S III
La folie sympathique a été admise dès les premiers âges de la médecine, et, pendant une assez longue série de siècles, on a donné aux causes organiques extra-cérébrales de la folie une importance prédominante que ne justifie pas une observation clinique attentive.
Àu temps d’Homère et d’Aristophane, l’origine bilieuse de la folie était déjà vulgaire. Homère dit, dans* Vlliade, qu’une bile noire, âcre et mordicante, remplissait de fureur les entrailles des Atrides.
Aristophane, dans sa comédie de Piutus, parle de la bile noire et de l’aliénation qui s’y rapporte.
Démocrite d’Abdère, que Suidas donne pour maître à Hippoerate, plaçait le siège de la fureur dans les hypocho'ndres, et croyait en avoir trouvé la cause dans la bile.
Hippocrate a parfaitement connu la folie sympathique; dans les Prénotions de Cos , il indique les rapports de la manie avec l’irritation de l’estomac. Dans le fragment qui nous est resté de son livre sur les maladies des jeunes filles (rupi urapôeviwv) , il décrit un délire caractérisé par des visions , des terreurs, une propension à l’homicide et au suicide, chez les jeunes filles atteintes de dysménorrhée ou de suppression du flux cataménial.
Arétée de Cappadoce place le siège de la manie et de la mélancolie dans les viscères, tandis qu’il localise la frénésie dans le cerveau et dans les organes des sens.
Dioclès, qui vivait avant Galien, a placé dans l’estomac le siège de I’hypochondrie.
Nous avons vu déjà les principales opinions de Galien sur les sympathies. Le célèbre médecin de Pergame admettait des affections primitives et des affections consécutives des fonctions dirigeantes ; mettant à profit les travaux de ses devanciers , il chercha à les rattacher à ses idées théoriques sur la qualité des humeurs. D’après Galien, la folie reconnaît pour cause le transport de l’humeur atrabilaire dans le corps même de l’encéphale. L’humeur atrabilaire épaisse engendre la mélancolie ; l’autre, beaucoup plus ténue, produite par la combustion de la bile jaune , provoque les délires farouches sans fièvre et avec fièvre. Les délires qui naissent dans le paroxysme des fièvres ont pour principe une affection sympathique et non pas idiopathique de l’encéphale. L’estomac transmet ses affections à la tête, et celle-ci transmet les siennes à l’estomac, à cause de la grandeur des nerfs qui, de l’encéphale, aboutissent à l’orifice de l’estomac, et qui donnent à cette partie une sensibilité supérieure à celle de toutes les autres parties du corps. Les affections dites hypochondriaques et flatulenles se distinguent par des
abattements mélancoliques, il s’exhale alors de l’estomac un pneuma vaporeux, fumeux et fuligineux. 11 peut arriver que le sang de l’encéphale soit seul affecté par l’atrabile, ou que le sang de tout le corps participe à cette altération, ou bien encore l’encéphale est affecté par sympathie, et c’est un pneuma qui établit la communication morbide. Les humeurs épaisses amassées dans la substance même de l’encéphale agissent de deux façons; elles le lèsent tantôt comme partie organique, tantôt comme partie homoïomère; comme partie organique, quand elles obstruent les canaux de sortie des ventricules du cerveau ; comme partie homoïomère, quand elles en altèrent le tempérament. Dans le premier cas, elles déterminent l’épilepsie; dans le second, la mélancolie, la manie, etc. (1).
Nous verrons ces opinions régner pendant plus de quatorze siècles avec peu de variantes.
Aeti s affirme que l’affection de l’orifice de l’estomac amène facilement la sympathie du cerveau.
Soranus, dont Cœlius Aurelianus nous a conservé les doctrines , Celse, Oribase, Alexandre de Tralles, Paul d’Égine, attribuent l’hypochondrie, la mélancolie, la manie, à l’atrabile, et en placent le siège dans l’estomac, le diaphragme, le cœur.
Les Arabes et les arabistes adoptèrent aussi les idées de Galien ; Rhazês distingue une forme de mélancolie ( mirachia , de mirach, foie), qui vient probablement du ventre, du foie, des veines mésentériques. Le fameux Ebn Sina, que nous connaissons mieux sous le nom d’Avicenne, dans son chapitre sur la mélancolie, dit que la cause de cette maladie peut être dans le cerveau ou hors du cerveau. Lorsque la cause est hors du cerveau, elle provient du foie, de la rate, des intestins. Les résidus de la nourriture peuvent s’élever au cerveau en vapeurs ténébreuses et troubler l’exercice de l'intelligence.
Au moyen âge, la science médicale ne vécut que d’emprunts, et les idées de Galien passèrent de siècle en siècle, avec quelques mo-
(1) Galieu , trad. du Dr Daremberg , des Lieux aJfeclCs, 1. m, et passim.
dificalions amenées par l’esprit des temps, dans les écoles d’Alexandrie, de Salerne, de Cordoue, de Salamanque, de Montpellier et de Paris, et des diverses contrées de l’Italie et de l’Allemagne.
Au XVIe et au XVIIe siècle , les théories humorales des galénistes sur les causes déterminantes de la folie conservèrent encore leur empire et nous voyons Boerhaave lui-même et son commentateur renchérir sur les propriétés de l’atrabile et de la pituite visqueuse-
Pour être complet, sans tomber dans de continuelles redites , je citerai, à peu près dans l’ordre chronologique, les noms des médecins qui ont professé et soutenu les idées de Galien, Ce sont :
Au XVe siècle, Gaignier (de Padoue), Savonarola, etc.
Au XVIe siècle, Mercurialis, Jacob Sylvius, Amatus Lusitanus, Jacques Houllier, Léonard Jacchinus, B. Pardoux, Pierre Foreest, Nicolas Lepois, Wier, Baillou, etc.
Au xvnc siècle, Jean Heurnius, Roderic de Castro, Eugalenus, A. Massaria, Kurt Marinelli , Lazare Rivière, P. Zacchias, H. Duroy, Baglivi, M.Ettmüller, Highmore, Ramazzini, Fernel, Fréd. Hoffmann, Sylvius de le Boë, etc.
Le reflet affaibli de la doctrine galénique se retrouve encore dans quelques traités duXVIll® siècle, ceux de Michaëlis, de Maximilien Sloll, de Retz, etc., et presque de nos jours dans les écrits de Prost, de Leroy, etc.
Paracelse, alchimiste de profession, fait du corps humain un alambic; toutes les formes de la folie dérivent pour lui de vapeurs, d’humeurs distillées qui s’élèvent au cerveau de différents points du corps.
Cependant Charles Lepois s’était efforcé de prouver que l’hypochondrie était une maladie idiopathique du cerveau et que les intestins n’étaient affectés que par sympathie. Depuis ce temps , les auteurs ne placèrent plus exclusivement le siège de cette affection dans les viscères de l’abdomen et#quelques-uns d’entre eux le fixèrent dans le cerveau lui-même.
Daniel Sennert décrit une forme de mélancolie par consensus du
cœur et une autre par consensus de l’utérus ; il place aussi le siège de celte maladie dans la rate et les veines mésaraïques.
Van Helmont ( Ovins medicinœ ) fait provenir la folie des émanations de Y archée de la rate chez l’homme, de l’utérus, chez la femme.
Jean Dolée, qui écrivait dans la seconde moitié du XVIIe siècle, faisait déjà résider1 la folie dans le cerveau.
Le Sepulchrelum de Théophile Bonet , publié en 1679, démontre l’importance exagérée que l’on attachait encore à cette époque aux maladies de la rate dans les affections mentales, malgré les travaux d’Highmore, de Willis, de Glisson et de Barlholin. Plusieurs observations de ce recueil prouvent d’ailleurs l’influence sympathique que les dérangements de l’estomac, de l’utérus et du foie peuvent exercer sur les désordres de l’intelligence.
Thomas Willis (1) n’hésite pas à rejeter l’opinion des médecins qui assignent aux maladies de l’innervation un siège que le raisonnement indique ne pouvoir leur convenir. Mais il admet que le principe morbide peut être engendré, dans les maladies mentales, indépendamment de l’hérédité et des causes morales, sous l’influence «i’iine mauvaise alimentation, de la suppression des flux naturels, etc. Il a recours pour expliquer les faits de la pathologie cérébrale à une prétendue acidité du suc nerveux et à l’effervescence des esprits animaux altérés par de mauvais levains. Ces esprits animaux réagissent alors sur la substance encéphalique pour troubler l’équilibre de l’esprit. Willis n’admet qu’avec beaucoup de réserve que le cerveau puisse f dans de rares circonstances , être affecté secondairement.
Stahl renverse l’humorisme des galénistes et fait consister la cause prochaine de la folie dans une stase du sang; mais, pour cela, la région du foie n est pas entièrement dépossédée de sa maligne
(t) Th. Willis . Ope ni oinnia, in 1° , 1 G S 1 ; Pathologiœ cercbri , etc.; Spécimen, <le 4'.\ô à 566; de .4 ni ma brutorum, etc. •
influence; il suffit de parcourir pour s’en convaincre la curieuse dissertation : de Vena, porta, porta malorum lujpocliondriacorum , etc.,
publiée en 1705.
Vieussens rattache bien à l’encéphale et aux principaux centres nerveux les désordres des fonctions de la sensibilité et de l’intelligence, mais il les explique par la réaction des ferments , de matières impures sur les esprits animaux , qui peuvent être altérés dans leur nature ou troublés dans leur circulation.
Kloekof, Fleming et Schacht, placent dans l’encéphale le point de départ des accidents qui caractérisent l’hypochondrie; pour eux la lésion des viscères abdominaux ou thoraciques est toujours consécutive (1).
Au milieu d’hypothèses assez vagues sur l’étiologie de la folie, il est facile de reconnaître que Cullen considère cette maladie comme une affection de l’esprit, toujours idiopathique.
Guillaume Battie {Traité de la folie, 1758) admet une folie originaire et une folie consécutive : la première provient uniquement d’un désordre interne de la substance nerveuse ; la seconde , d’un désordre qui a lieu ab extra , sous l’influence d’une cause accidentelle et éloignée. Perfect avait déjà soutenu cette opinion , qui se retrouve à peu près dans les traités d’Haslam , de Mason-Cox, de Chrichton , de John Reid.
Sauvages (2) a indiqué la manie sympathique ; il nomme manie laiteuse celle qui éclate peu après l’accouchement et qu’il attribue à l’accumulation du lait dans le cerveau. 11 relate deux cas de délire maniaque causé par la présence de larves dans les cavités nasales.
Dorfmuller {Dissert, de met. idiopath. et sympath., 1759) place le
(1) Fleming, Névropathie , etc., in-8°, 1738;C.-Alb. Kloekof, de Morbis animi, clc.f disserlalio, in-8°, 1758 ; L.-O. Schacht, Insliluliones medica.
(2) B. de Sauvages , Nosologia mcthodica , etc.
siège primiiif de la folie des nouvelles accouchées dans l’état morbide des organes de la génération.
Lorry fait encore jouer le principal rôle au foie et à la rate; tout désordre de l’organisme devient pour lui une cause de mélancolie : «En ergo in sanitale turbata quacunque de causa, habemus primum a melancholiæ elementum » (1 ).
Je ne dois pas omettre Tissot parmi les défenseurs de la folie sympathique, au xviii® siècle (vov. Traite des nerfs et de leurs maladies ; Paris, 1782).
J’ai hâte d’arriver, pour en finir avec cette nomenclature, aux auteurs de l’époque contemporaine.
Le célèbre Pinel place le siège primitif de l’aliénation mentale dans la région de l’estomac et des intestins; il suppose que c’est de ce centre que se propage , comme par une espèce d’irradiation, le trouble de l’entendement. C’est même toute la région abdominale qui semble entrer d’après lui dans ce rapport sympathique. Le même auteur fait dépendre la folie hypochondriaque tantôt d’un trouble primitif des fonctions du cerveau, tantôt de lésions matérielles dans les viscères abdominaux.
Amard attribue la manie sans délire à l’irradiation nerveuse du grand symphatique , tandis qu’il fait dépendre la mélancolie des plexus viscéraux; la manie avec délire, la démence et l’idiotisme auraient leur siège primitif dans la tête.
Prost, dans différentes publications, s’est attaché à prouver que la folie est le résultat d’une surexcitation secondaire du cerveau, et qu’elle consiste essentiellement dans un désordre des viscères muqueux du ventre, et particulièrement dans celui des appareils mu-
(1) C’esl dans la riche collectiou de traductions iuédites de traités et de documents relatifs à l’aliénation mentale, que M. le Dr Archambault a bien voulu mettre à ma disposition avec son obligeance accoutumée, qu’il m’a été possible de puiser les éléments de cette revue historique.
queux des organes de la digestion. Ses opinions beaucoup trop exclusives ont nui à la cause qu’il a voulu défendre.
Leroy (d’Anvers), à peu près à la même époque, rattachait le délire avec toutes ses variétés, et principalement le penchant au suicide, à la sympathie du foie et de la rate avec l’encéphale (1).
Fodéré rejette l’existence de la folie sympathique ; il n’admet pas que le cerveau puisse être affecté secondairement et que l’on puisse attribuer le délire, avec un certain nombre d’auteurs, au grand nerf sympathique, à ses plexus et à ses ganglions, à l’état maladif des forces nerveuses épigastriques réagissant sur les fonctions de l’entendement.
Esquirol s’est inscrit résolument parmi les partisans de la folie sympathique; d’après lui, le siège (la cause) de la folie réside souvent dans les divers foyers de la sensibilité placés dans les diverses régions du corps et non pas toujours dans le cerveau ; il considère le suicide lui-même comme étant le plus souvent secondaire et fréquemment déterminé par des affections abdominales.
Ces mêmes opinions sont reproduites dans Gall et Spurzheim.
Dans les nombreux types de folie admis par Hufeland, on trouve une folie abdominale.
Que dire d’Heinrolh, qui fait de l’aliénation mentale un état de l’âme, auquel prédisposent le vice et la dépravation?
Dans l’école somatique allemande, Frédéric Nasse, Jacobi, adoptent l’opinion de Lobslein, qui consiste à placer le siège de la manie et de la mélancolie dans le ventre; l’encéphale est influencé par le cerveau abdominal, le plexus solaire. La source des maladies mentales est dans les viscères, les ganglions, le cœur, le foie, le système vasculaire abdominal.
Broussais (2) soutient que l’inflammation excite souvent des sym-
(1) Bulletin des sciences médicales de la Société d'émulation de Paris , juillet
(2) Examen des doctrines médicales ; de l’Irritation et de la folie.
pathies de relation, qui sont devenues pour les auteurs des phénomènes prédominants, et ont fait donner à la maladie le nom de névrose. Les sympathies morbides de relation , effets de l’irritation transmise par les nerfs, dit-il, se manifestent par des douleurs, par les convulsions des muscles soumis à la volonté, et par des aberrations mentales. La manie suppose toujours une irritation du cerveau , qui peut y être entretenue par une autre inflammation, et disparaître avec elle; mais si elle se prolonge, elle finit toujours par se convertir en une véritable encéphalite. L’hypochondrie est l’effet d’une gastro-entérite chronique qui agit avec énergie sur un cerveau disposé à l’irritation.
Pujo! voyait dans î’hypochondrie une inflammation chronique des viscères et, dans les maladies nerveuses, des effets symptomatiques de l’inflammation lente du foie ou de l’utérus.
Ellis (1) consacre plusieurs paragraphes à l’étude de la folie sympathique, développée sous l’influence des maladies de l’estomac, du foie, des poumons, des intestins, de l’exposition au froid, et de la suppression brusque des sécrétions naturelles et des évacuations internes, qu’elles soient physiologiques et naturelles ou morbides.
M. Falret professe que le cerveau est primitivement affecté dans l’hvpochondrie et dans le délire partiel, et que très-rarement la lésion d’un organe peut en être regardée comme la cause éloignée ; les médecins, qui voient dans le bas-ventre le mobile d’un désordre cérébral, n’attaquent que les phénomènes sympathiques, que l’ombre de la maladie.
M. Louyer-Villermay avait soutenu l’opinion diamétralement opposée ; il reconnaissait pour siège primitif de l’hypochondrie les viscères abdominaux, spécialement l’estomac, affectés dans leur système nerveux ou leurs propriétés vitales, et surtout dans leur sensibilité organique. 11 voulait une névrose là où Broussais affirmait une phlegmasie.
(1) Ellis, De l'Aliénation mentale, trad. par le Dr Archambault ; Paris.
M. Voisin, sans vouloir affranchir le cerveau de l’influence des autres organes, pense qu’on a fait de cette loi de mutuelle dépendance une application trop étendue. En raison du consensus qui règne entre toutes les parties de l’organisme, chacun des organes, considéré dans son état physiologique et pathologique, a ses rapports et son influence; il peut donc entraîner secondairement le désordre dans les fonctions des organes qui ont avec lui les sympathies les plus étroites ou qui, par des circonstances particulières, sont les plus prédisposées à un état morbide; conséquemment le cerveau peut être affecté de celle manière (1).
Mon savant maître, M. Calmeil , pense que la maladie affecte le plus souvent à la fois deux classes d’organes situés dans des cavités éloignées, que le développement des lésions abdominales et celui des lésions encéphaliques est simultané. Mais il admet que , chez certains malades, le ventre est déjà très-affecté, lorsque le désordre intellectuel commence à révéler une maladie cérébrale ; ici il faut bien voir un état sympathique, symptomatique, si l’on veut, d’un état pathologique du canal intestinal.
M. Anceaune, dans une bonne thèse, publiée en 1818, reconnaît que la mélancolie peut être entretenue par des maladies chroniques locales plus ou moins graves, et surtout par celles dont le siège est dans les viscères abdominaux.
M. S. Pinel a consacré une partie de sa thèse à soutenir celte opinion ; mais les observations qu’il rapporte sont généralement peu concluantes; souvent les renseignements ont manqué, et des causes morales évidentes ont déterminé l’invasion de l’aliénation. Une seule observation , la 5e de la 2e série, est une bonne démonstration de la folie sympathique.
M. Belhomme (2) s’est efforcé de prouver que la folie peut dé-
(!) Des Causes 'morales et physiques des maladies mentales. (2) Mémoires sur la localisation de la Jolie , p. 92 et 273.
pendre de la réaction morbide sympathique d’un de nos organes sur le cerveau ; I’hypochondrie et la nymphomanie sont pour lui des degrés de la folie sympathique. Les faits contenus dans les mémoires de M. Belhomme ne sont également pas à l’abri de toute contestation, mais la plupart des observations sont bien choisies, et j’aurai lieu d’en citer quelques-unes.
M. Edme Courot, dans sa thèse (Paris, 1824), a fourni à la doctrine de la folie sympathique des faits bien étudiés et de bons arguments.
Friedreich et le docteur Steinthal, en Allemagne, ont énergiquement défendu la folie par consensus; MM. Guislain et Vermeulen, en Belgique; MM. Michéa, Brierre de Boismont, Cerise, Morel, Bayle, Ferrus et Parchappe, en France, ne l’ont admise qu’avec une extrême réserve.
J’ai réservé, pour clore cette analyse, l’examen des opinions de Georget, adversaire le plus exclusif de la folie sympathique.
Georget (1) affirme que l’organe intellectuel se dérange toujours le premier, en sorte que les troubles des autres fonctions sont sympathiques de l’affection cérébrale.
Les symptômes cérébraux peuvent exister seuls; il n’est pas rare de voir des aliénés qui n’ont jamais éprouvé de dérangements sensibles dans les autres fonctions.
Les troubles qui se manifestent dans les autres organes sont toujours consécutifs; ils ne sont ni constants, ni graves; ce sont d’ailleurs les mêmes que ceux qui accompagnent toute lésion subite d’un organe de quelque importance, comme la perte d’appétit, du dégoût, de la soif, la diminution de l’embonpoint, la suppression des règles chez les femmes; ils se dissipent ordinairement en peu de jours ou au moins avec la période d’excitation, et laissent subsister les symptômes essentiels.
(1) De la Folie.
Les causes agissent directement sur les fonctions du cerveau ; celles considérées comme sympathiques, physiologiques ou pathologiques, ne sont que des effets, des suites de l’action ou du résultat des premières; quelques autres ne doivent être regardées que comme des prédispositions, des complications ou des accidents simplement concomitants.
Les seuls cas d’une invasion subite, lorsque tous les désordres paraissent naître en même temps, pourraient en imposer à l’observateur peu attentif; mais s’il considère qu’alors le cerveau a été primitivement ébranlé par une forte commotion morale, une émotion vive de l’âme, il en conclura facilement que cet organe est la source des phénomènes qui se présentent. D’ailleurs, dans ces cas mêmes, il est bien rare que le délire ne précède pas de quelque temps le développement des autres symptômes.
La folie ne reconnaît donc point de causes pathologiques, les seules, cependant, qui donnent naissance aux maladies appelées sympathiques; et les auteurs qui en ont admis ont ainsi pris l’effet pour la cause, des symptômes pour l’affection première.
Les ouvertures de corps nous offrent peu de preuves positives; mais, en revanche, elles nous servent beaucoup négativement ; si elles nous font voir peu d’altérations organiques qui aient un rapport direct avec la cause prochaine de la folie, elles nous en font voir beaucoup qui sont tout à fait indépendantes. Une foule d’altérations organiques sont le résultat de l’action des agents destructeurs qui entourent continuellement les êtres vivants, et l’aliénation mentale peut tout au plus y prédisposer.
Georget déclare enfin qu’il ne prétend pas que les fonctions intellectuelles du cerveau ne puissent être lésées sympathiquement ; mais il n’en résulte pas alors, dit-il, ce que nous appelons folie, mais bien du délire aigu, comme nous le voyons dans toutes les maladies graves. A ses yeux, c’est précisément là un des principaux caractères qui distinguent ces deux modes d’affection, que l’un soit direct et essentiel, et l’autre indirect et symptomatique.