DEUXIÈME OBSERVATION
Mademoiselle Hocmelle , âgée de douze ans , d'un tempérament lymphatique, ayant la peau très blanche, les cheveux d'un châtain clair, vive et très disposée à se livrer aux amusements de l'enfance , était atteinte depuis plusieurs jours d'une légère ophthalmie des paupières, lorsque le i4 février i85j elle se sentit courbaturée, frissonnante, peu disposée à manger et à jouer. Au lieu de se livrer aux exercices que les pensionnaires font dans les récréations , elle se tenait constamment assise à côté du poêle, tant elle sentait le besoin de se réchauffer. Si elle prenait des aliments, c'était sans appétit, et même avec une sorte de répugnance; elle avait de la soif et le désir de boire frais et acidulé.
Le i6 février, M. Metge étant allé la voir, lui prescrivit 2 gros de sulfate de soude , étendus dans une grande quantité d'eau ; ce médicament détermina plusieurs vomissements , quelques coliques et des selles abondantes. Monsieur et madame Hocmelle, étant allés dans la pension où elle était, la trouvèrent assez malade pour la faire soigner chez eux , ils l'emmenè-
rent et la confièrent aux soins de M. Pétros , qui , comme tout le monde le sait, fait de la médecine homœopathique. Ce médecin lui donna, dit-on, de l'extrait de belladone , de l'extrait d'aconit et du kermès minéral, le tout à des doses infiniment minimes.
Le 17 février, le dévoiement continuait encore, la fièvre se développa avec force, et le soir, il y eut de l'inquiétude qui persista toute la nuit.
Le 18 et le 19 février, le caractère typhoïde de la maladie ne fut pas équivoque; mais les parents n'en furent avertis par le médecin que quelques jours plus tard. Les 20, 21 et 21 février, FafFection se dessina de plus en plus, ie délire survint et fut presque continu, la langue, les dents et les lèvres devinrent fuligineuses, la' constipation avait remplacé la diarrhée, le ventre paraissait tendu et météorisé, l'assoupissement alternait par instants avec le délire.
Le 25 février, M. Pétros cessa de voir l'enfant, M. Baron fut appelé et ordonna une application de douze sangsues à l'anus, qu'il recommanda de répéter le lendemain; mais, comme un de mes clients parla de moi à M. Hocmelle, je fus également appelé, et vis l'enfant à six heures du soir, avant que les sangsues fussent tombées. En apprenant les symptômes qui s'étaient développés, et que dans ce moment je ne pouvais apprécier convenablement, je demandai une consultation pour une heure de la soirée. 11 fut convenu qu'on appellerait MM. Baron et Marjolin. M. Baron n'eut pas le temps de venir ; mais M. Marjolin se rendit chez M. Hocmelle à huit heures et demie du soir.
Les piqûres des sangsues avaient donné abondam-
ment pendant deux heures ; on fut obligé d'user de la compression pour arrêter le sang.
Au moment de notre réunion, l'enfant n'avait qu'un faible délire; mais son visage paraissait égaré, sa figure pâle et décomposée, son regard strabique, l'œil droit plus petit que le gauche, les narines tapissées d'une poussière brunâtre ressemblant à de la suie ou à du tabac, l'ouïe dure , les joues un peu rentrées , la langue, les dents et les lèvres serrées, couvertes d'un enduit brunâtre ; tout le ventre était tendu et indolent, même sous une forte pression ; en le percutant, il résonnait fortement, on n'y entendait aucun gargouillement. Quel que fut le soin avec lequel j'examinai ses parois ainsi que la surface de la poitrine , je ne pus découvrir que deux petites taches lenticulaires qui disparaissaient sous la pression du doigt.
La percussion du thorax ne nous donna aucun signe d'altération pulmonaire; mais l'auscultation immédiate fit distinguer, en arrière et en bas des deux poumons, une respiration faible. Dans presque tout le reste de la cavité thoracique, on entendait un râle sonore très distinct. Point de toux ni d'expectoration ; le pouls calculé par le professeur Marjolin offrait cent vingtquatre pulsations par minute, et l'artère battait faiblement.
La chaleur cutanée était assez vive dans tous les points, mais elle était surtout remarquablement élevée à la tête. Point de transpiration , sorte de rudesse de la peau.
Le coucher avait lieu en supination; la prostration paraissait extrême , car la malade était dans l'impossibilité de se mettre sur son séant et de s'y tenir seule;
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on aurait dit , dans ce dernier cas , qu'elle était dans un état d'ivresse; îa tête s'inclinait sur la poitrine, comoie si la malade était privée de vie. Si l'on cessait de souîenir l'enfant en la penchant un peu en arriére, elle tombait sur son oreiller comme une masse inerte et en faisant des soupirs profonds suivis de gémisserai^nts. De temps à autre, il existait des soubresauts des tendons et quelques grincements de dents.
Les urines avaient été rendues dans la matinée , mais dans le reste de la journée elles avaient été retenues et peut-être non sécrétées. Quant aux selles, il n'en était pas question depuis que l'enfant avait été soumise au traitement homœopathique.
On pense bien que M. le professeur Marjolin jugea, comme moi , le cas très grave , circonstance qu'il ne dissimula point aux parents, tout en leur exposant la divergence d'opinions qui existait parmi les médecins, tant relativement à la nature de la maladie qu'aux moyens thérapeutiques préconisés pour la combattre. Il n'hésita pas à déclarer , avec sa franchise accoutumée , que son esprit était encore incertain sous ces deux rapports; mais que cependant , d'après les faits qu'il connaissait, il était plutôt porté à admettre une théorie humorale et l'emploi des évacuants, que la doctrine de l'irritation et le traitement par les saignées. Il m'avoua néanmoins qu'il ne partageait pas tout mon enthousiasme pour les purgatifs, quoique lui-même en eût retiré de grands bienfaits ; mais il ajouta que, s'il était atteint de fièvre typhoïde, ce serait à ces agents médicamenteux qu'il aurait recours.
En revenant ensuite à ce qui concernait l'enfant de M. Hocm-clle , avoué , M. le professeur Marjolin me
demanda quelles étaient les chances de succès que ma méthode thérapeutique pouvait avoir avec notre malade. Je répondis que , quoique la forme de la maladie fut une des plus mauvaises à cause de la constipation qui persistait depuis plusieurs jours, je croyais qu'il y avait dix contre un à parier pour son rétablissement. Dès lors il fut convenu que je traiterais l'enfant, et que je la verrais tous les matins avec mon très honorable confrère.
J'ordonnai de suite, et en sa présence, un grain et demi d'émétique en lavage, et l'usage de l'eau gommée avec un sirop acidulé. A. minuit, j'allai voir l'enfant qui avait vomi copieusement de la bile , mais qui n'avait point eu de selles. Je la trouvai couchée sur son dos , la face et le front baignés de sueur , sa langue , ses dents et ses lèvres beaucoup moins sèches et moins sales. Elle répondait juste aux questions que je lui adressais, se plaignait de beaucoup de courbalure, de malaise général, sans douleur locale. Son pouls s'était relevé ; mais il conservait la même fréquence. Au lieu de délire, il y avait de l'assoupissement et des gémissements suspirieux, le ventre était toujours ballonné, tendu, résonnant à la percussion.
( Eau de Sedlitz, une bouteille pour le lendemain matin , limonade , lavements émoilients , cataplasmes vinaigrés à la plante des pieds. )
Le ^4 février, le médicament avait produit relftt que j'en attendais; la malade avait rendu, vers midi, un demi-pot de chambre de matières aqueuses d'un jaune clair ocré. Le ventre me parut beaucoup plus souple, moins résonnant, toujours indolent; la langue avait perdu sa fuliginosiîé^ elle éSait moins retracttîej
la malade la sortait plus facilement de la bouche ; les dents étaient toujours sèches , la croûte qui les couvrait encore était roussâtre et visqueuse ; l'intelligence était infiniment moins troublée, les réponses justes, mais inquiètes ; les traits de la face paraissaient plus épanouis, la joue gauche un peu colorée, le pouls conservait la même fréquence, la respiration n'offrait aucun changement , la chaleur cutanée moindre. Le soir, même état, un peu d'agitation, coloration des joues, sans toux, sans gêne de la respiration, sans aucun signe de pneumonie.
( Lavement émollient, cataplasme légèrement sinapisé pendant une heure à la plante des pieds, eau fraîche vinaigrée sur le front.)
Le 25 février, eau de Sedlitz, une bouteille, qui produit des selles comme la veille ; ventre souple, considérablement affaissé, intelligence plus nette, langue plus humide couverte d'un enduit blanchâtre , dents toujours sèches , lèvres un peu colorées, cent vingt pulsations dans le pouls, deux petites taches lenticulaires de plus sur le ventre, un peu d'assoupissement dans la journée, quelques grincements de dents. Le soir, moins d'agitation que la veille, intelligence assez nette.
( 6 grains de calomel pour le lendemain , gomme acidulée, lavement émollient. )
Le 26 février , l'amélioration paraît sensible à M. Marjolin, quoique le pouls conserve la même fréquence. L'enfant prend le calomel en deux doses ; mais comme à midi il n'avait produit aucun effet, on administra un verre d'eau de Sedlitz , et bientôt il y eut plusieurs selles abondantes de même nature que les précédentes. A deux heures , ventre très souple ^
intelligence intacte, langue humide, dents plus propres, pouls à cent huit pulsations, râle sonore diminué, respiration plus vésiculaire en bas, chaleur douc€ de la peau, sans transpiration.
Le soir, coloration de la figure, plaintes , sentiment de faiblesse et de courbature, tendance à l'assoupissement, coucher sur le côté gauche, urines abondantes qui sont rendues volontairement.
Le 27 février, on laisse reposer l'enfant; il n'y eut d'autre garde-robe que celle amenée par un lavement au miel, pouls idem ; mais le soir il augmente de fréquence, le ventre parait un peu météorisé , un peu d'agitation se montre.
( Deux verres d'eau de Sedlitz. )
Le 28 février, au matin, nous apprenons que l'enfant avait passé une mauvaise nuit, qu'elle avait été fort agitée. Elle boit son eau , et quatre heures après elle avait eu cinq selles jaunâtres liquides. Dans la journée, la langue devient humide, elle se nettoie, le ventre s'affaisse de nouveau, le pouls tombe à quatrevingt-dix-huit pulsations , l'intelligence est toujours bonne, les réponses justes, les dents moins sèches. La malade demande quand est-ce qu'elle sera guérie.
Le 2^ février, deux verres d'eau de Sedlitz ; selles abondantes, amélioration, moins de faiblesse, coucher indifférent sur les deux cotés, légère toux sèche.
Le 5o février, l'enfant paraît hors de tout danger, et je l'annonce aux parents ; cependant le pouls est à quatre-vingt-quatorze pulsations, la langue légèrement sèche à sa pointe, blanche à la base.
Le i ^^ mai , on fait de la médecine expectante , on se borne à l'usage des lavements miellés. La journée
se passe bien ; mais, le soir, il y a plus de fréquence dans le pouls et un peu de chaleur à la peau , quelques divagations.
Le 2 mai, eau de Sedlitz, deux verres ; quatre selles abondantes, langue humectée, lèvres et dents propres. Le soir, le mieux se soutient , le pouls est à quatrevingt-dix pulsations. Dans la nuit, légère moiteur sur la poitrine, sueur à la tête.
Le 3 mai, sudamina sur le cou au dessus des clavicules et sous les^ aisselles , pouls à quatre-vingt-dix pulsations, intelligence toujours parfaite, un peu d'assoupissement par intervalles. La nuit, sommeil tranquille de plusieurs heures , la malade ne se réveille que pour boire.
Les 4 j 5 , 6 et 7 mai, même état, toujours un peu de fréquence dans le pouls. Le 7, on donne encore deux verres d'eau de Sedlitz qui déterminent plusieurs selles jaunâtres, le pouls est à quatre-vingt-huit pulsations. M. Marjolin ne voit plus la malade qui va de mieux en mieux.
A partir de ce moment , on donne des bouillons que l'enfant prend avec le plus grand plaisir.
Le î5 mai, le pouls est à soixante, elle prend deux potages par jour. Le 18, elle mange du poulet et des pommes de terre. Le 20, elle boit du vin, se lève, mange de l'agneau et du bifsteck avec des soupes ; elle se] sent très bien à la faiblesse près. Dans son lit , le pouls est calme ; quand elle est levée, il augmente de fréquence.
Le :25 mai , elle se promène dans la chambre ; à un peu de faiblesse près, elle est très bien. Les forces se raniment.