‹ Mémoire sur la digitaline et la digitaleChapitre 10 sur 41 · SANDERS · texte numérisé non relu

SANDERS

A la tête des observateurs qui ont propagé et défendu la doctrine de l'excitation primitive, doctrine qui est débattue depuis le commencement du siècle en Angleterre, en France et en Allemagne, il faut surtout placer Sanders, d'Edimbourg. L'opinion de cet observateur a eu naturellement d'autant plus de poids en cette circonstance , qu'il se présentait avec l'autorité d'un chiffre d'observations presque fabuleux: deux mille !

Mais ces observations nécessitent un examen tout particulier, quant à la question d'accélération , et nous sommes obligés d'entrer ici dans quelques détails pour en apprécier la valeur sous ce rapport.

Pour bien comprendre Sanders, il est nécessaire de di-

(1) Une Ihèse de concours par M. le docteur L. Coze, (Strasbourg 1853) renferme sur la digitale et la digitaline des assertions sur lesquelles nous reviendrons quand nous aurons pu remonter à la source et répéter les expériences.

(2) Sandeivs, Essai sur Id digitale pourprée . traduit de l'anglais par r.-t^. Muhat (d812). 1 vol. in-8.

viser en deux phases ce qu'il dit touchant l'augmentation du nombre des pulsations: 1° une accélération en quelque sorte instantanée , suivant immédiatement l'administration de la digitale, et disparaissant plus ou moins prompteraent , ou du moins diminuant beaucoup dans l'espace de trois quarts d'heure ou demi-heure ; 2° une accélération plus durable, ou plutôt un reste de la première, qui peut persister par exemple vingt-quatre, quarante-huit heures ou plus longtemps. Pour plus de clarté, et pour mieux nous faire comprendre , supposons un exemple oftrant ces deux temps d'accélération.

Un homme , dans son état normal , a un pouls battant 60 fois à la minute. On lui donne 20 gouttes de teinture de digitale, qui le portent, dans l'espace de cinq minutes, à 70; puis, après quinze ou vingt minutes, il retombe à 65. Le lendemain, 20 nouvelles gouttes de teinture portent immédiatement le pouls à 7b; puis, toujours dans l'espace de quinze à vingt minutes , plus ou moins , il retombe à 70 ; ainsi de suite. De sorte que , en d'autres termes , il y aurait, dans le premier moment de l'administration du remède, un effet d'accélération très prononcé, mais passager, ou du moins ne laissant persister qu'une partie de la stimulation d'abord acquise. Cette accélération s'augmenterait chaque jour, suivant un mouvement saccadé d'avance et de retard , sous l'influence de nouvelles doses de teinture, jusqu'à ce qu'enfin l'effet consécutif d'abaissement du nombre des pulsations apparaisse. Alors le pouls tombe peu à peu , même au-dessous dn nombre normal primitif. Cependant on peut encore, dans cette période de décroissement, lui redonner une impulsion passagère, et lorsqu'il serait tombé, nous supposons, à 50, le reporter pour un moment à 55 , en administrant une nouvelle dose de teinture.

Voici quelques exemples d'accélération immédiate après l'administration de la digitale, empruntés aux observalions de cet expérimentateur.

Première phase. — Accélération immédiate et passagère.

Premier exemple (accélération fugitive). — A une phthisiquc qui faisait usage do teinture alcoolique de digitale depuis quelques jours, et qui avait déjà pris le matin 15 gouttes du médicament , on en donne à cinq heures du soir 15 autres gouttes « qui font augmenter les pulsations pendant cinq minutes ; en quinze minutes l'effet est dissipé (2' obs. de h" sect. , p. 26, 12 mars), w

Deuxième e^ce^ip/e (accélération durant hb minutes). — Ciiez une jeune fille de di.K-sept ans, atteinte de maladie de langueur avec forme hystérique, le nombre des pulsations étant de 90, on administre 15 gouttes de teinture do digitale, « qui le portent eh un instaut à 108 ; pendant deux minutes il y en eut 99 égales et régulières , et en quarante-cinq minutes le pouls retombe à 90 (première observation de la 5° section, p. kl). »

Troisième exemple (accélération allant toujours en progressant). — Jeune homme de dix-huit ans, teint frais, coloré, yeux brillants, cheveux noirs; actif, entreprenant; ayant déjà éprouvé des hémoptysies. Il vomit de nouveau du sang après une chute, et au moment où il était occupé à faire un tableau dont Marie Stuart était le sujet. On pratique une saignée et l'on emploie le traitement immédiat que réclamait sa position. Plusieurs jours après, lorsqu'il avait déjà éprouvé une grande amélioration, on le met à l'usage de la teinture de digitale.

Le 2 avril 1805, à quatre heures du soir, les pulsations variant de 94 à 96, on lui fait prendre 11 gouttes de ce médicament : le pouls fut immédiatement porté à 100 et devint plus fort.

Le 3 avril, 11 gouttes de teinture le portent de 100 à 106, et le 5, 11 gouttes le portent de 105 à 112 (première observation de la Zt» section, p. 19).

MÉMOIRE SDR LA DIGITALINE. — Il« PART., § I. 153

Nous bornons là ces citations, que nous pourrions multiplier considérablement.

Indépendamment de la rareté des agents qui exercent ainsi une action subite sur l'économie (acide prussique, étbers), nous ferons remarquer que les expériences rapportées plus loin (§ II, art. Teinture de digitale, alcoolé et sirop de digitaline) ne sont pas de nature à nous faire accorder une grande valeur à cette circonstance des expériences de l'auteur; et nous sommes portés à croire que l'accélération, si fugitive d'ailleurs, observée par lui immédiatement après l'administration du médicament, doit bien plutôt être attribuée à quelque autre cause, à l'émotion sans doute?

Du reste, nous croyons que Sanders est le seul, parmi les expérimentateurs très nombreux qui se sont occupés de la digitale, qui parle de cette accélération subite qui suivrait l'administration du médicament.

Deuxième phase, — Accélération durable.

Reste maintenant à examiner la seconde phase d'accélération que nous avons admise pour m.ieux nous rendre compte des idées de Sanders, de celle qui se montre peu à peu et augmente ])rogressivement chaque jour. On en trouve plusieurs exemples dans cet auteur, et, entre autres, l'expérimentalion sur lui-même, où l'usage delà teinture de digitale, prise inalin et soir, en commençant par la dose de oO goutl.es chaque jour, élevée progressivement à 50, a déterminé en six jours une accélération du pouls, qui a monté peu à peu de 60 à 90, en môme temps qu'il y a eu de légers signes d'irritationgastro-intestinale et un peu d'excitation cérébrale (ouv. cit. p. 6).

Nous ne révoquons pas en doute le fait dont il s'agit; nous avons nous-mêmes plusieurs fois observé l'accélération plus ou moins persistante du pouls sous l'inOuence de la digitale (voy. plus loin, § II); presque tous les au-

i5li ARCHIVES DE PHYSIOLOGIE, ETC.

leurs qui considèrent cette plante comme produisant le ralentissement direct, en fournissent eux-mêmes quelques exemples : seulement nous croyons, avec ces derniers observateurs, que ces cas d'accélération sont l'exception, au lieu d'être la règle, comme le pensait Sanders.

Il faut remarquer d'ailleurs que Sanders ne conteste nullement à la digitale le pouvoir de produire le ralentissement des pulsations, mais il n'admet l'apparition do celui-ci que consécutivement, et comme pouvant survenir vingt-quatre, quarante-huit heures, plus ou moins, apics la période d'accélération pendant laquelle le pouls avait primitivement augmenté en force et en fréquence (pages G2 et 63).

Après ce laps de temps , qui est variable suivant les doses du médicament , la susceptibilité de l'individu, le tempérament plus ou moins disposé à la lièvre inlliunmatoire(p. 63), on voit survenir « le ralentissement des contractions du cœur (p. 90)... Aucun remède, dit-il, ne détermine aussi promptement des phénomènes inflammatoires suivis d'une altération particulière do la contractilité du cœur, d'une faiblesse môme alarmante (p. 8^i)... La digitale épuise donc l'irritabilité du cœur plus promptement que tout autre remède (p. 87)..., et l'on peut voir tomber les pulsations à 50, 40 et même 30 (p. 63). » Plus loin (p. 96) cet auteur parle même de pulsations pouvant descendre à 20 sous rinfluence de la digitale (p. 9-'i).

Indications de la digitale d'après Sanders.

Les idées théoriques qui guident l'auteur dans l'emploi de celte plante sont toutes différentes de celles des autres praticiens. L'abaissement du pouls, suivant lui, peut résulter de deux circonstances : la disparition d'une cause irritante (le liquide dans les hydropisies), ou l'épuisement des forces vitales. Dans le premier cas il y a avantage, puisque cet abaissement est l'eiret du retour à la santé ;

mais dans le second cas, l'auteur estime qu'il y a inconvénient (p. 80), Ce n'est pas cette action ralentissante, secondaire suivant lui, qu'il clierclie à mettre à profit, mais bien l'effet primitif, où la force et la fréquence du pouls sont augmentées (p. 1).

Aussi recommande-t-il de n'employer la digitale que dans les cas de faiblesse (p. 91), et tous ses efforts, toutes les variations dans le moment de l'emploi, les doses, etc., tendent à développer, dans de justes limites, cette excitation à laquelle il attache une importance d'autant plus grande, qu'il accorde à la digitale une prééminence parmi les stimulants (p. 90). Il pose en son lieu les préceptes pour administrer la digitale de manière à ne pas produire la faiblesse « qu'on croit être généralement son effet propre... II est aisé, dit-il, d'éviter l'asthénie qui, selon l'opinion commune, est le résultat constant et immédiat de la digitale ; car, puisque l'observation nous a démontré que les effets primitifs, et les seuls salutaires, sont des symptômes fébriles, la seule intermission dans l'usage du remède suffit pour prévenir la débilité, et maintenir un certain degré d'excitation (p^ /lO). »

Il admet que la digitale, employée en excès, peut entraîner deux sortes d'inconvénients opposés (p. 63) : 1" dans le premier moment le pouls peut devenir trop fort, trop fréquent, et l'on peut voir apparaître des symptômes fébriles trop violents ; — 2° il survient après un certain temps, une grande faiblesse (p. 84), un épuisement qui menace les sources do la vie (p. 85).

En résumé, s'arranger de manière, en variant les doses et le moment de l'ingestion, à entretenir le plus longtemps possible la durée de l'excitation, et lorsqu'on n'est plus maître de s'opposer au ralentissement consécutif , à l'affaiblissement qui surviennent, cesser l'usage du remède : voilà le précepte dans son application générale.

Envoyant ainsi l'auteur se constituer en opposition avec les médecins de son époque sur le mode d'action de la di-

gitale (p. 1 et 2), on est porté à croire, au premier moment, qu'il n'employait que peu ou pas ce médicament dans sa pratique. Cependant il en est autrement; Sanders faisait le plus grand cas de la digitale, et l'on voit qu'il la presciivait fréquemment. C'est un médicament, dit-il , «(jui a sa

place parmi les plus utiles » (p. 75) Employé dans les

cas convenables, « il est d'une efficacité supérieure (p. 97). »

Ce qu'il y a de bien plus extraordinaire, c'est que lor.squ'on vient à examiner , ilnalenient, contre quelles maladies il l'employait, on ne voit pas que celles-ci soient très différentes de celles à l'égard desquelles la réputation de ce remède, d'abord vanté comme une sorte de panacée universelle, a survécu.

Parmi les propriétés générales que Sanders attribue à la digitale , on trouve celles-ci : « Dans les cas de maladie , elle facilite l'absorption des fluides épanchés ou prévient leur épanchement, fortifie les mouvements volonlaires, active la digestion , augmente les évacuations par la peau

et par les organes urinaires (p. 61) Enfin , la digitale

donne au moral ce caractère particulier qui tient an retour de forces (p. 62). »

Les maladies contre lesquelles il employait cette plante étaient la phthisie et surtout les hydropisies (p. 9/i), l'asthme; contre toutes celles où il y a stase d'un liquide aqueux, qu'il considère comme une cause d'irritation dont il faut se débarrasser (p. 64 à 65).

On voit que les maladies contre lesquelles ce médecin employait et vantait la digitale étaient à peu près les mômes que celles dans lesquelles on en fait usage aujourd'hui; mais cela, il est vrai , avec une théorie, dos vues et une manière de faire qui, comme nous l'avons dit, devaient le conduire à provoquer des eiï'els ditléi^ents , du moins dans sa pensée.

Ilfautajouteràcelaque, si Sanders n'a pasnominativenient désigné les affections du cœur parmi les maladies contre

MÊMOIRt; SUR LA. DIGITALINE.— '11^ PART,, § L 157

lesquelles il y avait lieu d'administrer la digitale, il n'a pas dit non plus nettement qu'il fallût s'en abstenir: silence remarquable lorsqu'il s'agit d'un ordre de maladies dans le traitement desquelles la digitale joue un si grand rôle.

Mais si Sanders ne bannissait la digitale ni dans la phthisic, ni dans l'hydropisie, ni (implicitement du moins) dans certaines affections du cœur, dans quel cas la proscrivait-il donc? Dans les affections aiguës, dans la violence de rinllammalion (p. 71 et 75). Ce n'est qu'autant que le malade avait d'abord été alfaibli par des saignées, qu'iî concevait l'utilité de la digitale dans ces maladies (p. 65). Or, quant à la nature des aifections dans lesquelles on doit employer ou exclure la digitale , dirait-on autre chose aujourd'hui?

Doses et mode d'administration d'après Sandtrs.

Le principe qui guide Sanders est de commencer par de petites doses, qu'on augmente graduellement en proportion de la difficulté qu'on éprouve à développer les phénomènes inflammatoires (p. 91).

C'est la teinture qu'il préfère. La dose est de 15 à 60 gouttes dans de l'eau froide ou vineuse, en trois fois diins la journée (p. 92).

Or, comme il s'agit sans doute de la teinture de digitale des pharmacopées d'Angleterre , il faut observer qu'elle est à peu près moitié moins forte que celle de France (1) , et que, par conséquent, les doses indiquées par l'auteur correspondraient à 8 et 30 gouttes de notre teinture (1/2 milligramme à 2 milligrammes environ de digitaline. (,Voy.

- (1) Voici la formule delà pharmacopée d'Edimbourg :

1 once de feuilles de di^ilale.

8 onces d'alcool de 0,035.

Les proportions indiquées par les pharmacopées de Londres cl de Dublin sontsensiblemeiil les mêmes. {Pharmacopcc universelle de Jourdan, 1. 1, p. A82.)

Ja Table des équivalents^ à la fin du mémoirr.) Quelquefois il dépasse ces quantités dans sa pratique : c'est lorsque l'organisation est affaiblie par les ravages d'une maladie chronique, par l'hydropisie; alors il augmente peu à peu la dose du médicament, et persiste jusqu'à ce que le pouls commence à tomber (p. 94). Nous en verrons un exemple dans les observations comparatives qui se trouvent plus loin ; l'auteur a élevé la dose dans cette circonstance à h grammes de teinture anglaise par jour, soit 2 grammes do celle de France (ou l'équivalent de h milligrammes de digitaline environ).

Après ces observations, un peu longues peut-être, sur le travail de Sanders, mais qui nous ont paru justifiées par l'influence qu'a exercée l'auteur dans la question controversée, et qui nous montrent qu'une partie de ses expériences (celles relatives à l'accélération instantanée) sont entachées d'erreur; après ces détails tendant à mieux faire connaître sa doctrine, on sera peut-être porté à diminuer considérablement de l'importance que l'on a accordée à l'opinion de cet auteur ; ou du moins on conviendra que son opposition est dans la théorie et l'appréciation des phénomènes, bien plutôt que dans les faits.

Mais il est d'autres observateurs qui admettent comme fait général et ordinaire, non pas une accélération immédiate, mais survenant dans un temps plus ou moins éloigné de celui de l'administration de la digitale : tels sont Joerg et Hutchinson.

JOERG (1).

Il s'agit, dans le mémoire de cet auteur, d'expériences physiologiques qui ont été entreprises tant sur lui-même que sur les membres d'une société d'expérimentation , établie par lui en 1822 à Leipsig, et composée d'adultes (hommes et femmes) et d'enfants, tous en bonne santé.

(1) Archives de médecine, première série, t. XXVI, p. 107.

MÉMOIRE SLR LA DIGITALINE. — II* PART. , § I, 159

On a administré la digitale en poudre , depuis 1 à 15 centigrammes par jour.

Les effets primitifs, dit l'auteur, portent sur le cerveau, le canal alimentaire et l'appareil génito-urinaire qu'ils excitent vivement; les effets secondaires se portent sur les organes de la circulation, dont ils diminuent sensiblement l'activité ; le pouls devient alors plus faible et plus petit. L'auteur ne peut croire qu'elle soit aussi salutaire qu'on le pense généralement dans les maladies du cœur, car, dit-il, « cette action dépressive doit être nuisible, sinon inutile dans beaucoup d'affections organiques du cœur et des gros vaisseaux. » Il semble donc, d'après cela, que Joerg n'admet d'utile dans la digitale que son action diurétique.

Quant à celle-ci, il est tout naturel qu'il y attache de l'importance, puisqu'il dit que « chez toutes les personnes soumises à l'expérience, à r exception d'une seule ^ la digitale a occasionné, même à petites doses, une augmentation très marquée de la quantité d'urines. »

Ne connaissant que l'extrait très abrégé de ce travail, qui a été publié en France, nous n'avons pu contrôler la valeur des expériences qui ont servi de base aux conclusions.

Nous remarquerons seulement que cet auteur range aussi l'opium au nombre des substances qui excitent primitivement toute l'économie, et n'amènent que secondairement le calme dans l'organisme.

Les faibles doses employées par M. Joerg, la coïncidence de l'époque de ses expériences avec la naissance de l'homœopathie, font craindre que l'expérimentateur n'ait pas su toujours se soustraire aux influences des idées régnantes.

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