DU DOLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS
C’est le cas de la vaste entreprise dirigée par la Prusse, entreprise dont la liquidation ne peut manquer d’être épineuse.
Quel intérêt direct les Badois, Bavarois, Wurtembergeois, Hanovriens, et tant d’autres, ont-ils dans l’entreprise? Cet intérêt est mince évidemment, eu égard aux sacrifices que ces peuples ont dû s’imposer bien malgré eux. Quelques millions que l’entrepreneur général voudra bien leur partager, une entrée triomphale à Berlin, des pendules et des tapis envoyés chez eux par leurs officiers, sont peu de chose en comparaison des pertes qu’ils ont dû subir et des sentiments de haine qu’ils ont accumulés sur leurs têtes et celles de leurs enfants, de la part de voisins chez lesquels, avant la guerre, ils ne trouvaient que bienveillance, aide et profit. Si nous sommes saccagés, rançonnés, battus et volés ; si, par suite de ces désastres, la guerre civile s’est allumée chez nous, ces alliés sont exploités, ils le savaient déjà, ils le sauront bien mieux demain. La continuation de la grande entreprise pourra donc présenter des difficultés.
L’association est dans des conditions autres ; chacun y apporte tout ce qu’il peut fournir de forces afin de la rendre plus productive, et la liquidation, si liquidation il y a, ne présente aucune difficulté, puisque chacun se retire avec la somme des produits qui lui est dévolue. La France, grâce à l’esprit d’unité nationale qui la distingue en Europe, est préparée à cette association. Elle n’a qu’à vouloir. Non-seulement ses plaies seront vite fermées, mais elle pourra dès lors défier tous les grands entrepreneurs d’invasions, si habiles qu’ils soient, car voudront entrer dans l’association les exploités de la veille. L’association n’aura pas besoin de reconquérir les provinces qui ont été arrachées au sol français en dépit du sentiment des populations, ni d’en conquérir de nouvelles pour trouver de meilleures frontières; les unes et les autres viendront à elle.
Le Prussien a organisé et administré la guerre à l’instar d’une immense entreprise ; l’association appellera au profit de son exploitation toutes les forces des associés, quelles quelles soient.
Laissons les figures employées pour rendre la pensée plus facile à saisir.
La guerre dernière a démontré deux choses : 1° Que les armées organisées en corps distinct, séparé de l’ordre civil, dans l’État, ont fait leur temps, et laissent, après une journée désastreuse, un pays renfermant une population de 38 millions d’âmes à la merci d’une entreprise de rapine. *2° Qu’en dehors de ces armées chargées, disaiton, de sauvegarder l’intégrité d’une nation et son honneur, il y a des forces considérables qui, faute d’organisation, sont à peu près réduites à néant. Ce n’est donc pas la réorganisation de l’armée qui est à tenter, mais l’organisation de toutes les forces dont dispose un pays comme la France, en vue d’une lutte, la transformation possible, à un moment donné, de toutes les forces productrices pendant la paix en forces destructives de la guerre.
Le problème eût semblé irréalisable quand la guerre était un métier ; il est imposé et doit être résolu quand la guerre devient une question d’administration et d’emploi de toutes les forces dont dispose un pays.
En ces derniers et funestes temps, les hommes qui se prétendent à la tête du progrès, pour vaincre un ennemi qui fait la guerre — j’en reviens à ma comparaison — comme un entrepreneur trèshabile sait diriger une vaste entreprise, n’ont rien trouvé de mieux que de recourir aux errements de 1792 ! N’est-ce pas à désespérer de voir jamais inaugurer le règne du bon sens chez nous?
Ne désespérons pas encore, la leçon est assez rude pour ramener peut-être les cerveaux français à la réflexion et à l’appréciation exacte des choses, quand la première émotion passée laissera voir la réalité dans sa froide nudité. Ne désespérons pas! Faisons appel à toutes les âmes qui ont souci, je ne dirai pas seulement de l’honneur et de la grandeur du pays, mais de la civilisation et du progrès humain. Ces âmes sont en nombre chez nous, et s’il leur manque encore l’énergie, fille des grandes épreuves, il est visible qu’il se fait en elles un travail d’épuration, qu’elles imposent silence, par leur union, aux partis, s’il en existe encore en présence de nos