ne s’avancer qu’avec la plus grande circonspection, de tâter le terrain et de se présenter en grandes forces partout. Ce système a en outre l’avantage de ne rien coûter au pays en temps de paix, et de ne pas occuper, la guerre terminée, des espaces de terrains qui, en admettant une fortification permanente, demeurent inutilisés pendant de longues années. Je n’ai pas la prétention d’exprimer à ce sujet une opinion entièrement neuve. Plusieurs fois déjà la suppression de la fortification permanente a été considérée comme une des conséquences du système des guerres modernes. II y aurait imprudence à trancher la question d’une façon aussi absolue ; et démolir nos places en renonçant à tout jamais à la fortification permanente, ce serait folie. Nous ne sommes que trop disposés en France aux entraînements, aux partis pris brusques, sans étude préalable. Après avoir prétendu maintenir et perfectionner les défenses de toutes les villes fortifiées à une

DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 221 époque où l'artillerie avait une portée beaucoup moins longue que celle actuelle, il ne faudrait pas aujourd’hui démanteler ces places sans une étude attentive de la défense de notre territoire entamé et découvert à l’est.

La fortification permanente est nécessaire pour assurer, notamment près des frontières ouvertes d’un État, la possession de dépôts, de magasins de ravitaillement des armées, de positions stratégiques d’une importance majeure. Mais ces fortifications permanentes devront être commandées par la valeur de positions naturelles plutôt que par l’existence de villes riches et populeuses.

Après cette guerre désastreuse pour la France, — et les guerres seront plus que jamais désastreuses, — la prudence ne conseillerat-elle pas aux grands industriels, aux établissements commerciaux importants, de fuir les villes fermées dont les défenses ne font qu’attirer sur eux et à coup sûr la ruine et l’incendie.

Avec les moyens de destruction dont disposent les masses d’hommes appelées à se combattre, le champ doit être laissé libre, autant que possible, au terrible jeu de la guerre et distinct des intérêts de la paix. C’est à la suite de grands mouvements savamment préparés sur de vastes territoires que les armées en viendront aux mains. La fortification doit tenir compte de cette nouvelle tactique, s’étendre, et prendre un caractère mobile devant ces masses manœuvrant rapidement. Elle doit, pour ainsi dire, suivre les armées ou les précéder, et ne plus les contraindre à défendre quand même des positions reconnues d’avance et longuement étudiées par l’ennemi. Qu’il y ait, sur certains points stratégiques occupés par des villes et de grands établissements, des assiettes préparées et fortifiées d’une manière permanente, cela est nécessaire; mais il semblerait que ces ouvrages ne devraient être que l’ossature, le tracé en masse d’un système défensif è perfectionner et à étendre en temps de guerre, en raison des forces de l’ennemi et de celles dont on peut disposer.

L’arme du génie recevrait nécessairement ainsi une grande extension dans les armées en campagne, ou plutôt il faudrait que le

soldat lui-même fût en état de prêter un concours efficace à ces travaux, ce à quoi on ne l’a pas habitué chez nous. Les modifications apportées dans l’arme de l’artillerie, à défaut d’autres considérations, tendent, à donner au génie un caractère complètement nouveau.

Pour en revenir donc au système qui paraîtrait propre à mettre Paris à l’abri des conséquences d’un nouveau siège, il ne semble pas que la conservation de l’enceinte bastionnée puisse présenter d’utilité, puisque cette enceinte, — les vivres n’eussent-ils pas manqué à Paris, — ne pouvait empêcher l’ennemi de bombarder partiellement la ville par-dessus les forts, et de la couvrir de projectiles sur toute sa surface si l’un de ces forts eût été pris; ce qui, dans un temps donné, ne pouvait manquer d’arriver.

Un simple épaulement de terre, sans flancs, avec contrescarpe revêtue pour empêcher le passage du fossé, eût rendu le même service pendant le siège. Quant aux forts, ils peuvent être utilisés comme dépôts, comme casernes; maison a montré ici, je crois, suffisamment, que leur assiette aussi bien que leur tracé sont aujourd’hui défectueux.

Ce qu’il faudrait, pour une défense future de Paris, c’est une bonne étude de tous les plateaux environnants, ce qui ne peut entraîner à des dépenses, et quelques gros travaux de terrassements sur certains points, qui n’empêcheraient, pas la culture et ne feraient qu’améliorer, en prévision d’une éventualité de guerre, des positions naturellement bonnes et dont la possession, pour une armée destinée à défendre Paris, serait indispensable. De plus, un boisement intelligent de quelques-uns de ces plateaux et leur conservation par l’État comme bien national. Le bois manque sur certains de ces points, notamment sur les hauteurs de Châtillon ; et le bois est un des éléments essentiels à la défense. La bonne entente des planta-

tions offrirait déjà aux assiégés un obstacle naturel en bien des cas et dont ils profiteraient. Les Prussiens savent tout le parti qu’une armée peut tirer des terrains boisés, et s’en trouvent bien. Ainsi masquent-ils leurs mouvements, leurs travaux, peuvent-ils dégar-

Ill ItOt.E l)K l,A KOUTII'IOATION AlTOl'H DK PALUS. 22S nir des postes sans que l'cnnciui en ait le soupçon, et assurer les retraites en cas d’échec.

Les principes de l’attaque et de la défense en reviennent à certaines habitudes contractées chez les peuples conquérants primitifs, mais en prenant des proportions colossales. Ce ne sont plus des armées de 25 000 hommes, comme au temps de Turenne, ou de 50 000 hommes, comme sous la première république, qu’il s’agit de faire mouvoir, mais des masses de plusieurs centaines de mille hommes. Il est clair que des obstacles qui paraissaient autrefois suffisants sont d’une valeur insignifiante aujourd’hui, non-seulement à cause de l’emploi de ces ruasses, mais par suite de l’étendue du tir de l’artillerie et de la mousqueterie modernes.

Quand deux armées appelées à la lutte s’élevaient chacune à une centaine de mille hommes, les places fortes qui garnissaient une frontière avaient leur importance, puisqu’elles obligeaient l’armée des envahisseurs à laisser une bonne partie de son effectif pour les investir; si elle prétendait passer outre, elle affaiblissait d’autant ses moyens d’action offensive en campagne. Mais quel rôle ont joué ou pouvaient jouer des places fortes dans la dernière guerre ? Nous vions 250 000 hommes au plus, non compris la réserve, à opposer à une armée de 800 000 hommes. Les Allemands, en laissant 200 000 hommes devant ces places fortes et neutralisant ainsi l’action de leurs garnisons, avaient encore 600 000 hommes disponibles pour manœuvrer devant notre armée, la trouer, la diviser et la tourner. Admettant môme que nous eussions eu une armée égale en nombre à l’armée prussienne, et que nous fussions restés en dedans de nos frontières sur la défensive, après avoir déclaré la guerre ; la plupart de ces places fortes, sinon toutes, étaient plutôt un embarras qu’un appui, en nous obligeant, pour les couvrir, à des manœuvres que l’ennemi eût dû prévoir, et chercher à déjouer par conséquent.

Les anciens systèmes de la fortification permanente ont fait leur temps, tout comme les châteaux du moyen Age avaient fait le leur au commencement du xvi* siècle. Mais, je le répète, en France

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nous sommes routiniers, et il n’est pas certain que l'expérience faite à nos dépens en ces derniers temps suffise pour nous engager à entrer dans des voies nouvelles.

Ce qu’il faudra bien reconnaître tôt ou tard, cependant, c’est que la guerre n’est plus et ne peut plus être ce qu’elle était au commencement du siècle, et qu’on ne saurait la considérer aujourd’hui que comme une vaste entreprise dans laquelle l’entrepreneur qui possède la meilleure organisation administrative, qui sait le mieux s’approprier et employer les capitaux, qui dispose du plus grand nombre de bras et du matériel le plus complet, est certain d’écraser le concurrent moins bien muni, ou plus scrupuleux, ou moins actif.

Dans l’industrie, il n’est qu’un moyen de sauvegarder les intérêts mis en souffrance par cette suprématie d’une maison qui a su se rendre, comme on dit, maîtresse des opérations sur la pla:e et tout monopoliser à son profit : c’est l’association, dans laquelle chacun apporte, qui ses capitaux , qui ses facultés administratives, qui son intelligence des affaires et son activité, qui son savoir, qui son travail manuel. Je dis association, c’est-à-dire intérêts de chacun à la prospérité générale de l’entreprise. J’ajoute que cette association, par la réunion même de tous ses intérêts, est assurée de supprimer à son tour l’entrepreneur et son monopole.

Mais il est entendu que dans une association, chaque associé, sous peine de déchéance et de perte de ses intérêts et profits, est obligé de remplir exactement les engagements qu’il a contractés, soit par l’apport de ses capitaux, soit par son travail, ce qui est tout un, puisque tout capital représente une somme de travail accumulé.

La Prusse a organisé une vaste entreprise de guerre au profit d’elle-même et au détriment des forces que, de gré ou par menaces, elle a su concentrer entre ses mains. Ç’a été pour elle une exploitation. Or, dans toute exploitation, dirigée même par un chef habile, il y a des côtés faibles et défectueux, si chacun de ceux qui concourent au résultat n’est pas directement intéressé et n’apporte son concours que pour recevoir un salaire ou par contrainte.

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