‹ Mémoire sur la fièvre typhoïdeChapitre 12 sur 19 · TROISIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME OBSERVATION

Le nommé François, domestique chez M. Gabriel Izot, âgé de vingt-neuf ans , d'un tempérament bilieux, d'une grande stature, bien constitué, ayant des forces musculaires très énergiques, marié depuis un an , était sujet à des maux de lête depuis environ six mois, et n'avait pu s'en débarrasser, ni par des bains de pieds, ni par des applications réitérées de sangsues. Depuis quelque temps aussi, sa bouche était très mauvaise le matin, son appétit diminué, ses jambes faibles. De temps à autre, il sentait de petits frissons et des étourdissements, un peu de congestion dans les yeux. Il me demanda une saignée qu'il considérait comme devant lui être très utile, et qui, d'après le peu d'efficacité des diverses applications de sangsues, pouvait bien n'avoir pas ce résultat. Cependant la saignée lui fut pratiquée , une livre de sang lui fut enlevée , et bientôt ce jeune homme s'alita à cause d'une fièvre violente, caractérisée par une grande fréquence du pouls, beaucoup de chaleur à la peau, une céphalalgie intense, avec grande chaleur de la tête, des envies réitérées de vomir, un dévoiement fréquent sans douleurs abdominales.

Appelé auprès de lui, je trouvai, outre ces phénomènes, beaucoup de rougeur à la face, la langue rouge sur les bords, blanche à la base, une toux vive avec expectoration visqueuse et sanglante. La poitrine ne m'offrit cependant pas de matité ■ mais il existait un râle sonore et sous-crépitant dans le poumon gauche» Inférieurement dans le poumon droit , râle sonore

seulement à partir de l'angle inférieur de l'omoplate, jusqu'à la base de la poitrine. Rien de remarquable en avant, si ce n'est des battements du cœur assez éclatants , sans soulèvement des côtes ; la respiration était précipitée et entrecoupée.

Persuadé que le malade était dans l'imminence d'une pneumonie , je pratiquai encore une large saignée de quatre palettes, le sang était brunâtre, il forma un caillot peu consistant sans couenne inflammatoire. Bientôt le caillot devint très petit et fut entouré d'une sérosité verdâtre très abondante.

Le soir, le malade paraissait prostré ; il eut un délire qui alternait avec un assoupissement profond, les yeux devinrent fixes, rouges et chassieux ; les traits de la face étaient affaissés, comme égarés et stupides ; la faculté d'entendre était diminuée , les narines légèrement pulvérulentes, les dents et les lèvres sèches , la langue rouge sur les bords , d'un blanc roussâtre à la base; dix pétéchies lenticulaires s'étaient développées sur les parois abdominales et à la base de la poitrine. Le ventre était tendu , Tépigastre insensible, la fosse iliaque droite légèrement douloureuse , point de selles, la respiration était dans le même état, moins le crachement de sang qui avait disparu.

Quoique le caractère de la maladie ne fût pas incertain, je n'osais cependant pas débuter dans mon traitement par le vomitif qui , j'en suis persuadé, aurait été d'une très grande utilité. Je fus arrêté par la crainte de provoquer de nouveau le crachement de sang et de déterminer la pneumonie.

.l'ordonnai une bouteille d'eau de Sedlitz à 8 gros,

de l'eau dégomme avec du sirop de limon, unjulep béchiqiie.

Huit selies liquides bilieuses eurent lieu dans la journée et sans la moindre modification avantageuse dans les phénomènes morbides ; au contraire, le soijp,. les yeux étaient plus chassieux, une espèce de morve couvrait en partie les deux cornées transparentes; délire, rêvasseries durant le sommeil, tremblement des membres, cent vingt-cinq pulsations par minute, faiblesse de la respiration en arrière et des deux côtés de la poitrine, tâches lenticulaires plus nombreuses.

(Eau de Sedlitz, idem; limonade, cataplasmes sinapisés à la plante des pieds. )

Deuxième jour du traitement évacuant. — Agitation dans la nuit, dix selles ocrées dans la journée, langue plus fuligineuse, sèche, même état d'ailleurs.

Troisième jour du traitement évacuant. — Douze selles jaunes, moins de tremblement, langue plus humectée, yeux toujours chassieux, réponses plus nettes. Le soir, moins de délire, sueur de la face; moins agité.

Quatrième jour du traitement évacuant. — Six selles, bouche encore plus humide , langue moins roussâtre , pas de tremblements des membres , disparition de la douleur iléo-caecale et du météorisme. Le soir, point de délire, quoique les yeux soient toujours chassieux et congestés.

Cinquième jour du traitement. — Repos pour les évacuants , assoupissement toute la journée , rêvasseries, gémissements, retour du météorisme. Le soir, délire ; la nuit , inquiétude ; urines bourbeuses abondantes, sécheresse de la langue de nouveau roussie.

Sixième jour. — Huile de ricin avec sirop tartareux

et eau de pourpier; huit selles plus foncées^ moins d'assoupissement , urines toujours sales , sans dépôt , diminution du météorisme, langue toujours sèche, yeux chassieux. Le soir assoupissement, gémissement, point de délire; nuit assez calme.

Septième jour. — Repos pour les évacuants, assoupissement, toux, expectoration muqueuse, langue sèche et roussàtre. Le soir , délire , tremblement des mains, météorisme , soubresauts des tendons ; nuit agitée, sueur visqueuse sur la face et le cou.

Huitième jour. — Douze grains de calomel qui procurent six selles, diminution des symptômes de la veille, ventre plus souple, indolent, urines d'une couleur sombre bourbeuse, moins de sécheresse de la langue. Le soir, rêvasseries, assoupissement, toux, expectoration muqueuse.

Neuvième jour. — On se borne aux boissons acidulées et au julep, on applique deux vésicatoires volants aux jambes. Dans la journée, le mieux semble se soutenir; le soir, délire taciturne, yeux toujours chassieux et rouges, quoique les vésicatoires aient bien pris; nuit agitée.

Dixième jour. — Douze grains de calomel; six évacuations bilieuses, les yeux semblent se nettoyer, Vintellect est assez bien dans la journée ; mais le soir, délire taciturne, sueur abondante sur tout le corps , sudamina nombreux sur le cou et les aisselles, urines toujours roussàtres et bourbeuses ; nuit sans agitation.

Le onzième jour, on ne fait rien, parce que le malade avait une transpiration abondante. Le soir, les yeux sont plus sales que jamais ; le malade est pale , d'une faiblesse extrême, son pouls bat cent trente fois par

minute; délire taciturne continuel; les vésicatoires ont un aspect violacé. J'ordonne des frictions avec l'huile de camomille camphrée, deux demi-lavements avec 4 grains de camphre chaque.

Le lendemain, douzième jour, fièvre violente, agitation , pouls élevé , sueurs copieuses , langue aride hrune, yeux pleins de morve, tremblement des membres, alternatives d'assoupissement et de délire, urines toujours sales, elles sentent les matières stercorales, au point que, si la garde et la femme du malade ne m'avaient affirmé qu'il n'y avait que de l'urine dans le vase, j'aurais cru que le liquide était sorti de l'intestin.

J'ordonne 24 grains de calomel. Le malade alla peut-être vingt fois à la garde-robe dans les draps de lit qu'on fut obligé de lui changer h diverses reprises. A partir de ce moment, l'agitation disparait, les yeux s'éclaircissent , le délire et l'assoupissement cessent , les urines sont plus claires, quoique encore très odorantes, la langue s'humecte, en un mot l'aspect du malade devient tout différent. Ce qu'il y a de très remarquable, c'est que le pouls, qui était à cent trente le onzième jour, tomba à quatre-vingts le douzième, après ces énormes évacuations involontaires.

Les treizième et quatorzième jours , les yeux et la langue se nettoyèrent; l'aspect des vésicatoires est bien meilleur , ils sont plus animés ; la figure du malade est riante, quoiqu'il se sente d'une faiblesse extrême.

Les seizième et dix-septième, le mieux se soutenant et allant croissant, j'ordonne des bouillons coupés, de l'eau vineuse.

Les dix-neuvième, vingtième et vingt-unième jours, j'administre l'angélique et le vin de quinquina^

des potages légers au vermicelle et à la semoule.

Sous l'influence de ces moyens, la convalescence fut bientôt assurée ; le pouls tombe à cinquante pulsations par minute.

François partit pour la campagne où il se refroidit, et dont il revint peu de jours après , à cause d'une douleur qu'il ressentait dans l'articulation fémoro-tibiale. A cela près, son rétablissement était complet.

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