‹ Mémoire sur la langue de JoinvilleChapitre 22 sur 55 · GENRE NEUTRE · texte numérisé non relu

GENRE NEUTRE

En partant de ce même principe que dans un texte généralement correct, il ne faut pas considérer comme des fautes ce qui s'écarte des règles ordinaires de l'orthographe, toutes les fois qu'il y a moyen d'y trouver une explication grammaticale, on arrive à constater d'une manière évidente la persistance du neutre dans un grand nombre de passages. La formule ce fit fait, par exemple, se présente à la fin de quinze chartes différentes, sans compter celle de Yaucouleurs, où on la trouve écrite de la main de Joinville, au revers de l'acte. Dans tous ces passages, le participe, qui est au sujet singulier, se termine par un t et non par une 5 ou un ^; ce seraient autant de fautes contre la règle habituellement appliquée au participe qui se rapporte à un sujet masculin, s'il n'était pas certain que le clerc, à cause du sujet neutre ce, réglait l'orthographe du mot fait sur le neutre factum. C'est ainsi encore que Joinville a employé le participe escrit dans la courte note ajoutée de sa main au bas de la charte U. On lit dans la charte de Vaucouleurs si comme desits est dit (W 45), et le participe s'y termine également par un ^ à cause du neutre dictum : la même orthographe est employée dans cinq autres chartes. Celle de Vaucouleurs, que je cite de préférence à cause de sa correction remarquable et de la part que Joinville y a prise, contient encore au sujet neutre, et par conséquent sans 1'^ finale, les participes acordei (W 131), amendei et anfraint (W 206). En somme, vingt-six chartes sur trente-deux fournissent plus de quarante exemples de ces participes passés écrits tous au sujet singulier sans r^ finale, parce qu'ils se rapportent aux pronoms neutres ce et il exprimés ou sous-entendus.

Puisqu'il est certain que la distinction du genre neutre subsistait pour le participe passé joint au verbe être y il est naturel de croire que le même genre pouvait aussi

s'employer pour les participes joints au verbe avoir. Mais autant l'usage était fixé pour l'accord du participe joint au verbe être avec son sujet masculin, féminin ou neutre ^ autant il était variable pour l'accord du participe joint au verbe avoir avec son régime. Dans la langue actuelle, l'accord a lieu toutes les fois que le régime précède le participe; dans la langue de Joinville l'accord pouvait avoir lieu quelle que fût la place occupée par le régime. Ainsi on disait, en faisant accorder, je ai saalées ces lettres (T 43), ou bien ceste aumonne ai-je loée (E 13); mais on disait

1. Il n'y a pas de dislinciion à faire entre le participe pris dans le sens passif et celui qui était pris dans le sens réfléchi. Aujourd'hui, c'est avec le régime que s'accorde le participe passé d'un verbe réfléchi. Nous écririons donc ils se sojU devestus, en faisant accorder devesius avec le régime se; on écrivait à la chancellerie de Joinville devesfu, parce que c'était au sujet que le participe se rapportait, et qu'étant un sujet pluriel il ne devait pas avoir Vs finale (N 20). On trouve de même se sont tenu (Q 25), se sont ohUgié (R 70), nous sommes acordé et sommes acordé pour nous nous sommes acordé (S 21, 30, 33, 39, 55, 74, 90 et 94), me sut apaisiés (V 23), me sui appaislés (X bis 8). Par la même raison, l'on faisait rapporter au sujet du verbe réfléchi des mots que nous considérons comme se rapportant au régime. On écrivait donc : « Je me lein apaieiz, apacatus (E ter 9); me tenoie agrevez, ciggravatus (Z 5) ; nos tenons bien apaiei apacaii (I 8) ; se tiennent apaié, apacati (N 16). » Il est vrai qu'on trouve une fois « se tienent apaiés, apacatos (O 8); » mais cette leçon est fournie par la copie moderne qui contient à elle seule plus de fautes que toutes les autres chartes ensemble contre la règle du sujet singulier; c'est donc un exemple dont il ne faut tenir aucun compte. Je dois avertir ici que je me suis trompé complètement en imprimant àpaieiz, à grevez, à paiei, etc., supposant à tort que la préposition à figurait dans tous ces passages comme la préposition por dans le passage suivant : « se sont tenu et tiennent por bien paiez, pro bene pacaiis (Q 25). » Ici la préposition por est régulièrement suivie d'un régime, tandis que dans les quatre exemples fournis par les chartes originales, la prétendue préposition à se trouverait suivie de quatre sujets. Par une bonne lecture on évite cette accumulation invraisemblable de fautes pour une même locution, et l'on constate d'une manière certaine l'usage qui existait alors de faire accorder avec le sujet du verbe réfléchi les mots que nous faisons accorder avec le régime. Il faut donc maintenir, comme conforme à l'usage suivi dans la chancellerie de Joinville, le passage de l'Histoire où le copiste de l'ancien manuscrit a mis : « se tindrent mal » apaié de ce que (p. 112), » mais il faut corriger ce même copiste quand il met : « se lenroient touz apaiés (p. 372); » au lieu de « se tenroienl tuit apaié, » Il faut le corriger encore lorsque, faisant suivre la préposition 7JOW?' d'un sujet, il écrit : « se tint bin pour poiez (p. 34) ; » car on doit d'autant moins balancer à mettre, « se tint bien pour paie, » que l'on pourrait au besoin invoquer la leçon du manuscrit de Lucques, « se tint pour bien payé. »

aussi, sans faire accorder, ai-je seellé ces lettres (F 14), la dite grange et les appendises ai amorti (X bis, 36). Ces exemples contradictoires sont assez nombreux pour prouv'cr qu'il n'y avait pas de règle absolue à cet égard, et qu'en pareil cas le participe passé pouvait tantôt s'accorder avec son régime, et tantôt rester invariable ^ Mais quand il reste invariable, à quel genre appartient-il? Evidemment, c'est au genre neutre. Puisque ce genre, comme je l'ai montré tout à l'heure, existait encore dans la langue pour le participe passé mis en rapport avec un sujet neutre, il devait aussi exister pour le participe passé qui n'était mis en rapport ni avec un sujet ni avec un régime déterminé.

Dans les exemples analogues à ceux que je viens de citer, le participe passé joint au verbe avoir aurait pu s'accorder toujours avec son régime, de même que joint au verbe être il s'accordait toujours avec son sujet ; mais il y avait des cas dans lesquels le participe passé joint au verbe avoir restait invariable , parce qu'il était nécessairement neutre. Quand on disait : je ai promis et couvent que (E bis 18), f ai juré que (A 2) il aiiroient dit que (E ter 15) il a recogneu que (F 3) vous m'avez mandey que [kk 8), ces participes étaient en rapport, non avec un mot du genre masculin ou féminin, mais avec un régime sousentendu, qui était le pronom neutre ce. Je crois également nécessaire de considérer comme neutres des participes qui restaient invariables, parce qu'ils ne pouvaient s'accorder qu'avec un régime neutre, comme dans le passage suivant : « Et ai eincor asceinei, » baillié et delivrei au dis abbey et couvent tout ce de bois (totum » hoc hosci) qui estoit dou finaige de Mouster sor Saut (Z 48-50).»

1. En faisant le relevé de ces exemples contradictoires, j'en ai trouvé vingtsept où le participe passé joint au verbe avoir s'accorde avec le régime précédent, et dix seulement où il ne s'accorde pas; l'usage actuel était donc suivi à peu près trois fois sur quatre. Pour le participe passé qui précède son régime, j'ai trouvé vingt et un exemples où il s'accorde, et vingt où il ne s'accorde pas. Mais sur les vingt et un exem])les d'accord, seize sont fournis par une formule qui se reproduit à la fin d'un grand nombre de chartes, « je ai donées cesletres » (D 9), nos avons saaleies ces lettres (H 149), etc. » en sorte que si l'on fait abstraction de cette phrase dont l'habitude devait avoir consacré l'orthographe, il reste seulement un exemple sur cinq où l'accord du participe se fait avec le régime suivant. Il résulte de là que l'usage fixé par la grammaire moderne, tendait à se généraliser, quoiqu'il n'y eût encore de règle absolue ni dans l'un ni dans l'autre cas.

De même lorsqu'on écrivait : « nos avons eschangié quanque » [quantum quocl) nos aviens (E his 4), il le (illi hoc) m'au- » roient requis (E ter 16), il ont vandu, otroié et aquitei ce que » [hoc quocl) il avoient et avoir pouoientet dévoient (N 4-7), » on ne pouvait pas mettre à un autre genre qu'au neutre les participes eschangié, requis, vandu, etc. Il est donc certain que le genre neutre s'était conservé pour le participe passé, soit qu'il fût joint au verbe être, soit qu'il fût joint au verbe avoir.

C'est encore au genre neutre qu'il faut attribuer le mot connoissant avec les différentes orthographes sous lesquelles il se présente dans les passages suivants : « faisons conosant à toz... » que (E his 3), fasons quenossant à toiz... que (E quater 3), je » faiz connoissant à touz... que (X 2), je fais connoissent à tous » que (Z 2). » Le sens ne permet pas de supposer que le mot connoissant se rapporte au sujet pluriel du verbe faisons, ou au sujet singulier du verbe fais; et comme on ne peut pas davantage le mettre en rapport avec le régime indirect à tous, on est obligé d'admettre qu'il se rapporte nécessairement au pronom ce sousentendu, c'est-à-dire qu'il est du genre neutre. Mais il ne suffit pas de savoir quel est le genre de ce mot, pour se rendre un compte exact du rôle qu'il joue dans les passages cités plus haut ; il faut aussi en déterminer la nature : c'est ce que je vais essayer de faire^ à l'aide de quelques rapprochements tirés des chartes de Joinville.

Au lieu des formules nous faisons oajefais connoissant que, on rencontre souvent je fais à savoir que (F L J 1, L 2, P 1 et y 1). Or on ne peut pas douter que, pour le sens, les mots à savoir ne soient ici l'équivalent exact de connoissant. Quel est donc le mot latin qui a pu conduire à ces deux équivalents de forme si différente? 11 sera facile de s'en rendre compte si l'on observe qu'à côté de la formule j/'e fais à savoir, on en rencontre une autre qui en diffère à peine : « après est à savoir que (0 26) , » et est à savoir que (R 55), et est eincor à savoir que (Z 34). » Il est évident que les mots est à savoir que répondent ici au latin est sciendum quod. C'est par la même raison que dans bien des passages l'infinitif français, i3récédé de la préposition à, représente le participe passif latin en forme de gérondif ^ J'en

l. On l'appelle %mhd\tm^w\. participe futur passif] mais il exprime moins l'idée de futur que relie d'obligation.

citerai ici quelques exemples : « et renoncent... à tous privilèges » ottroiés et à otroier (0 45), à totes indulgences enpetrées et ai » enpetrer (Q 34) , à tous privilèges donnés et à donner de par le » roy ou de par l'apostoile (S 100). » Quels sont les équivalents de ces infinitifs à otroier, à enjjetrer, à donner^ sinon les participes otriandis, impetrandis, dandis? Quand il est question ailleurs de blè à panre 2^6'il^6tiiebna7it à la dite grange (P 14), de trente sous que nous leur avons assenés à penre à nostre paiage de Mandles (S 36), de terres diverses à tenir et à avoir et à recevoir (Q 22), ce sont autant d'infinitifs précédés de la préposition à qui répondent à autant de participes en forme de gérondif. C'est donc aussi à un de ces participes qu'il faut rattacher la formule ^'e fais à savoir^, qui dérive du latin facio sciendum. Il est évident alors que la formule je fais connoissant dérive elle-même du latin facio cognoscendum, dont elle reproduit à la fois le sens et la forme étymologique. On arrive ainsi à constater directement que ce mot appartient au genre neutre.

Sans contester le genre neutre de ce mot, pourrait-on y voir un participe présent, pris dans le" sens passif? C'est ainsi que notre savant confrère M. Littré a cru devoir expliquer l'expression de deniers comptants, en rappelant que l'on dit aussi avec le sens passif une rue passante, une couleur voyante. Laissant de côté ces deux dernières expressions, qui sont relativement modernes, je m'occuperai uniquement de justifier l'explication que je propose pour les participes, en forme de gérondif, contenus dans les chartes de Joinville. Pourquoi recourir à la supposition d'un participe présent qui aurait été pris, contrairement à l'usage, dans le sens du participe passé, lorsque le même mot avec son orthographe peut représenter un participe en forme de gérondif pris dans son acception ordinaire? La finale ant convient aujourd'hui au gérondif aussi bien qu'au participe présent; c'est ainsi qu'on trouve dans une charte de Joinville

1. On sait que la formule je fais à savoir esl devenue de bonne heure je fais assavoir (U 2), de même qu'on a dit faire accroire au lieu de faire à croire, que l'on trouve encore écrit de la main de Malherbe (ms. fr. 9535) dans deux lettres, l'une du 16 avril 1609, l'autre du 2 février 1610. Notre savant confrère M. Adolphe Régnier m'a signalé, en même temps que ces deux lettres, deux exemples d'Amyot, recueillis dans le grand dictionnaire de M. Littré à l'article accroire.

le gérondif proprement dit en usant (S 18). Serait-il également exact de dire que la finale cmt du mot connoissent (Z 2) pût convenir à un participe présent? Ce qui m'en ferait douter, c'est que les autres participes présents des chartes de Joinville n'en fournissent point un seul exemple ^ quoique beaucoup d'autres mots soient alternativement écrits avec an et en. D'ailleurs sien recherche comment pouvait s'exprimer en latin la formule en deniers contanz ou contans (C 6, I 7, 0 6, Q 27), ne reconnaît-on pas qu'elle dérive aussi convenablement pour la forme et plus convenablement pour le sens de in denariis computandis que de in denariis compiitayitihus? N'est-ce pas avec le participe en forme de gérondif, plutôt qu'avec le participe présent assimilé au participe passé, que se concilie l'idée d'une condition à remplir exprimée dans ce passage de la charte de Vaucouleurs? « Li eschevin jurey venderoient tant des biens muebles et nom- » muebles à deniers contans, que nous en seriens paie dedans les » huyt jours après. (W 47-49) » L'idée d'obligation ne supposet-elle pas de préférence un participe passif en forme de gérondif dans cet autre passage de la même charte ? « Cil de la franchise » tienent et tanront lour muebles et lour heritaiges parmi dous » deniers paians à nous de la livre de l'eritaige (W 178-181). » Ces mots ont bien l'apparence du participe présent, mais ils n'en ont pas le sens naturel et ordinaire^ ; il faut donc y voir de préférence des participes en forme de gérondif, dont ils rappellent à la fois la forme et la signification.

Le genre neutre persistait non-seulement dans le participe passé et le participe en forme de gérondif, mais encore dans le participe présent, comme on peut le conclure du passage suivant de la charte de Yaucouleurs .• « S' aucuns de la franchise estoit » tenuz à nous pour dète, on ne porroit mettre la main à lui tant » comme on trouveroit tant vailla^it de la seue chose en mueble » et en heritaige comme la somme monteroit (W 139-142). » Il est évident que le participe présent vaillant ne peut être qu'un neutre, du moment où l'existence du neutre est constatée par les

1. Une seule exception serait fournie par le mot apparent (V 14); mais on peut tout aussi bien le considérer comme un adjectif que comme un participe.

2. N'est-ce pas cette ressemblance trompeuse avec les participes présents qui aura plus tard amené la formation irrégulière des féminins en ante, pour les participes en forme de gérondif employés dans les locutions telles que rue

passante, couleur voyante, musique chantante^ carte payante ?

exemples cités plus haut. On peut encore moins élever de doute sur le genre neutre des pronoms cf? et il, qu'on voit si souvent en rapport avec des participes ayant au sujet singulier une désinence qui empêche de les rattacher au genre masculin. On est encore obligé d'admettre comme appartenant au genre neutre les mots 77116171, teil et tout, qui se présentent au sujet singulier sans 5 finale ; « les iaues qui sont miein prope (L 19), ce qui en » seroit eschangié revenroit en mon servaige teil cum il estoit » davant (X 74), que tout demeure dou finage de Noncourt » (R 31). » Au lieu du relatif neutre qui, employé comme sujet dans un des exemples précédents, « ce qui en seroit eschangié » (X 73), » on trouve aussi que servant de sujet et répondant au neutre latin quod dont il reproduit mieux la forme : « ce que » an seroit anfraint (W 206). » Le sens oblige encore à reconnaître pour un pronom neutre le, dans ce passage de la charte de Yaucouleurs : « Ne nuns de celz de la franchise que nous vois- » sissiens faire prevost, ou doien, ou celerier, ou fouretier, ne » puet refuser qu'il ne le soit (W 130-133). » Plusieurs des pronoms neutres que je viens de citer comme employés au sujet, se rencontrent aussi au régime : on peut y ajouter quoi, et quanque avec ses différentes orthographes. Je propose d'y comprendre aussi les locutions au nostre et au lotir (W 105 et 112) signifiant à nos frais, à leurs frais, par analogie avec le pronom yniein dont le caractère neutre résulte, comme je l'ai dit, de son emploi au sujet sans 1'^ finale.

J'ai réussi, je l'espère, à prouver la persistance du genre neutre pour les différentes espèces de participes et pour un certain nombre de pronoms employés soit au sujet, soit au régime singulier. Un des exemples que j'ai cités contient même un adjectif neutre au sujet singulier : « les iaues qui sont miein » prope (L 19). » Gomme l'absence de 1'^ finale est ici un caractère non équivoque du genre neutre, on peut aussi voir un régime neutre dans le même adjectif qui se représente un peu plus loin pris substantivement : « Li devant dit abbes et couvens useront ^> de ces cent arpanz de bois k leur volante comme de leur » prope à leur (L 53-55). » Au contraire, le neutre verum est représenté deux fois par voirs avec 1'^ finale au sujet singuher, dans la lettre de Joinville à Louis le Hutin : il est bien voirs (AA 4), nous cuidiens que voirs frst (AA 6). De même on trouve dans le Credo (p. 524) : et sachiez que voirs estoit. Il

semble donc que dans les cas de cette nature, deux usages contraires étaient en présence, et que la trace du neutre latin commençait a s'effacer. De là vient qu'il est difficile de savoir s'il faut considérer comme des masculins ou comme des neutres, un certain nombre d'adjectifs pris substantivement qui ne se présentent qu'au régime singulier, tel que haut, lei, lonc, double, quart, sixaime, contraire, nouvel, etc. On est bien sûr qu'ils répondent à des neutres latins ; mais on ne peut savoir s'ils avaient conservé ce caractère en français, ou si l'usage ne les avait pas déjà transformés en masculins. Je les ai compris néanmoins dans la liste des mots neutres, mais en avertissant que cette attribution n'était pas certaine.

En ce qui concerne les substantifs proprement dits, il est certain que la plupart du temps le souvenir du neutre était presque entièrement oublié. Ainsi on trouve au sujet singulier avec r^ finale, quoique dérivant de mots neutres en latin, les substantifs ciliés, co7nmandemenz , dons, plais, seaus, status, vins, et d'autres que je pourrais citer. Mais il n'en faudrait pas conclure que, par exception, un substantif ne pouvait pas être considéré comme neutre. C'est sous cette forme que se présente le mot mestier dans la locution ce que 7nestier sera (H 62), tandis qu'il figure dans le Credo avec Vs finale qui caractérise le masculin : nous est mestiers que (p. 534). Ce qui m'engage à voir dans ces deux exemples contraires la trace de deux usages différents, plutôt qu'une erreur commise dans l'un ou l'autre des textes, c'est que les chartes de Joinville présentent plusieurs fois un même sulDstantif employé successivement au féminin et au neutre.

Ce substantif paraît au pluriel féminin avec trois orthographes différentes, setières (M 5, 17 et 20), sestières (E 6, P 10 et 11), sextières (Y 6 et 7). Je dis qu'il est féminin parce qu'il se termine par une 5 dans un passage où il est employé au sujet pluriel (M 20), terminaison qu'il conserve naturellement quand il est au régime. Mais contrairement à ces huit exemples, je trouve au régime pluriel sans 1'^ finale setière cinq fois (X 62, 64 et 67, Z 44 et 60) et sestière deux fois (C 10 et J 16). Ici encore il faut opter entre deux hypothèses : ou bien dans un texte généralement correct, des fautes nombreuses ont été commises sur un même mot ; ou bien, cette dérogation aux règles ordinaires de l'orthographe doit avoir sa raison grammaticale. La seconde hypothèse

étant de beaucoup la plus probable, il faut admettre que l'on employait tantôt le féminin pluriel sestières avec 1'^ finale, tantôt le neutre pluriel sestière sans s, répondant l'un à sestari as, l'autre à sestaria. J'ajoute qu'on employait aussi au sujet pluriel setter (X 69) eisestier (X bis 14) sans 1'^ finale à cause du latin sestarii, et au régime pluriel sestiers (X bis 5 et 10), terminé par une s à cause de sestarios. On retrouve donc ici, pour un seul et même mot, les trois formes qui répondaient en français aux trois genres de la déclinaison latine en us, en a et en iim.

Par une inconséquence qu'il faut signaler, le même clerc, qui écrivait setière au régime pluriel neutre sans 1'^ finale, écrivait avec Ys finale, comme étant au régime pluriel masculin, des participes passés, des pronoms relatifs et des noms de nombre qui se rapportaient à ce neutre. Je cite ici tous ces exemples pour bien constater que ces traces du neutre tendaient à s'efîacer, et qu'après avoir écrit le mot où elles se conservaient encore, l'habitude entraînait à donner aux mots voisins la forme propre au genre masculin, qui a fini en efi'et par se substituer au neutre dans l'usage moderne ^ Les chartes de Joinville tout en fournissant encore des exempl«^s nombreux et certains de ce genre destiné à disparaître de la langue moderne, montrent en même temps que ce changement était presque entièrement accompli. J'ai prouvé au contraire que, pour le genre masculin, la déclinaison du vieux français s'y était conservée plus intacte que ne le permettaient de le soupçonner les copies des textes littéraires du même temps. La démonstration de ces faits exigeait les détails dans lesquels je suis entré ; je serai moins long dans l'examen que je vais faire des formes de la conjugaison.

Ib"" INFINITIF.

On trouve dans les chartes plusieurs infinitifs de la

1. « Je lour ai amortiz el oufroiez à tenir à tous jours quatre setière de bief » (X 62). C'est à savoir dous salière que Aubers Mahons lour douna (X 64). Et » dons setière de bief qu'il puent avoir el tenir, etc (X 66-67). Dix setière de

» bleif lesquelz je et mi hoir lour devons faire délivrer (Z 44-46). Les dix

» setière de bleif desus nommeez et le dit bois lesquelz ie ai bailliez (Z 59-61). » C'est par erreur que dans ce dernier passage le copiste a écrit nommeez au lieu de nommez.

première conjugaison terminés en eir au lieu de er ^ Mais cette dernière orthographe, qui a fini par prévaloir, était déjà la plus ordinaire : je citerai notamment la charte de Vaucouleurs, où je n'ai compté que deux fois eir contre huit fois e7\ Il faut donc préférer les infinitifs en (?r, sans exclure pour cela la forme ier^ qui est indépendante de l'autre; c'est ainsi qu'on trouve dans le Credo les infinitifs jugier (p. 526) et tranchier (p. 510), quoique la finale eir n'y paraisse pas. Cette finale eir n'est qu'une des deux manières de représenter la terminaison latine are, et pour les mêmes verbes elle alterne fréquemment avec la finale er, en sorte qu'on trouve dans les chartes acorcleir et acorder, aleir et aler, etc. Au contraire on n'y trouverait pas d'infinitif en cer, cher et ger, mais en cier, chier et gier, comme adrecier, bouchier, gagier. Je me contente de signaler ici cette désinence en ier, sur laquelle je reviendrai quand je traiterai de Yi parasite.

La leçon nuir, dans la charte de mai 1278 (0 48), rattacherait à la deuxième conjugaison un verbe qui appartient aujourd'hui à la quatrième; mais comme on trouve nuire dans quatre autres chartes , la première leçon peut être écartée comme fautive. Au contraire, la leçon aquerre de la charte de mai 1302 (X 24) transporte à la quatrième conjugaison un verbe qui fait aujourd'hui partie de la deuxième. La régularité de cette leçon n'est pas douteuse; il en est de même de querre, enquerre, requerre ^ . On sait d'ailleurs que le verbe courre est dans le même cas : l'Histoire en fournit plus d'un exemple.

16" PRÉSENT DE l' INDICATIF,

Les chartes, selon l'usage ancien, suppriment presque toujours dans les verbes de la première conjugaison Xe par lequel se termine aujourd'hui la première personne du singulier. J'y ai noté une seule fois outroie, tandis que j'ai

1. Acordeir, aleir, empetreir, escoumenieir, esmandeir, gardeir, greveir, osleir, porteir, reclameir, lermineir.

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