‹ Mémoire sur la langue de JoinvilleChapitre 33 sur 55 · SONS NASAUX · texte numérisé non relu

SONS NASAUX

Les chartes de Joinville présentent des exemples nombreux de sons nasaux qui devaient se prononcer comme dans les mots empeschier, coiisoil, sans qu'il y eût une articulation de Vm ou de l'n qui concouraient à les représenter. Je crois au contraire que dans les mots tels que comme et connoissent le son cessait, ainsi qu'aujourd'hui, d'être nasal, et que l'on prononçait corne et conoissent, en laissant la voyelle de la première syllabe indépendante de la consonne qui se liait et s'articulait nettement avec la syllabe suivante. Aux présomptions qui se tirent de la prononciation moderne peuvent s'ajouter quelques preuves fournies par certaines variantes de l'orthographe ancienne.

Si la syllabe ment, qui servait comme aujourd'hui de désinence à la plupart des adverbes, se fat prononcée à la manière des Italiens, en découvrant le son propre de Ye par l'articulation distincte de Yn et du t, on n'aurait eu qu'une seule manière de l'écrire qui eût été sans doute conforme à l'étymologie. Mais comme le son de cette désinence était nasal et qu'il pouvait être aussi bien représenté par an que par en, les clercs employaient indifféremment l'une ou l'autre combinaison, ainsi qu'il est facile de s'en assurer en parcourant la liste spéciale des adverbes. C'est par la même raison qu'on écrivait à volonté antredit ou eydredit, et qu'on allait même jusqu'à employer Yn dans enpetrer ou Y m dans la première syllabe des mots amcombrement et emquison, quoiqu'on écrivît aussi et plus régulièrement empêtrer et enquerre. De là encore les variantes tempSy tens et tans, qui représentaient sous trois formes diverses un seul et même mot, prononcé de même manière et dérivé de même source. Si j'ajoute que davant s'écrivait aussi davent, malgré l'étymologie latine ante, et que la préposition in mise en français se représentait par an ou par en, c'est pour montrer qu'un son nasal unique répondait dans tous ces mots à des étymologies aussi diverses que pouvaient l'être les formes de l'orthographe vulgaire. Le seul cas où les lettres an fussent employées de préférence à en, c'était dans les participes

présents, qu'on voit tous écrits de cette manière, sans autre exception que celle du mot apparent (V 15); encore ce mot pourrait-il passer pour un adjectif.

On ne devrait point hésiter à reconnaître le même son dans les mots ancor ou encor^ ansi ou ensi, janvier^ encarnacion, si l'on ne rencontrait pour ces mêmes mots les variantes aincor et emcor, ainsi, jainvier, incarnacion. On se trouve ici, une fois de plus, en présence d'orthographes diverses qui devaient servir à figurer une seule prononciation. Telle est du moins l'hypothèse qui me paraît devoir être préférée, comme ailleurs, à celle de deux prononciations différentes pour un seul et même mot. Il n'est pas douteux d'abord que le son figuré tour à tour par les lettres an, en, ain, ein et in ne fut un son nasal dans lequel la consonne n n'avait pas d'articulation distincte, puisque dans le cas contraire elle eût mis à découvert des voyelles très-diverses qui ne pouvaient permuter entre elles. D'un autre côté, comme Vi pouvait être ajouté à Va et à Ye pour en renforcer le son sans le changer, rien ne s'opposait à ce que les combinaisons de lettres ain ou ein ne servissent, comme les formes an ou en, à figurer le son an, dans des mots tels que aincor, eincor et jainvier qu'on trouve écrits plus habituellement ancor, encor et janvier ^ Il en est de même du mot incarnation, parce que, tout en reconnaissant qu'en général les lettres in devaient se prononcer comme aujourd'hui, il est permis de croire que la forme latine du mot entraînait involontairement les clercs, et que la variante encaymacion figure la véritable prononciation. C'est par la même raison, je crois, que la première syllabe du mot indulgences a été écrite sous sa forme latine; tous les autres mots dont la préposition in forme la syllabe initiale, commencent dans les chartes par an ou en, de même que la préposition inter y est rendue par antre ou entre.

A côté de ces mots, où les combinaisons de lettres ain, ein et même in, me paraissent avoir la même valeur que les variantes anovicn, qui en déterminent, selon moi, la véritable pronon-

1. J'en dis autant des mots greinge et eintredii, qui alternent avec grange, aniredii et entredit.

dation, il s'en présente d'autres où l'on doit reconnaître de préférence notre son nasal m, quoiqu'il y soit figuré par des combinaisons de lettres semblables ou analogues à celles dont je viens de parler. Ainsi comme les mots chapelains , contraindre, main ou mein^ pain, saint, souverain ou chatelein, plein, por ceint, ne se présentent pas dans les chartes avec des variantes qui permettent de supposer aux combinaisons de lettres ain ou ein une valeur autre que dans la prononciation moderne de ces mêmes mots ou de leurs analogues, il serait arbitraire de croire qu'il faut y préférer le son an. De même c'est à la prononciation actuelle qu'on peut plus probablement rattacher celle des mots bien, chien, crestien, dey en, rien, vient, etc. Je croirais au contraire qu'il faut s'écarter de cette prononciation pour les syllabes finales en in des mots anterin, chemin, moidin, etc., parce que les finales analogues des mots ausin et autres, que j'ai cités plus haut, permutaient avec Yi simple et ne devaient point, par conséquent , représenter un son nasal. Je dois dire pourtant qu'à Joinville on les prononce aujourd'hui comme elles s'écrivent.

C'est ici le lieu de signaler de nombreuses variantes qui portent sur un même mot , et qu'on n'aurait pas dû s'attendre à rencontrer dans des chartes émanées de la chancellerie de Joinville. Il semble en effet que s'il devait y avoir un nom dont l'orthographe fût fixée par la tradition et l'usage de tous les jours, c'était celui qui s'inscrivait dans le préambule de toutes les chartes de l'historien de saint Louis. Cependant la première syllabe du nom de Joinville se présente dans ces chartes sous dix formes différentes. Voici le tableau de ces variantes, avec l'indication du nombre de chartes où chacune d'elles a été employée :

Gen, 1; Jein, 7; Joen, 1; Jon, 1.

Jen, 1; Jain, 3; Join, 17;

Jeein, 1 ; Gien, 1 ; Joing, 1 ;

Quand on compare ces variantes, il est facile de reconnaître que les deux premières, qui, dans notre système actuel d'orthographe, représenteraient plutôt le son jan, peuvent cependant se rattacher facilement aux quatre suivantes et représenter le même son que la première syllabe du verbe geindre. Il n'est pas moins certain que la septième, la huitième et la neuvième variante doivent être considérées comme l'expression orthogra-

phique d'un son analogue au premier, mais qui pouvait en différer un peu dans le cas où l'articulation de la consonne, avant de se reposer sur le son nasal m, aurait glissé rapidement sur Vo sans le laisser entièrement muet. Quant à la dernière variante, il faut y voir, non une faute de copiste, puisque la forme Jonville se représente trois fois dans le même acte (L his, 1, 28 et 34), mais une combinaison de lettres peu intelligente, essayée par le clerc de l'official de Langres pour peindre le son d'un mot qu'il n'avait pas l'habitude d'écrire ^ Laissant de côté cette variante, il restera, d'une part, six variantes qui se présentent dans quatorze chartes et qui répondent à la première syllabe du verbe geindre y de l'autre trois variantes employées dans dix -neuf chartes et qui peuvent avoir répondu à un son un peu différent. Cette différence, si elle existait, devait être peu sensible puisque l'on voit concourir dans la même charte les formes jein etjoen, employées par le même clerc qui s'est servi ailleurs de la forme Jon. Néanmoins, j'incline à croire que le son dominant in était précédé d'un son rapide et sourd, en sorte que la variante jeein serait celle qui dans nos habitudes en donnerait la représentation la plus exacte. Ce serait pour exprimer la succession de ces deux sons qu'auraient été employées les formes jeein, joe7i, join, joing, et peut-être gien^. Quant aux clercs qui ne tenaient compte que du son principal et dominant, ils se servaient des formes g en, j'en, jein et jain. Tout en supposant que l'on faisait entendre deux sons successifs quand on prononçait la première syllabe du nom de Joinville, je reconnais que le premier son devait être très-faible puisqu'il était négligé par certains clercs. Je dois ajouter en outre qu'il a fini par s'effacer entièrement puisque le nom de Joinville est écrit Ginville dans le testament de Marie de Lorraine, duchesse de Guise, en date du 6 février 1686^. Aujourd'hui les anciens habitants des villages voisins de Joinville prononcent encore comme écrivait Marie de

1. Ce même clerc s'éloignait de l'usage ordinaire en écrivant poor, avor, toiz, avenot, soenf, au lieu de pooir, avoir, toz, avenoit, soient.

2. Je crois retrouver la trace de ce double son dans la forme latine Juinvilla que nous a conservée une charte de 1J40 [Coll. Moreait, LVIII, 192). Dans une charte de 1132 on trouve au contraire l'adjectif /o?ivi/^enses, et dans une charte de 1148 Jonivillensi [Moreau, LY, 139, et LXII, 124).

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