ARTICLE
De la saignée.
Dans la fièvre typhoïde, de même que dans les fausses pleurésies, qui tiennent le plus communément à un état saburral des premières voies , les évacuations sanguines sont indifférentes, presque toujours inutiles ou nuisibles.
Indifférentes, en tant que chez certains sujets vigoureux, jeunes, sanguins et malades depuis peu de temps , elles ne semblent faire ni bien ni mal, si toutefois elles ne sont pas portées à un point extrême. La marche de la maladie n'en continue pas moins, sans présenter d'autres modifications que celles qui s'offrent dans ces diverses périodes lorsqu'elle se trouve livrée aux soins de la nature.
Elles sont presque toujours inutiles par cela même qu'elles ne remédient jamais à l'état général; que leurs bienfaits, quand ils existent, ne portent que sur des phénomènes isolés et ont communément une durée éphémère; que d'ailleurs, sans elles, on guérit mieux et plus rapidement les malades qu'en les mettant en usage.
Toutes mes observations , qui s'élèvent aujourd'hui à plus de deux cents, donnent la démonstration de ce que j'avance ici; mais nulle part on ne rencontrera des preuves plus péremptoires de mes assertions que dans
le Traité des fièvres publié par M. Bouillaud, dans l'année 1826. Il n'y a vraiment qu'à lire cet ouvrage pour être corrigé à tout jamais de la passion de faire des saignées dans les pyrexies désignées généralement aujourd'hui sous la dénomination de fièvres typhoïdes.
Que trouve-t-on, en effet, dans ce livre? 1° dix observations concernant des malades atteints de fièvres bilieuses , qui tous succombèrent au milieu des symptômes adynamiques, quoique de nombreuses saignées locales et générales n'eussent pas été épargnées ; 2° cinq cas de la même maladie bilieuse, guérie par la méthode antiphlogistique. Mais veut-on savoir combien ces guérisons sont dignes d'admiration, on n'a qu'à supputer le nombre de jours que ces malades guéris restèrent à l'hôpital Cochin, et l'on trouvera que la moyenne s'élève à près de deux mois et demi.
Certes , voilà des faits qui ne sont guère propres à inspirer l'amour des saignées, et néanmoins, loin de profiter des leçons qui se trouvent dans son Traité des fièvres y l'auteur n'a fait que s'animer de plus en plus en faveur de ce genre de médication, à tel point qu'il prétend aujourd'hui que, si les saignées ne lui réussissaient pas jadis, c'est parce qu'il ne les faisait pas assez abondantes et coup sur coup ; que cela lui est prouvé journellement dans sa clinique de l'hôpital de la Charité.
Curieux de savoir si cette assertion était exacte^ M. le professeur Andral a voulu faire l'essai de cette méthode qu'on appelle nouvelle , et bientôt il a eu la conviction qu'elle était tellement meurtrière, qu'il n'a pas osé faire connaître à l'Académie les résultats qu'il avait obtenus chez de malheureux élèves en droit et en mé-
decine; il s'est contenté de dire, à l'occasion de son rapport sur mes mémoires, que ces résultats étaient cff rayants. On ne peut se faire une idée de l'impression profonde que fit sur tous les assistants un langage aussi grave, que lorsqu'on a vu soi-mêaie l'honorable rapporteur tenant ses bras croisés sur sa poitrine et déclarant hautement qu'il avait été excessivement malheureux en saignant, coup sur coup, jusqu'à six fois ses jeunes malades (i). On ignore le nombre de ceux qui guérirent; mais il esta présumer qu'il fut bien petit, si toutefois il y eut des guérisons, car sans cela M. Andral aurait été bien loin d'avouer qu'il avait été saisi d' épouvante.
Je ne crois pas que M. Louis ait essayé de la méthode des saignées coup sur coup; mais il en fait faire ordinairement une ou deux à ses malades dans les dix premiers jours de l'affection typhoïde. Or^ voici ce que cet estimable confrère nous dit en résumé, à Fégard de ce moyen thérapeutique : i° que l'effet immédiat des émissions sanguines sur les symptômes typhoïdes est nul ou presque nul ; 2° que , pratiquées deux fois dans les dix premiers jours, elles peuvent en abréger
(1) Il ne paraît pas que Pringle ait été, dans son temps, plus heureux que M. Andral ne l'a été avec ces élèves ; car il nous a dit : « Quand les symptômes sont violents , ils semblent indi- » quer la nécessité d'une évacuation de sang abondante; cepcn- »> dant les grandes saignées sont devenues ^ pour V ordinaire, fu- » nestes aux malades, parce qu'elles rendent le pouls très petit et » faible, et qu'elles amènent du délire. // ne faut pas même ré- >» ])cter une saignée modérée sans précautions, ni en déterminer le >» nomhrepar les règles ordinaires. Il faut observer surtout que chez » les sujets auxquels on a tiré un sang épais, couenneux, la ma- » ladie déifient plus grai>e après une deuxième saignée, à moins
un peu le cours,- 3*" que, faites une seule fois à la même époque et à la dose de moins de douze onces, elles ont été sans effet; /|° qu'elles ont été nuisibles, pratiquées pour la première fois et largement après le vingtième jour; 5° que, sur quatre-vingt-un sujets qui éprouvèrent des symptômes graves et qui furent saignés, trente-neuf périrent; 6^ que, de vingt-huit qui se trouvaient dans le même cas et qui ne furent pas saignés, dix succombèrent. De là , cet auteur croit pouvoir conclure que, sur les quatre-vingt-un malades, la saignée a sauvé la vie à quelques individus.
Mais quelle est la conséquence qu'à notre tour nous devons tirer des aveux très honorables de M. Andral, et des calculs consciencieux de M. Louis? c'est que la saignée à haute dose et répétée coup sur coup est dangereuse et même funeste dans la fièvre typhoïde bien caractérisée; c'est que, faite avec modération et dans les premiers jours de la maladie, elle est encore défavo-
M qu'il n'y ait inflammation à la poitrine on aux poumons... » Nombre de malades ont été guéris sans avoir été saignés , » et la plupart de ceux à qui on a tiré beaucoup de sang ont péri. » ( Mal des armées. )
Monro, qui cite textuellement ce passage de Pringle , est , à l'égard de la saignée, dans les mêmes sentiments que son savant prédécesseur. On peut s'en convaincre en lisant son Traité des maladies les plus communes dans les troupes de terre, article de la Fièi^re maligne.
Dans le premier semestre de i838, M. Andral a répété les essais de la saignée coup sur coup, chez trente malades admis à la Charité ; sur ce nombre, il en a perdu treize, à peu près la moitié. Convenons que cette déplorable conséquence des saignées est faite pour justifier les passages de Pringle que nops venons de citer.
1t">0 CHAPITRE VI.
rable, puisque la moitié des sujets qui sont saignés succombent et que cela ne doit pas être quand on emploie une bonne méthode de traitement.
Si maintenant nous examinons d'une manière particulière l'effet des saignées sur les symptômes, nous observons que, dans les dix-neuf vingtièmes des cas, elles les laissent subsister, les augmentent et même paraissent leur donner très souventnaissance, puisque c'est plus ou moins immédiatement après elles qu'ils se développent (i). Qu'on lise, à cet égard, les recherches faites par M. Louis, et l'on verra que ce que j'avanee est de la plus grande exactitude. On observera de plus que, lorsque la saignée semble produire une amélioration , ceîle-ci est , en général , éphémère et n'a lieu que relativement à des phénomènes isolés.
Mais, si tels sont les tristes résultats qu'elle produit, faut-il être étonné qu'à l'exception de quelques phlébotomanes, tous les grands médecins qui ont écrit sur les fièvres putrides et malignes aient recommandé de ne mettre en usage ce moyen qu'avec beaucoup de reserve; de ne prendre cette détermination que chez les sujets jeunes, forts, sanguins et menacés de quelque congestion violente de la tête ou de la poitrine (2). Pas
(i) Stoll a fait souvent cette remarque; aussi nous dit-il, tome II , page 289 , Rat. med. : « Febris biliosa recente'r orta, in liomine anteà sano, et simplex , et si valdopeiè exarcerit, plerumque periculo carebat , et intra non multos dies sanabatur, si medicatio apponebatur apta et tempestiva. Eadem vero phlebotomiis multis elFerata aut segrum necahat, an cum dubiae vacillantique sanitati transmittebat. » (2) Dans l'histoire de l'épidémie de Lausanne, Tissot, grand ennemi de la saignée dans les fièvres à principe saburral, fait
un de ces auteurs ne nous dit qu'il a guéri les fièvres en question au moyen des saignées , et tous conviennent qu'ils ne les ont employées que pour s'opposer à la formation de quelque complication dangereuse. Sydenham, Huxliam^Pringle avouent même que, faites largement, elles deviennent presque toujours funestes. Aujourd'hui cependant, on cherche à nous prouver le contraire, malgré les terribles aveux que le savant et honnête M. Andral a faits devant l'Académie royale de médecine; mais cela n'empêche pas les praticiens, qui savent à quoi s'en tenir sur cet agent thérapeutique, de devenir de plus en plus réservés sur son emploi.
Plusieurs même, s'apercevant de leur inefficacité, les ont complètement abandonnées etlivrent leurs malades, en désespoir de cause^ aux hasards de la médecine exune longue énuniération des médecins fameux qui se sont élevés contre l'emploi de cet agent thérapeutique.
De ce nombre sont Hippocrate, Aretée, Celse, Alexandre de Traies, Fernel, Prosper Martian, Zacutur Lusitanus. Avicenne, Pringle, Huxham, Baglivi, Van Swieten, Santa-Crux, Borelli, Bianchi, F. Hoffmann, Walcarenghi, etc. Ce qu'il y a de très remarquable dans les extraits cités de ces auteurs, c'est que tous vantent les évacuants, et ne se permettent les déplétions des vaisseaux sanguins que quand les sujets sont jeunes, vigoureux, pléthoriques ou atteints de quelque concentration vitale plus ou moins violente. Les saignées, surtout répétées , ne font, d'après eux, que diminuer l'énergie vitale, relâcher la fibre, accroître l'irritabilité, augmenter la dissolution du sang, favoriser la putréfaction, rendre très souvent la fièvre plus intense, donner naissance au délire et à d'autres symptômes nerveux.
Pringle et Monro leur attribuent en grande partie les pétéchies hémorrhagiques qui surviennent dans les cas les plus
pectante. C'est aussi ce qu'avait fait autrefois l'illustre Laënnec,qui était persuadé que la nature seule guérissait les fièvres typhoïdes ( i ;.
Dance, qui avait vu pratiquer sans succès beaucoup de saignées, avait également recommandé de prendre ce parti, non qu'il le considérât comme bon, mais bien parce que, de son aveu, il était moins mauvais que les émissions sanguines ou tout autre traitement.
Quant à moi, je puis dire hardiment que je n'ai jamais vu la saignée produire un effet salutaire sur l'ensemble de la maladie, que j'ai rarement observé ses avantages partiels; que ses bons effets locaux, quand ils existent , sont , en général, passagers et suivis de l'aggravation de l'état général; que les malades saignes sont ceux qui retirent le moins de bons effets du traitement évacuant; que c'est sur eux que porte le plus souvent la mortalité; que c'est également chez eux qu'on voit survenir les escarres gangreneuses, qu'on observe les convalescences les plus laborieuses et les plus prolongées.
il est facile de voir dès lors que je n'ai guère été tenté d'essayer de la fameuse méthode des saignées coup sur coup; tout au contraire, j'ai été d'autant plus disposé à m'en écarter, que je regarde ce genre de traitement comme loat à fait irrationnel, en tant qu'il n'est pas dirigé contre la cause du mal, cause tout à fait matérielle et amovible dont le séjour principal est dans le canal alimentaire.
D'ailleurs, j'ai trop bien appris que ce qu'on a ap-
(i) Voyez une note, dans les leçons de M. Ciiomel , relalivr à cette maladie.