PRONOMS ET ADJECTIFS INDEFINIS
La plupart des mots que je vais examiner s'employaient avec ou sans substantifs, c'est-à-dire qu'ils remplissaient alternativement le rôle d'adjectifs indéfinis et celui de pronoms, sans que ce changement de rôle entraînât de modification dans leur orthographe. Je puis donc réunir sans inconvénient les observations que j'ai recueillies sur leur double fonction dans les chartes.
Un et aiicim, une et aucune suivent les règles ordinaires au singulier comme au pluriel. Nuns se présente au sujet singulier
en 1262, 1298 et 1302 (E ter 21, W 77 et X 9); mais je ne l'ai pas rencontré au régime. On trouve au singulier chascuns et chaucuns pour le sujet (S 7 et W 14); puis, dans plusieurs chartes, chascun, chacun et chaucun pour le régime. Comme la charte de 1298 renferme au régime chauqiCan (W 21), on est autorisé à suppléer le sujet chauques; mais au lieu de chauqitan, on trouve aussi dans cette charte chaucun an (W 13 et 16).
Autres, sujet singulier masculin, a pour régime autre et aut7^ui. Ce dernier régime est toujours employé comme pronom, à autrui (A 6, W 139); par autrui (0 36, P 25, etc.); lou droit d' autrui (L 40) ; sauf mon droit et sauf V autrui (R 56) ; sauf mon droit et V autrui (X 80, Y 37). Au féminin autre suit la règle ordinaire. Soudé avec tel, le mot autre, dans les textes du temps, reste invariable, pendant que tel subit les flexions des adjectifs qui avaient en latin une désinence commune aux deux genres; mais les chartes ne fournissent point à cet égard d'exemple concluant, puisqu'on n'y rencontre que le régime singulier masculin autreteil (0 28) ; les formes contractes auteil (H 128) et autel (Z 54) ne se présentent aussi qu'au régime.
Les régimes singuliers m ee^me^ (H 75), meismes (H 44, 134) et mesimes (L 51), rarement remplacés par meisme (Q 7) et par meigme (U 12), semblent indiquer que ce mot était considéré par bien des copistes comme pouvant conserver invariablement Y s finale. Cette façon d'écrire, qui n'est pas conforme à l'étymologie, paraît aussi dominer dans l'Histoire et dans le Credo.
Le SHJet singulier nulz paraît plus souvent dans l'Histoire que la forme contracte nus; celle-ci est employée à l'accusatif pluriel dans la charte de juillet 1264 (H 55) ^ On trouve dans plusieurs chartes le régime singulier md; mais je n'y ai pas noté les régimes mdlui et nulll, qu'on rencontre dans l'Histoire (p. 270 et 422) . Plusieurs chartes fournissent des exemples du féminin singulier 7iide ou nulle et du féminin pluriel nules ou nidles.
A la forme pluseur, que j'ai notée dans la charte de 1286 comme sujet pluriel masculin (S 4), on peut ajouter par analogie plusor, pluisor, et surtout plusour, qui se rencontrent souvent avec 1'^ finale au régime masculin ou féminin.
1. J'ai noté nuz dans le Credo àu sujet singulier (p. 510) et au régime pluriel (p. 522).
Pour quel.,, que j'ai trouvé au sujet féminin singulier qiiés qu'elle soit (N 45), et queilz quelle soit (Y 37 et 49) ; puis au sujet féminin pluriel, qués quelles soient (N 40), quex qu'elles soient {X bis 21) : ces quatre exemples prouvent que ce pronom suivait, comme il était d'ailleurs naturel de le présumer, les règles du pronom relatif où quel se combine avec l'article. On peut suppléer ici avec toute certitude les formes que les chartes ne fournissent pas. Dans ce passage de la charte de 1306, pour quel cause et en quel menière que (Z 66j, quel est employé là où nous mettrions quelque. Mais dans des cas analogues d'autres chartes se servent de quelque (G 8, N 25, W 150). On est donc autorisé à suppléer les autres formes du mot quelque, dont les flexions devaient suivre les règles ordinaires.
Les chartes ne fournissent pas d'exemple propre à déterminer les véritables flexions du mot quelconque. Dans le régime pluriel féminin queicunques (P 20), il semble que le signe du pluriel porte sur la syllabe finale ; mais il serait possible que le copiste eût commis une faute en n'écrivant pas queiscunques ou quexcunques. En efiet, la finale onques, avec une s, se retrouve au singulier dans l'accusatif féminin quelque onques (G 11), où la désinence latine cumque est remplacée, contrairement à l'étymologie, par l'équivalent de l'adverbe unquam. On peut noter qu'il en est de même dans qui que onques (E quater 23), et qui qui onques (E bis 23, F 12, H 140). 11 y a même des textes où l'on trouve quel onques que. Or les chartes écrivant l'adverbe oncques ou onques avec une s finale, on n'est pas certain que cette lettre soit réellement le signe du pluriel dans le mot queicunques. En tout cas ce serait un exemple unique qui n'empêcherait pas d'admettre que certains copistes pouvaient et devaient faire porter les flexions sur la syllabe quel, qui représente qualis, plutôt que sur la portion du mot qui répond à la désinence invariable cumque ou à l'adverbe unquam. Cette observation s'applique à la forme quelcunque (N 25), qui se rapproche davantage de l'étymologie latine, et dont la première syllabe devait naturellement se comporter comme le pronom relatif.
Le régime féminin singulier tacite, noté dans la charte de Vaucouleurs (W 96), suppose le régime masculin singulier tant, d'où l'on peut conclure au sujet masculin tanz. Les mots tanz.
tante, ont pour corrélatifs quanz, quanteK Le texte de l'Histoire contient un exemple incorrect de tant dans la phrase suivante : « Et si li demandai se il menroit bien nostre gent à » terre se je le deschargoie de tant gent ; » il faut selon toute probabilité mettre de tante gent.
Les chartes fournissent pour le pronom tel de nombreux exemples, tous conformes aux règles anciennes à Tégard du masculin, et ne montrant que par exception au féminin la tendance vers la forme moderne telle. Je n'ai trouvé cette forme exceptionnelle qu'à l'accusatif singulier. L'Histoire emploie teles au féminin pluriel (p. 6), ce qu'autoriserait l'accusatif que je viens de citer; mais on y trouve aussi tiex au sujet pluriel masculin (p. 4), ce qui est contraire à l'usage constant des chartes, où les formes équivalentes teioc et telz ne se présentent au masculin que pour le sujet singulier (T 10) et le régime pluriel (X 29, Z 30). H est donc certain que l'orthographe originale a été encore ici altérée par le copiste du manuscrit A.
Le texte de l'Histoire est au contraire souvent d'accord avec les chartes pour le pronom tout, dont elle emploie fréquemment la forme ancienne tuit au sujet pluriel masculin; on y trouve aussi trestuit (p. 46). Pour le sujet singulier et le régime pluriel, l'orthographe habituelle des chartes est toiiz, ou moins souvent tous. La forme toz est de beaucoup moins fréquente; et ce n'est pas à la chancellerie de Joinville, mais à un clerc de F officiai de Langres, qu'il faut attribuer l'emploi tout à fait exceptionnel de la forme toiz (E quater 3, L bis 3).
9°. NOMS d'hommes et de femmes.
Je vais montrer en peu de mots que les règles suivies pour les substantifs et les adjectifs l'étaient aussi pour les noms d'hommes et de femmes.
n suffit de parcourir la liste des noms d'hommes qui se présentent au sujet singulier dans les chartes, pour voir que tous se terminent par 1'^ finale ou le z. Au régime, au contraire, cette
l. On trouve souvent quant soudé avec que dans le mot quantque, qui s'écrivait aussi quanque, et qui signifie ioul ce que; mais il appartient à la classe des mots neutres dont je parlerai plus lard.
finale ne parait que dans les noms invariables comme Loys et Nicholais, ou bien encore dans Lorans (K 36 et 39) parce que le t de Laurentiiim, ayant le son de 1'^, autorisait à ne pas prendre la forme Lorent ou Lorant, dont une autre charte fournit cependant l'exemple (H 163 et 175). Un nom de femme se présente avec une forme différente au sujet et au régime ; c'est Ysabiaus, qui faisait au régime Ysabiau et Ysahiaul. On en peut conclure que les noms analogues, c'est-à-dire ceux qui n'étaient pas ou terminés par un e muet comme Aude, ou invariables comme Aaliœ, prenaient au sujet un s ou un z, qui disparaissait au régime. De là les régimes Emenjart et Hersant, qui supposent au sujet les formes Emenjars et Hersans ou Hersanz. Quant au régime Heluy (Y 5), je le crois peu ordinaire, et je pense que le nom Heluy s restait plus généralement invariable.
Il y avait des noms propres qui se déclinaient comme les substantifs imparisyllabiques en latin. On trouve dans les chartes les sujets Guiz, Miles et Hues avec le régime Hiion, qui permet de suppléer par analogie les régimes Guion et Milon bien connus par d'autres textes.