‹ Mémoire sur la folie sympathiqueChapitre 13 sur 33 · XV · texte numérisé non relu

XV

Les rapports sympathiques de l’utérus avec les autres parties de l’organisme sont, après ceux de l’estomac, les premiers qui aient fixé l’attention des observateurs; et il n’est pas besoin , pour que l'utérus devienne le point de départ d’irradiations morbides, de lésions organiques profondes, il suffit souvent de légers troubles fonctionnels. C’est cette influence prédominante de l’utérus sur le moral de la femme qui a fait dire à Van Helmont : Propler sotum uterum , millier est id quod est. Il nous suffit de jeter les yeux autour de nous pour apprécier cette influence : à l’approche de ses règles , la femme est disposée aux pleurs et à la tristesse; son caractère, ses sentiments affectifs, subissent souvent des variations étranges. Au moment où la jeune fille arrive à la puberté , on voit souvent se développer chez elle une vive impressionnabilité nerveuse, une exaltation morale et intellectuelle singulière. « Jamais une jeune fille, dit Osiander (I), n’éprouve un amour plus pur, plus délicat et plus tranquille; jamais elle n’est plus mystique et plus enthousiaste, et , en même temps, néanmoins , plus portée aux plaisirs sensuels, plus séduisante et plus passionnée, que dans le début de la période de développement , ordinairement même avant que le flux mensuel ait commencé son cours , ou qu’il ait reçu son organisation régulière. Des historiens de Jeanne d’Arc ont pensé que l’absence du flux cala^ ménial , chez celte héroïne, n’avait pas été sans influence sur son exaltation intellectuelle et son touchant mysticisme. Lorsque Jeanne d’Arc fut brûlée à Rouen , elle avait 19 ans, et l’on rapporte que ,

(1) Maladies de développement du sexe féminin.

selon toute apparence, la menstruation ne s’était pas encore établie chez elle (1).

L’influence de l’âge critique sur la santé morale de la femme n’est pas moins bien établie.

Qui ne sait les penchants bizarres , les impulsions insolites que la grossesse détermine chez les femmes ?

Cela dit, j’examinerai successivement quels sont les lésions organiques et les troubles fonctionnels de l’utérus et de ses annexes qui peuvent devenir causes excitantes de l’aliénation mentale.

S xvi.

Lisfranc (2) et M. Belhomme (3) ont cité plusieurs exemples d’affections utérines qui ont été le point de départ d’aliénations mentales sympathiques. M. Belhomme désigne ces cas sous le nom générique de névropathies utéro-cérébrales. Dans son premier mémoire, publié en 1836, M. Belhomme a consigné deux observations; l’une est relative à une lypémanie, avec propension cà l’homicide, développée chez une femme peu après l’accouchement ; la seconde contient l’histoire d’une femme devenue maniaque sous l’influence d’un engorgement subinflammatoire du col de l’utérus. Dans un deuxième mémoire, intitulé Considérations sur les folies sympathiques, M. Belhomme rapporte encore plusieurs faits analogues. La deuxième et la troisième observation sont relatives h des accès de folie survenus sous l’influence de carcinomes utérins, et qui ont cédé avec un traitement palliatif de la maladie utérine. Nous

(1) Notices et extraits des manuscrits delà Bibliothèque iiatioua’c concernant le procès de Jeanne d‘ Arc, 1790.

(2) Voir aux observations.

(3) Recherches sur la loca'isation de la Jolie

voyons dans la quatrième observation , avec une suppression des règles et des symptômes de métrite, se manifester, chez une femme accouchée depuis trois mois, d’abord de là bizarrerie, puis des accès de manie avec agitation , des hallucinations, un penchant à l’érotomanie. Les règles réappa laissent , la métrite se dissipe et , avec elle, le désordre intellectuel et moral.

Le journal de Nasse pour les médecins d’aliénés, et le recueil de Greding contiennent plusieurs faits de lésions organiques de l’utérus ou des ovaires dans l’aliénation mentale. Dreyssig (1) affirme qu’on trouve fréquemment des endurcissements de l’ovaire chez les femmes qu’un désir immodéré des jouissances sexuelles a conduites à l’aliénation mentale. On a signalé des kystes séreux des ovaires et des tumeurs de l’utérus, plus ou moins considérables, de nature diverse.

JYL Scip. Pinel f thèse inaugurale) n’a rencontré que quatre lésions organiques de l’utérus et deux lésions organiques des ovaires sur deux cent cinquante neuf autopsies d’aliénées.

Mais je laisse là l'anatomie pathologique; «il n’y a que la vie qui apprenne à connaître la vie, aussi bien dans les sciences que dans les arts, a dit Ricser ; et , de même aussi , il n’v a que la vue même de la maladie sur un sujet vivant qui en donne une vive image, propre à diriger le coup d’œil pratique. »

La proportion des affections mentales que l’on peut raisonnablement attribuer au trouble de la menstruation, sans s’exposer à prendre l’effet pour la cause, est encore assez considérable. Hippocrate avait signalé déjà celle disposition, et nous la trouvons mentionnée dans presque tous les auteurs qui ont traité cette question. Esquirol dit qu’elle entre pour un sixième parmi les causes physiques de la folie. M. Guislain , tout en admettant l’influence directe de la suppression des règles sur la génération de l’état phrénopathique, dit qu’il ne se rappelle pas avoir jamais rencontré dix aliénées chez qui

(1 Manuel tic pathologie tics maladies chroniques , t. II, p. 632; Leipsick, 1 7 90.

cette influence apparût nettement. Georget considère l’aménorrhée ou la dysménorrhée comme des effets et non pas comme des causes de l’aliénation mentale. M. Voisin s’est aussi attaché à prouver, par l’interprétation des faits, que les troubles menstruels sont l’effet de la folie. M. Brierre de Boismont , dans un mémoire inséré dans les Annales médico-psychologiques , a rapporté des faits qui tendent à démontrer que, dans de certaines situations, la suppression des règles peut être considérée comme une cause directe de l’état phrénopalhique. M. Archambault admet bien que la suppression de l’écoulement périodique puisse déterminer des maladies mentales, mais il conteste qu’il y ait un rapport vraiment sympathique entre la suppression d’un flux naturel et l’apparition de troubles cérébraux. Malgré tout le respect que je professe pour mon excellent maître, j’avoue ne pas bien comprendre pourquoi on se refuserait à envisager les altérations vitales, les troubles fonctionnels, comme impuissants à produire les mêmes effets que les lésions organiques proprement dites, dans la génération des maladies.

Beaucoup de faits bien observés démontrent que la suppression des règles précède manifestement les premiers symptômes du délire et n’est pas toujours due, comme l’ont prétendu quelques praticiens, à quelque autre cause productrice de la maladie mentale où à la réaction du cerveau lui-même sur l’appareil reproducteur.

Lorsque la menlruation ne s’établit pas ou ne s’établit que tardivement et d’une manière pénible; que le flux mensuel est moins abondant ou vient à se supprimer; qu’il s’accompagne de douleurs ou se complique de certaines maladies , il n’est pas rare de voir survenir l’aliénation mentale. Le délire cesse alors ordinairement au rétablissement du flux cataménial.

Esquirol parle d’une jeune fille , devenue aliénée par la suppression des règles, qui, un matin, en se levant, alla se jeter au cou de sa mère, en s’écriant qu’elle était guérie; ses menstrues avaient coulé abondamment et sa raison s’était rétablie aussitôt.

Une jeune fille , qui ne fut réglée que vers sa vingtième année.

cessa de l’être après la seconde menstruation et fut affectée de lypémanie; elle était dans un état d’agitation et d’inquiétude extraordinaire , et avait l’idée fixe qu’elle était entourée de persécuteurs, qui voulaient la tuer elle et son père. La réapparition des règles fit cesser la maladie. Cinq ans après, elle eut une nouvelle suppression du flux menstruel, et sa mélancolie reparut avec le même caractère (1).

Une femme de Paris, ayant depuis trois mois une suppression de règles qui lui causait des douleurs de tête continuelles et la jetait dans un état permanent de mélancolie, forma le projet de se donner la mort, en se précipitant dans la Seine , au delà du pont de Sèvres. Elle ne choisit cet endroit, dit-elle, que pourn’être pas exposée à la risée du public , quand on viendrait à la ramasser dans les filets destinés à retirer les noyés. Elle allait pour exécuter ce dessein , lorsque, chemin faisant, ses règles parurent ; elle sentit aussitôt ses idées se modifier ; elle renonça à son projet et revint guérie chez elle (2).

J’admets volontiers, pour moi, que les désordres menstruels sont souvent l’effet de l’aliénation mentale , mais je suis persuadé qu’ils peuvent en être aussi la cause déterminante.

Une vive affection morale , survenue au moment de l’époque menstruelle, et qui supprime l’écoulement, a nécessairement exercé une action directe sur le cerveau, et il n’est pas besoin, pour expliquer une aliénation mentale qui survient, d’invoquer la réaction de l’appareil reproducteur.

Une femme voit tomber la foudre auprès d’elle; ses règles se suppriment; un accès de manie survient; huit mois après, la manie cesse avec le retour de la menstruation. La cause de la folie estelle physique ou morale? Ici la question peut être controversée: je ne fais pas de difficulté pourtant d’admettre que la cause morale a

(1) Thèses de Paris , Edme Courol.

(2) Vering, Nasse Zeilsch , Î822.

engendré le délire. Mais, dans le cas suivant, il est impossible de méconnaître la toute-puissance de la cause physique.

Une femme ayant ses raenstures est mouillée par une averse: suppression des règles; un accès de manie éclate, qui dure trois mois; elle guérit avec la réapparition des règles.

M. Landouzy a observé, chez une jeune femme, un cas d’hystérie compliqué de lypémanie suicide ; plus de dix fois, la jeune fille avait tenté de se donner la mort. La maladie étant due à une dysménorrhée, on eut recours à la saignée et à des applications de sangsues, répétées chaque mois, à l’époque des règles. Les menstrues reprirent bientôt leur abondance et leur régularité normales; tous les accidents disparurent alors (1).

Benoît de Vérone rapporte (de Insania, I. n , ch. 28) qu’une Italienne, qui courait nue dans la ville, entra, par hasard, dans une maison de débauche, et s’y livra à quinze hommes. Ses règles, arrêtées depuis longtemps, coulèrent abondamment, et elle fut ainsi guérie de son délire, mais non sans éprouver une grande honte.

L’irrégularité du flux cataménial, à l’âge critique, ou sa suppression définitive amènent quelquefois la folie, et il est assez digne de remarque que , dans ces cas , on a vu l’apparition momentanée de cette évacuation modifier avantageusement l’état moral. M. Guislain professe que l’âge critique est, dans quelques cas, chez la femme, générateur spontané des maladies mentales, notamment de la mélancolie et de l’hypochondrie.

Il semble, d’un autre côté, que cette fonction menstruelle ne puisse s’établir, chez certaines femmes, sans entraîner des troubles profonds de l’organisme et particulièrement dans les centres nerveux. M. Esquirol a vu, à la Salpêtrière, une femme devenue folle à la première menstruation, et qui guérit à 42 ans, lorff de la dis-

(l) Landouzy, Traité de l'hystérie, p. 299.

parition des menstrues (1). M. Guislain a vu une manie se manifester immédiatement à l’époque de la puberté, cesser après une première et une seule menstruation, se montrer de nouveau à l’âge de retour, lorsque ce flux avait été supprimé pendant vingt-cinq années (2). M. Belhomme cite une demoiselle de 45 ans, qui n’est aliénée qu’aux époques où venaient ses règles autrefois; le délire dure plusieurs jours ; dans l’intervalle de ces retours d’aliénation, cette malade est dans un calme parfait, et sa conversation n’annonce pas un grand dérangement des facultés intellectuelles (3).

L’époque menstruelle est presque toujours orageuse pour les aliénées; cependant on voit l’apparition des règles modifier favorablement certains accès de manie. Chez la plupart des aliénées, le flux cataménial est supprimé et l’observation démontre que la guérison n’est pas confirmée, si , l’accès cessant, les règles ne reparaissent point.

On remarque aussi fréquemment un léger retour de la maladie mentale, vers l’époque des règles, dans la convalescence des aliénées, et les rechutes coïncident souvent avec cette époque.

La suppression de la leucorrhée, qui supplée souvent chez les femmes des villes, qui mènent une vie trop sédentaire, l’écoulement menstruel, est aussi une cause de folie. La réapparition de la leucorrhée est l’indice de la guérison. C’est là une précieuse indication thérapeutique, dont l’application, d’après Esquirol, peut être plus fréquente qu’on ne le pense communément.

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