‹ Mémoire sur la fièvre typhoïdeChapitre 10 sur 19 · ARTICLE · texte numérisé non relu

ARTICLE

Traitement des complications.

Quelle que soit notre répugnance pour la saignée, quand il s'agit d'une fièvre typhoïde simple ou dégagée de complications, elle ne va pas néanmoins jusqu'au point de la répudier lors même qu'il existe une pblegmasie authentique dans les méninges , le cerveau , les poumons, les plèvres, l'estomac et le péritoine. Je l'admets , au contraire, d'autant plus volontiers que l'inflammation me parait moins dépendante de l'afFection typhoïde et qu'elle semble se présenter plus distinctement avec les attributs qui lui sont propres. Mais je regarde comme très fâcheuse cette coïncidence de deux affections qui réclament, selon moi, des remèdes tout à fait contraires ; car la thérapeutique de l'une ne saurait être employée exclusivement sans que, presque toujours, l'autre maladie ne soit aggravée. Le délire, la rougeur des yeux et de la face, les soubresauts des tendons et même la carphologie n'étant pas, comme on Ta cru, des signes certains d'une inflammation méningo-encéphaiitique, je ne me crois pas obligé

de recourir à la saignée , d'autant que tous les jours je maîtrise ces accidents sans tirer une goutte de sang et sans employer le plus petit révulsif cutané. En général, il me suiFit pour cela de faire prendre un vomitif et pendant quelques jours ensuite des boissons iaxatives et acidulés. Mais si, outre les symptômes dont nous venons de parler, il survient, après des douleurs de tête aiguës, un délire violent, du strabisme, des spasmes et des contractures musculaires plus ou moins permanentes, une difficulté très grande de supporter l'impression de la lumière, et d'autres phénomènes qui annoncent une véritable inflammation du cerveau ou de ses dépendances , je n'hésite pas à tirer du sang soit par la lancette, soit au moyen des ventouses scarifiées ou des sangsues, et j'évite alors avec soin d'administrer le vomitif qui ne pourrait qu'accroître la congestion et l'irritation cérébrales. J'agis seulement avec les laxatifs, qui ne peuvent que produire une dérivation favorable en même temps qu'ils expulsent le principe de la fièvre typhoïde. C'est également en pareille circonstance qu'il convient d'avoir recours aux révulsifs cutanés placés à une grande distance des organes enflammés. Je préfère les lieux éloignés pour l'emploi des épithêmes stimulants, attendu qu'apposés de cette manière, on n'a point à craindre qu'il y ait une réaction douloureuse sur les tissus déjà affectés.

S'agit-il d'une pleurésie ou d'une pneumonie bien évidente, il faut encore s'adresser à la phlébotomie ou aux émissions sanguines locales, et, après avoir rempli cette première indication , on a recours , pour la pneumonie, au tartre stibié à haute dose , ou bien au

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kermès iniaéral ^ selon la méthode de Rasori (i). La pleurésie réclame plus particulièrement les vésicatoires loco doleiiti.

Si la fièvre typhoïde se complique de péritonite , indépendamment de celle qui résulte de la perforation intestinale, le même ordre de moyens convient, et, comme dans la pleurésie , on use largement des applications émollientes. Le catarrhe bronchique étant une des complications les plus communes de cette fièvre, on est souvent dans l'obligation de recourir aux boissons pectorales et gommeuses. Le kermès à la dose de 5 ou 4 grains dans un looch est très souvent efficace , quand la respiration est embarrassée par des mucosités que les malades expulsent difficilement. Ce médicament procure ordinairement une expectoration plus ou moins copieuse, à la suite de laquelle l'acte respiratoire s'exécute avec plus de facilité. L'action du kermès se trouve parfaitement secondée par celle de l'oxymel scillitique, du sirop deTolu ou d'ipécacuanha :

(i) Stoll (Ratio inedendi, Ephémérides, 1779, octob. , p. ^4) pensait qu'ordinairement la respiration pneumonique pouvait se prévenir si, pendant toute la durée de la maladie, on tient le ventre un peu libre, non pas seulement avec des lavements qui ne débarrassent que le dernier des intestins ; mais par des remèdes pris par la bouche qui s'ouvrent le passage à eux mêmes et transportent vers l'anus, comme vers l'égout général, toutes les humeurs qu'ils rencontrent ou qu'ils attirent. « Prseoccu- » pari plerumque possunt funestse migrationeS;, si toto tempore » morbi alvum paululd pronioremfeceris^ non solo enemate quo » infimum intestinum saepè solum eluitur, sed ipsis remediis » per os assumendis ^ quœ facilem transitum ipsa sibi parare >> debent et humorum quidquid est, ad anum, tanquam ad » communem cloacam, invitare, »

aussi ni'arrive-t-il, presque toujours, de combiner plusieurs de ces moyens, afin d'arriver plus sûrement et plus rapidement au dégagement des bronches. Les résultats que j'ai obtenus, sous ce rapport, ont été si satisfaisants, que je ne puis qu'engager les praticiens à procéder de la même manière. A l'avantage de favoriser l'expulsion des mucosités bronchiques , le kermès minéral joint celui d'entretenir la liberté du ventre, surtout quand il est donné à assez forte dose. Dans ce dernier cas, il procure aussi le vomissement et souvent au grand avantage des malades. Ce médicament ne me paraît contre-indiqué que lorsqu'il existe une irritation inflammatoire de l'estomac, ou quand il détermine des super-purgalions. Il est rare que, dans le cas de simple bronchite, on soit forcé de mettre en usage les émissions sanguines ; mais il importe, pour détruire l'engouement pulmonaire, d'insister sur l'emploi des moyens que nous venons d'indiquer.

Si, dans le cours de la pyrexie qui nous occupe, il se forme une irritation stomacale violente, ce qui, fort heureusement, n'est pas commun , on pense bien qu'il ne faudrait pas négliger de la combattre par les moyens appropriés et spécialement par les sangsues ou les ventouses scarifiées. Nous dirons la même chose de l'otite qui se manifeste aseez familièrement durant l'existence ou pendant la convalescence de la fièvre typhoïde.

Quant aux parotides, on cherclie rarement à amener leur résolution parles saignées; les praticiens favorisent, au contraire, leur suppuration, et quand elle est arrivée, ils s'empressent de pratiquer une ou plusieurs ouvertures, afin de donner issue à la matière purulente.

A peine eslil besoin de dire que la rétention d'urine réclame le cathétérisme; les escarres gangreneuses, des pansements réguliers et appropriés à la nature de cette complication; les hémorrhagies passives, des substances astringentes , telles que l'extrait de ratanhia, la gomme-kino, le sang de dragon, le sulfate acide d'alumine, etc.

Si l'on soupçonne une complication vermineuse , qui , à mon avis , ne demande pas une attention bien particulière , parce qu'elle est très peu grave , il convient d'insister particulièrement sur l'usage du calomel, attendu que ce médicament jouit au plus haut degré de la propriété vermifuge. Toutefois il faut éviter, en remplissant cette indication, de procurer une salivation plus fâcheuse que la complication dont il s'agit ici ; car il est d'observation que l'écoulement salivaire, joint aux souffrances de la bouche et des parties circonvoisines, est une grande source d'épuisement et de faiblesse.

Je n'ai jamais cherché à combattre directement les engorgements de la rate, auxquels quelques auteurs veulent cependant qu'on fasse une attention particulière; si j'avais la conviction que ces engorgements sont le produit d'une inflammation, j'agirais avec eux, sans doute, comme avec celui des poumons; mais, comme rien n'est moins démontré que l'état phlegmasique de cet organe (i), comme il est, au contraire, vraisem-

( [ ) Néanmoins il devient quelquefois douloureux sous une légère pression, ou même spontanément, en sorte qu'alors on pourrait croire qu'il est véritablement le siège d'une légère inflammation.

blable que cette hypérimie et le ramollissement qui en est la suite sont l'effet de la stase d'un sang vicié, il suit de là que je ne me crois pas obligé de recourir ni aux saignées, ni aux révulsifs cutanés. J'insiste tout simplement sur le traitement évacuant, parce que de cette manière j'empêche les vaisseaux absorbants veineux et lymphatiques de puiser dans le canal alimentaire d'autres éléments propres à altérer de plus en plus la masse sanguine, et, par conséquent à augmenter la lésion des divers tissus organiques.

Cela étant fait, il est très vraisemblable que c'est la nature qui, petit à petit ou avec plus ou moins de rapidité, fait ensuite disparaître le mal déjà produit dans ces tissus.

Pour me faire une idée du comment elle opère , je n'ai qu'à savoir qu'il y a dans l'économie un mouvement de décomposition qui suit celui de composition; je n'ai, d'ailleurs, qu'à observer les urines et les produits excrémentitiels déposés à la surface cutanée, pour acquérir une certaine conviction que les absorbants chargés de la décomposition sont les agents qui débarrassent les organes des principes délétères dont ils sont, en quelque sorte, imprégnés.

Nous avons compris au nombre des complications de la fièvre typhoïde les invaginations intestinales que quelques auteurs prétendent se développer seulement après la mort des sujets. 11 est si vrai que cette complication peut se former durant le vivant , qu'elle devient appréciable chez certains individus par deux phénomènes : i° par une constipation opiniâtre ; 'i"" par une tumeur plus ou moins volumineuse placée au dessous de l'ombilic et à une distance plus ou moins con-

160 CHAPITRE vr.

sidérable de ce point. Deux fois, à l'hôpilal Necker, nous l'avons observée avec M. le docteur Beau qui , alors, était mon interne; dans les deux cas , son existence fut annoncée, et l'ouverture des corps justifia le diagnostic.

Ce qui a pu faire croire que ces invaginations arrivent après la mort , c'est qu'elles ne sont que très rarement douloureuses; c'est qu'ordinairement elles ne sont pas accompagnées des symptômes d'étranglement intestinal, c'est qu'enfin, quand l'invagination est assez élevée, les malades vont pendant quelques jours à la garde-robe; mais on n'a pas réfléchi que, dans ce dernier cas, ils ne rendent que ce qui est au dessous de l'étranglement; que d'ailleurs, dans l'état typhoïde, la sensibilité générale est tellement obtuse , qu'il n'est pas étonnant de voir ces intus-susceptions indolores et ces phénomènes sympathiques en général très peu marqués.

Quoi qu'il en soit , il résulte de nos observations particulières que ces invaginations ont lieu durant le vivant des sujets typhoïdes , qu'elles sont spécialement annoncées par la constipation qui a lieu tôt ou tard, et quelquefois par une tumeur circonscrite placée au dessous de l'ombilic et appréciable au toucher.

Si donc ces deux phénomènes coïncident , on peut croire à la présence d'une invagination , et alors il faut faire tous les efforts pour la détruire, attendu que, si cet accident persiste , il est essentiellement mortel. C'est ici le cas d'employer avec hardiesse les purgatifs, et si ceux qui ont une action douce ne suffisent pas pour amener la liberté du ventre, il faut recourir aux drastiques, tels que Fhuile de croton, Taloés, la colo-

quinte, la résine de jalap, la gomme-gutte. En même temps, on a recours aux ventouses sèches avec des verres très larges , qui , dans les cas ordinaires d'invaginations intestinales avec vomissement de matières stercorales, m'ont parfaitement réussi. J'ai guéri l'un de ces malades avec M. Arbel, chirurgien dans le corps des pompiers , qui, fort inutilement, avait administré les purgatifs les plus violents.

Si les moyens que j'indique ne réussissent pas, je considère l'invagination comme un accident qui , presque nécessairement, doit entraîner la mort des malades; car ni les bains, ni les cataplasmes, ni les vésicatoires, ni les saignées locales ne sont capables de maîtriser l'obstacle intestinal. Peut-être que les moxas pourraient être avantageux en pareille circonstance ; mais il est permis d'en douter. Néanmoins, dans l'insufHsance des autres moyens, on devrait y avoir recours.

Art. 8.

De la diététique.

S'il est de la plus haute importance que le traitement de la fièvre typhoïde soit rationnel, c'est à dire directement dirigé contre le principe morbide qui détermine celte maladie , il est également essentiel que les résultats satisfaisants qu'on obtient , moyennant tel ou tel autre ordre d'agents thérapeutiques, ne soient pas contrariés ou en partie détruits par un mauvais régime. Tant qu'il existe des symptômes de l'affection qui fait le sujet de ce mémoire , tant que le pouls reste fréquent et la peau plus ou moins brûlante, rien n'est plus imprudent que de chercher à soutenir les forces par des bouillons succulents ou des potages dont

l'estomac n'est guère en état d'opérer l'élaboration , et qui, lorsqu'ils sont digérés, ne font qu'accroître les altérations organiques du tube alimentaire et perpétuer le désordre général.

L'expérience démontre, en effet, qu'indépendamment des coliques, les aliments dont je viens de parler rendent la fièvre du soir plus active ou la font naître quand elle n'existe pas ; elle fait voir de plus que , loin de rétablir l'énergie vitale languissante , on 'ne fait, de cette manière, que la rendre de plus en plus défaillante, qu'éloigner Tépoque de la convalescence, et préparer les malades à périr de langueur et souvent au milieu de souffrances cruelles , parce que leur séjour prolongé dans le lit leur procure communément des lésions organiques qui peuvent avoir par ellesmêmes les conséquences les plus fâcheuses.

A-t-on à craindre les mêmes inconvénients lorsque, pour alimenter et abreuver convenablement les malades, on attend que les battements des artères et la chaleur cutanée aient repris leur type normal ? non certes ; on a tout à espérer, au contraire , d'une nourriture appropriée aux forces digestives et des boissons spirj tueuses données avec une gradation convenable.

De même que, pour l'administration du quinquina et des boissons aromatiques , nous saisissons toujours ce moment de calme où la faiblesse réelle est portée très loin pour donner des bouillons d'abord, puis des soupes et une légère proportion de pain et de vin généreux.

Quand nous sommes certains que les forces digestives sont en bon état, et que les aliments administrés ont passé sans difficulté, nous permettons l'usage des

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viandes rôties et grillées , en évitant , avec autant de soin qu'il nous est possible, les ragoûts et autres aliments naturellement indigestes.

C'est en procédant de la sorte que nous voyons nos malades reprendre graduellement leur embonpoint accoutumé et s'empresser de rentrer dans leurs occupations ordinaires.

ARTICLE g.

De quelques moyens hygiéniques.

Tant que nos malades ne sont pas franchement en convalescence, je ne leur ordonne jamais des bains généraux, dont ils ont cependant le plus grand besoin, attendu que leur peau est en général sans perspiration, rude, écailleuse, pulvérulente et couverte de crasse; mais dès que la faiblesse s'est un peu dissipée , quand la faculté de se promener est revenue , quand on peut proportionner l'alimentation à l'a^Dpétit très pressant des malades, je me hâte de recourir à un ou deux bains simples ou aromatiques, afin de donner à la peau la souplesse et la perspirabilité qu'elle doit avoir. Jusque là, je me contente de faire laver les malades avec de l'eau vinaigrée, froide ou tiède, selon que la température atmosphérique est très élevée ou refroidie. Si ces ablutions n'ont pas tous les avantages des bains généraux, elles ont le grand mérite d'être économiques des forces et de pouvoir être faites dans le plus haut degré de prostration ; d'ailleurs les malades en ressentent l'influence avec un plaisir extrême.

Dés qu'ils ont récupéré une grande partie de leurs ofrces, j'ai grand soin de leur recommander des pro^ menades journalières au grand air, pourvu, toutefois,

que le temps le permette. Rien ne leur est plus salutaire que cet exercice quotidien, quand ils ont le soin de ne pas se i^efroidir ni de s'exposer à l'humidité. Lorsque le soleil n'est pas trop ardent, il est bon que les malades en reçoivent l'influence vivifiante; mais il est prudent de leur recommander d'éviter une chaleur excessive, qui pourrait leur procurer des maux de tête ou faire développer de nouveau des symptômes céphaliques.

Comme je suis convaincu, avec beaucoup de praticiens, que le changement d'air a toujours des résultats très heureux chez les malades qui ont été atteints d'une fièvre grave, comme je sais par expérience que le séjour prolongé dans les hôpitaux est souvent pernicieux aux convalescents, j'ai soin, quand j'en ai la faculté, de les envoyer dans une maison de campagne qui appartient à l'administration et qui se trouve située dans la charmante vallée de Montmorency. Il est rare que leur rétablissement n'y soit pas très prompt.

Lorsque, malgré les bains, l'exercice, la bonne alimentation , l'influence d'un air pur, la peau reste inactive et sèche , je prescris souvent des frictions avec des huiles aromatiques auxquelles j'associe, si je le crois nécessaire , l'eau de vie camphrée et des liqueurs spiritueuses amères, telles que l'alcool de quinquina et de gentiane. Par ce moyen, il m'est bien souvent arrivé de redonner à l'organe cutané l'énergie qu'il avait perdue.

Quant au moral des malades, il mérite, dans beaucoup de cas et particulièrement sous les rapports de la peur et du chagrin, de fixer l'attention des praticiens.

La situation où se trouvent les sujets leur procure-

1-elle de l'effroi et se persuadent-ils que c en est fait d'eux , le médecin doit s'empresser de remonter leur courage , de leur inspirer de la sécurité , de leur bien faire concevoir l'idée que le mal n'est point aussi grave qu'ils se l'imaginent, de leur donner l'assurance que leur guérison sera très prochaine s'ils suivent exactement le traitement prescrit.

Ressentent-ils vivement la douleur d'avoir quitté le pays qui les a vus naître, ou des parens et des amis qu'ils chérissent tendrement , il faut leur répéter souvent que sous peu ils seront satisfaits, qu'ils rentreront dans le lieu où ils désirent être , dés que leur maladie, qui ne sera pas de longue durée, se sera heureusement terminée. Il est même utile de leur dire que, si leurs moyens pécuniaires sont insuffisants pour faire le voyage, l'administration s'empressera de pourvoir à cette dépense.

Je suis persuadé que si les convalescens, qui sont souvent préoccupés de l'idée de rentrer au sein de leur famille, n'avaient pas la certitude de satisfaire les désirs qu'ils éprouvent à cet égard , ils auraient des récidives fâcheuses, ou languiraient fort longtemps dans les hôpitaux , si toutefois la mort ne venait les y surprendre. C'est en général ce qui arrive à ceux qui sont devenus malades à la suite d'un amour malheureux ou de pertes pécuniaires. Comme on ne peut, sous ces deux rapports, que leur donner des paroles consolantes^ qui ne consolent pas toujours, il en résulte que, quoique parvenus à une bonne convalescence, des souvenirs amers venant s'emparer d'eux, ils dépérissent à vue d'œd et finissent par être les tristes victimes de leur chagrin.

Première observa tion .

Madame B^*'^, âgée de dix-huit ans, d'une constitution forte, d'un tempérament sanguin, sujette à des maux de tête et d'estomac, mariée seulement depuis une quinzaine de jours, avait éprouvé de violents chagrins pendant huit mois, à cause d'une union que ses parents voulaient lui faire contracter et qui n'était pas à son gré.

En se mariant avec l'objet de son choix, elle passa brusquement d'un profond état de tristesse à un contentement qu'elle exprimait par une gaité insolite.

Bientôt elle partit de son département (Doubs) pour se rendre à Paris. Durant ce trajet, elle ressentit un froid assez vif, parce qu'elle avait été obligée de laisser, pendant la nuit, les croisées de sa voiture ouvertes. Rendue à Paris, elle alla, le soir même, au spectacle, et, les jours suivants, se livra à des courses très fatigantes.

Le quatrième jour, étant montée sur le dôme duPanthéon, elle se sentit très fatiguée et fut dans l'obligation de rentrer chez elle, à cause d'un violent mal de tête et d'une fièvre assez vive qui continuèrent le lendemain et s'accompagnèrent d'assoupissement.

Appelé auprès d'elle le 12 octobre i856, je lui trouvai la face très congestionnée, la tête brûlante, les yeux abattus et étonnés, la respiration libre, quoique suspirieuse, la langue rouge sur les bords, blanche à la base, l'estomac légèrement douloureux sous une

forte pression , le ventre tendu et gargouillant. La soif était assez vive; point de nausées ni de vomissements, bien que la bouche fût pâteuse et amère. Appétit nul, constipation depuis deux jours, urines rares, chaleur de la peau brûlante et sèche, pouls élevé, dur, fréquent ( cent pulsations ), coucher en supination , somnolence continuelle, quelques soubresauts des tendons, facultés intellectuelles obtuses; rien de remarquable d'ailleurs.

Comme tous ces accidents pouvaient être attribués aux fatigues physiques qu'elle avait ressenties, comme, d'autre part, madame B**^ était non loin de l'époque menstruelle et qu'on ignorait si elle était enceinte, je me bornai, le premier jour, à l'usage de l'eau de groseille , de bains de pieds , de compresses d'eau fraîche vinaigrée sur le front, de lavements émollients.

Le 1 5 (deuxième jour), la malade avait passé une mauvaise nuit; il était survenu des rêvasseries et de l'agitation. A l'heure de ma visite, je la trouvai dans le même état , et de plus son front se ridait lorsqu'on la réveillait, ses mains étaient agitées de mouvements convulsifs , elle répondait par des monosyllabes aux questions que je lui adressais. Le limbe de la langue paraissait plus rouge, quoique Fépigastre fût moins sensible que la veille. La base de cet organe était couverte d'un enduit blanchâtre.

Le i/f. (troisième jour), l'assoupissement et la congestion faciale continuant toujours avec beaucoup de chaleur à la tête, je voulus voir si quelques sangsues derrière les oreilles ne diminueraient pas ces accidents. J'en fis mettre six qui parurent diminuer le mal de tête et la congestion faciale, mais qui n'empêché-

rent pas que , le soir , les inêmes symptômes se repro-r duisissent.

Le i5 (quatrième jour), les régies parurent, sans exercer d'autre influence sur les symptômes de la maladie que celle d'accroître l'assoupissement et les agitations du système musculaire.

t6 — (cinquième jour), les parois abdominales ayant été explorées, j'aperçus une petite tache lenticulaire qui n'était pas plus large qu'une tête d'épingle. L'état fut le même que la veille, mais l'assoupissement fut profond, les soupirs fréquents. La pression abdominale faisait développer des gargouillements dans la fosse iliaque.

17 — (sixième jour), les règles continuent, l'état est le même, deux taches lenticulaires se manifestent. J'annonçai alors au mari que la maladie de sa femrne m'était bien connue, et que, pour moi, c'était une fièvre typhoïde. Ce langage ayant jeté de l'inquiétude dans l'esprit de M. B^^^, il fit appeler à mon insu M. Marjolin, qui fut d'avis de continuer les boissons prescrites et qui demanda à se trouver avec moi.

18 — ^( septième jour), je me trouvai, avec cet honorable professeur, mais non sans avoir administré de l'eau magnésienne , dont un verre seulement fut pris. Il n'eut pas de résultat et procura beaucoup de pesanteur à l'estomac.

19 — (huitième jour), ayant fait observer à M. Marjolin les phénomènes qui se présentaient, le caractère typhoïde de la maladie ne fut pas équivoque pour lui pas plus qu'il ne l'était pour moi, depuis surtout que j'avais découvert les taches lenticulaires et le gargouillement abdominal.

L'eau de Sedlitz fut ordonnée à la dose d'une bouteille ; elle ne produisit que quelques évacuations sans amener des changements dans les accidents fébriles.

20 — (neuvième jour), le délire nocturne vint se joindre aux symptômes primitifs. Le matin cependant, la malade, bien que très stupéfiée, répondait juste aux questions que je lui faisais; le système musculaire des bras et des mains était toujours agité, des soubresauts des tendons se faisaient sentir; le pouls battait au moins cent vingt fois par minute; il y avait, en arrière de la poitrine, du râle sonore et sous-crépi tant.

Je prescrivis une demi-once de crème de tartre dans une pinte d'eau, parce que la malade détestait l'eau de Sedlitz, Au lieu de donner ce médicament étendu convenablement, M. B^^^ l'administra dans un verre de véhicule. Quoiqu'il ne fût pas avalé en totalité, il produisit néanmoins une assez vive irritation stomacale, des coliques, des déjections verdàtres très abondantes qui fatiguèrent la malade; mais l'assoupissement fut moindre, les facultés intellectuelles moins obtuses , ^ la chaleur cutanée moins vive ; le pouls perdit aussi de sa fréquence (cent quinze) et la peau de sa sécheresse.

M. Marjolin, ayant vu la malade le soir, fut d'avis de se borner à des émollients.

21 et 21 — (dixième et onzième), on mit simplement en usage les cataplasmes de farine de lin, les lavements de même nature, l'eau de gomme. Les selles furent bien vite suspendues; mais les accidents reprirent toute leur intensité, le ventre devint même très douloureux vers la région ombilicale, le délire se montrait avec force le soir, le pouls devenait de plus en

plus petit et fréquent, la langue se desséchait sans que la soif augmentât, les tremblements des mains paraissaient plus forts.

2S — (douzième jour), le météorisme et le gargouillement abdominal étant très distincts et les taches lenticulaires très nombreuses , j'ordonnai un looch gommeux avec deux onces d'huile de ricin. Il produisit une quinzaine de selles d'un jaune d'ocre que la malade rendit dans son lit, et peu de temps après, les souffrances abdominales avaient cessé ; le pouls se releva, la malade se sentit beaucoup mieux et parut un peu riante à mon approche. Son ventre, palpé avec force par M. Marjolin, n'offrait aucune douleur.

Le soir, ce professeur vit encore la malade avec moi et la trouva beaucoup mieux. La nuit fut tranquille. Le lendemain, les tremblements nerveux, les soubresauts des tendons et la stupeur avaient disparu.

24 — (treizième jour), le pouls était tombé à quatrevingts pidsations, le ventre était souple et indolent, la figure était plus épanouie; il y avait eu plusieurs heures de sommeil tranquille; la langue s'était humectée.

J'ordonnai huit grains de calomel qui déterminèrent six selles jaunâtres; je conseillai, en outre, des cataplasmes sinapisés sur ses genoux.

Le mieux se soutint dans la journée et la nuit.

25 (quatorzième jour), la malade est bien., elle est seulement d'une faiblesse extrême , offre de l'engouement pulmonaire en arrière, du râle muqueux assez abondant ; d'ailleurs elle a son pouls à quatre-vingtquatre et se plaint beaucoup des endroits où les vésiçatoires et des sinapismes avaient été appliqués. J'examinai les lieux souffrants, et j'y trouvai deux petites

escarres gangreneuses qui pouvaient avoir, l'une, la grandeur d'une pièce de vingt sous, l'autre celle d'un écu de trois francs.

Autour des escarres étaient des cercles inflammatoires qui annonçaient qu'elles ne tarderaient pas à se détacher (pansement avec la poudre de quinquina, eau gommée, looch huileux et gommeux).

26 — (quinzième jour), le pouls tombe à soixantedix, des sueurs copieuses surviennent, des sudamina nombreux se développent; tous les symptômes graves ont disparu, les vésicatoires prennent un bon aspect, les escarres se détachent, la malade demande des aliments (bouillon de poulet).

27 — (seizième jour), le mieux se soutient; les vésicatoires sont beaux, la moiteur continue, le pouls est toujours à soixante-dix, la langue est humectée, l'intelligence parfaite, le ventre souple.

28 et 29 ■ — (dix-septième et dix-huitième jours) , potages légers, un peu de compote de pommes.

3o — (dix-neuvième jour), convalescence assurée.

On passe à l'usage d'aliments plus substantiels, à l'eau vineuse, à l'infusion d'angélique, au vin de quinquina, et dans peu de temps la malade fut en état de partir pour la Suisse, pays de son mari.

Cette malade est la première que j'ai soignée en présence de M. le professeur Marjolin qui, tout en m'aidant de ses excellents conseils, ne prescrivit cependant rien , tant il était curieux de voir ma manière de procéder.

On a vu, par l'historique de la maladie, que sept jours furent perdus d'abord quant au traitement évacuant, i" parce qu'il y avait incertitude sur l'exis-

tence d'une grossesse; 2° par la raison que le flux menstruel se développa avant que les symptômes typhoïdes fussent bien manifestes ; 3° enfin parce que l'eau magnésienne, qui fut administrée le 18 octobre, ne produisit aucun résultat.

Ce n'est donc, à proprement parler, que le huitième jour, à partir de l'époque où je vis pour la première fois la malade, que le traitement évacuant fut commencé.

Voyons maintenant quelle a été l'influence de cette thérapeutique sur la marche de la maladie. Si nous considérons attentivement ce qui arriva lors de l'adminis-A trationde la première bouteille d'eau de Sedhtz, nous observerons que non seulement elle ne détermina pas des modifications avantageuses sur la marche de l'affection, mais même que le délire survint le soir, le pouls augmenta de fréquence, des soubresauts des tendons se joignirent aux tremblements des membres.

Nous remarquerons de plus que la crème de tartre, mal administrée par le mari de la malade, provoqua de l'irritation gastro-intestinale, mais que, nonobstant cela, les nombreuses évacuations verdàtres qui se montrèrent furent suivies à^une diminution de l'assoupissement, de plus de lucidité dans les facultés intellectuelles, de moijis de chaleur cutanée et de fréquence du pouls y de plus d'humidité à la langue.

Cependant le professeur Marjolin fut d'avis d'insister purement et simplement sur les émollients. Ce conseil ayant été suivi pendant deux jours , les selles s'arrêtèrent, et après cette suspension on vit les symptômes s'accroître de nouveau, bien qu'aux émollients on eût joint l'appHcation de deux vésicatoires aux

jambes et des cataplasmes sinapisés aux pieds et aux cuisses.

Au lieu d'insister alors sur la thérapeutique convenue avec mon très honorable confrère , je recourus encore à un évacuant composé avec deux onces d'huile de ricin, de l'eau de pourpier et du sirop tartareux. Il amena quinze selles involontaires et un mieux très remarquable. Mais ce qu'il y a de très particulier, c'est que la douleur intestinale disparut complètement, de telle sorte que le ventre était insensible sous une forte pression.

Ce résultat étonna M. Marjolin, aussi ne s'opposat-il pas à l'administration de huit grains de calomel, qui provoquèrent plusieurs déjections et parurent entretenir le mieux de la veille.

Le quinzième jour, huitième du traitement, on cessa les évacuants, car il n'existait, pour ainsi dire, d'autres symptômes de la maladie que deux petites escarres gangreneuses amenées par les vésicatoires et les sinapismes, dont j'avais fait l'application d'autant plus mal à propos, que je n'ignore pas quels sont, en général, toute leur inutilité et leurs graves inconvénients.

Les évacuants furent donc incontestablement d'une grande utilité ; mais la nature vint à leur aide en provoquant des sueurs copieuses et de nombreux sudamina, phénomènes qui furent bientôt suivis du réveil de l'appétit et de la séparation des escarres gangreneuses.

Ce fait, comme bien d'autres que nous pourrions signaler, prouve que c'est à tort que quelques professeurs de clinique recommandent de varier la nature des agents médicamenteux selon les formes diverses

que revêt la maladie. Ici nous avons eu de l'adynamié . et de l'ataxie, et cependant nous sommes parvenus à les vaincre sans nous adresser à des médicaments dont le mode d'action est souvent très opposé.

Quoi ! si, le matin, il y a de la stupeur et un affaiblissement profond, il faudra que je donne des toniques? Quoi! si, dans îe milieu du jour, il survient une réaction générale forte et des douleurs abdominales, il conviendra de suspendre ma thérapeutique matinale pour passer aux antiphlogistiques ? Quoi î s'il y a , le soir, des symptômes nerveux, du délire , des tremblements dans les membres, des mouvements spasmodiques delà face, des soubresauts des tendons, etc., je me trouverai dans l'obligation de quitter les moyens adoptés successivement ou de les combiner avec les antispasmodiques ?

Je ne crois pas que, raisonnablement , il soit possible de sauter ainsi d'un genre de thérapeutique à un autre, ou de faire des associations tout à fait discordantes entre des médicaments qui se repoussent.

L'homme de l'art qui s'est fait une idée nette de la cause de la maladie, qui a acquis la conviction que les désordres variés offerts par l'économie, durant le cours d'une fièvre typhoïde, tiennent à cette cause amovible, ne pourra jamais adopter ces irrégularités thérapeutiques, ces combinaisons hétérogènes; il le fera d'autant moins que l'expérience lui a mieux appris qu'en chassant hors de l'économie le principe morbifére il fait presque toujours cesser les accidents multiples qui se présentent.

Voyez, je vous prie, le chaos dans lequel deux professeurs de clinique jettent l'esprit de leurs élèves. L'un

leur dit : Attaquez les symptômes avec des antispasmodiques, s'ils sont nerveux ; avec des toniques permanents , s'ils sont adynamiques ; avec les évacuants, s'ils sont bilieux^ avec des saignées et des rafraîchissants, s'ils sont angioténiques. L'autre leur apprend, au contraire, que ces accidents reconnaissent toujours pour cause une phlegmasie gastro-intestinale, et que dés lors il y a nécessité indispensable de recourir à des évacuations sanguines abondantes et faites coup sur coup.

Qui de ces deux professeurs faut-il croire? se demandent à coup sûr les jeunes élèves. Je réponds pour eux, ni l'uji ni V autre ^ car tous les deux sont dans l'erreur : l'un en admettant des causes multiples dans la maladie et en ne voyant pas qu'un même principe amène des symptômes variés, parce que des appareils organiques différents sont rapidement ou successivement atteints ; l'autre en confondant l'effet avec la cause, en admettant comme constante une lésion qui n'existe pas , dans tous les cas, en considérant enfin comme nécessaires des moyens thérapeutiques qui sont très loin de l'être, ainsi que le prouve toute ma pratique à l'égard des fièvres typhoïdes.

C'est sans les saignées et, pour ainsi dire , avec les évacuants seuls que je fais disparaître et les formes variées de la maladie et cette inflammation à laquelle on fait jouer un si grand rôle. Il n'y a que les hommes de l'art inexpérimentés qui soient retenus, dans l'administration des vomitifs et des purgatifs, par la crainte d'augmenter la phlegmasie déjà existante.

N'aurait-on pas pu croire que, chez madame 6*"^% tel avait été l'effet du premier évacuant, et même

qu'il avait donné naissance à l'affection typhoïde ?

Oui, certes, et cependant je ne commis pas la faute d'interrompre ma thérapeutique, attendu que, dans mes idées sur l'affection typhoïde, il me paraissait à peu prés impossible que l'eau de Sedlitz eût été la cause de son développement.

Je demeurai convaincu, au contraire, que, si les évacuations avaient été plus nombreuses et plus abondantes, la maladie, au lieu d'augmenter, aurait sensiblement diminué, ou serait restée stationnaire. Ce qui arriva le lendemain est un témoignage bien convaincant de la justesse de ce raisonnement, car, malgré l'irritation gastro-intestinale qu'une trop forte dose de crème de tartre provoqua, il est néanmoins très certain que les évacuations verdâtres furent suivies d'une amélioration très sensible qui ne m'étonna point, mais qui surprit le professeur Marjolin.

Qu'arriva-t-il, au contraire, pendant les deux jours qui suivirent l'emploi de ce médicament? Les symptômes typhoïdes reprirent leur intensité primitive, par la raison, selon moi, que les selles furent arrêtées. Mais qu'advint-il quand celles-ci furent rétablies avec abondance, moyennant l'huile de ricin? Il arriva que l'état de notre jeune malade devint très satisfaisant. Cependant, comme il n'était pas tel que je pouvais le désirer, j'administrai, du consentement de M. Marjolin, huit grains de calomel qui produisirent six selles jaunâtres, et, peu de jours après, la convalescence fut confirmée.

Tous les évacuants ayant été supprimés le quatorzième jour, nous n'eûmes plus à nous occuper que des plaies faites par les vésicatoires et de la faiblesse

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consécutive, dont les toniques firent prompte justice. Je ne terminerai pas ces réflexions sans faire remarquer qu'il existe, entre le traitement par les saignées et celui par les évacuants, cette énorme différence que les premières ont besoin, pour n'être pas funestes, que les évacuations aivines soient maintenues, tandis que les seconds sont favorables par eux-mêmes, et d'autant plus qu'il y a moins de déperditions sanguines.

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