LA DÉCOUVERTE DE LA DIGITALINE
La découverte mémorable des alcalis de l'opium et du quinquina par Sertuerner , MM. Pelletier et Caventou (1816-1820), avait définitivement enrichi la chimie d'une classe de produits jusque-là inconnus, et doté la thérapeutique d'agents énergiques et sûrs , qui présageaient une ère nouvelle à cette dernière science. Aussi , à partir du moment de cette découverte, les chimistes se livrèrent à l'envi à la recherche des alcaloïdes ou des principes actifs des autres productions organiques de la matière médicale. C'est ainsi que l'on trouva la strychnine, l'émétine, la vératrine, l'atropine, etc.
Toutefois, quelques substances parurent se montrer réfractaires à ce genre de recherches, et l'on ne put parvenir à isoler le principe auquel elles devaient leurs propriétés médicinales : la digitale fut de ce nombre.
Un grand nombre de chimistes s'occupèrent de l'analyse de cette plante, dans le but d'en isoler le principe actif. Tels furent Rein, Haase, Leroyer, Planavia, Dulong d'Astafort, MM. Pauquy, Welding, Tromsdorff, A. Henry, Brault et Poggiale, etc. Beaucoup de ces expérimentateurs (il faut excepter notamment les deux derniers) crurent avoir découvert la digitaline ; en réalité ils n'obtinrent que des produits dans lesquels ce principe était plus ou moins concentré , mais n'avait point la forme cristalline ou pulvérente sèche qui caractérise la plupart des principes purs ; loin de là, ce n'étaient que des extraits d'un jaune
brunâtre OU noirâtre, déliquescents, dans lesquels les prétendus cristaux de digitaline ne se composaient que de sels étrangers. On avait créé le nom, mais on n'avait pas la chose.
En 1835 , la Société de pharmacie mit au concours la recherche du principe actif de la digitale. Le prix était de 500 francs.
Un seul mémoire fut envoyé , et la question non résolue (1).
En 1839 , cette société remit la même question au concours. Six mémoires , au moins , lui furent adressés. Quelques concurrents étaient évidemment en progrès , mais loin encore d'avoir résolu le problème (2).
En conséquence , la question est mise pour la troisième fois au concours en ISZiO , et le prix porté à 1,000 francs.
« La digitale pourprée, dit l'exposé des motifs, étant un des médicaments héroïques dont la médecine se glorifie , on peut s'étonner que nous soyons encore dans l'ignorance sur sa composition chimique. Des chimistes habiles s'en sont occupés , sans que jusqu'à présent leurs travaux aient donné des résultats satisfaisants. Cette circonstance témoigne de la difficulté que présente l'analyse de cette plante; son utilité est cependant si positive, que la Société de pharmacie n'hésite pas à appeler encore une fois sur elle l'attention des chimistes et des pharmaciens. Il y a certainement dans la digitale un ou plusieurs principes auxquels cette plante doit son action spéciale sur la circulation. On a recherché ce principe actif par les méthodes ordinaires, dans la supposition qu'il pouvait appartenir à la classe des alcalis végétaux , des acides ou des matières neutres cristallisées ; aujourd'hui il s'agit de se créer des voies nouvelles, et de poursuivre avec persévérance un
(1) Juurn. depkarm. et des se, access,, t. XXI, p. 6/i, et t. XXII, p. 375. M. 0. Henry, rapporteur.
(2) Joiirn. de pkarm. et des se, access,, t. XXV, p. 74, et t. XXVI, p. 393. M. Mialhe, rapporteur.
corps qui a résisté si obstinément aux investigations de la chimie, La tâche est difficile , mais le mérite de la découverte n'en sera que plus relevé, w
Cinq mémoires furent envoyés ; plusieurs des travaux, dit le rapport, se distinguent par des expériences nombreuses et un bon esprit.... L'un des concurrents est sorti du sentier battu...
Toutefois, la question étant toujours pendante, en 1842, on la remit au concours pour la quatrième fois(l).
Sur ces entrefaites , M. Homolle , qui s'occupait de recherches sur la digitale depuis deux ans, et qui était parvenu (en juin 1840) à fixer les bases d'un procédé d'extraction du principe actif, et M. Quevenne, qui, de son côté, s'était aussi livré à des expériences sur cette plante (2), se réunirent pour travailler eu commun.
Leurs recherches leur permirent d'isoler enfin le principe actif, dont ils déposèrent, sous cachet, un échantillon à la Société de pharmacie le 28 juillet 1841 (3) , dans le but de prendre date, en attendant qu'ils pussent en étudier plus amplement les propriétés.
Mais la santé de M. Quevenne l'ayant obligé à suspendre ses occupations pendant plusieurs années, M. Homolle étudia seul les propriétés du principe isolé et, avec l'assentiment de M. Quevenne, envoya plus tard un mémoire au concours.
Après deux rapports faits par M. Chalin , le 3 janvier et le k décembre 1844, au nom de la Société de pharmacie, ce mémoire obtint le prix {d).
(1) Journ. de pliarm. et des se. access., t. XXVI, p. hoà, et Journ. de pharni. et de chim., t. I, p. 186. M. Pelletier, rapporteur.
(2) Journ. des conn. méd., i^° série, t. Y, p. 87 (décembre 1837).
(3) Journ. de pharm. et des se. access., t. XXVII, p. 586.
(A) Journ. de pliarm, et de chim,, t. V, p. 16i ù 166, et t. VII, p. 92 (janvier 18A5).