‹ Mémoire sur la langue de JoinvilleChapitre 34 sur 55 · Fonds français, vol · texte numérisé non relu

Fonds français, vol

Lorraine ^ ; mais les personnes plus jeunes et plus lettrées ont adopté la prononciation qui correspond à l'orthographe officielle du nom.

Ce n'est pas seulement par analogie avec la prononciation moderne, c'est aussi à cause de quelques variantes orthographiques qu'on doit admettre l'existence du son nasal 07i dans la langue de Joinville. Des mots latins suum, homo Qinomen, dérivent le possessif 5on, le pronom indéfini on et le substantif nom, qui s'écrivaient le plus ordinairement dans les chartes comme nous les écrivons aujourd'hui, c'est-à-dire que l'm étymologique y était remplacée par Yn dans les deux premiers et s'était conservée seulement dans le troisième. Mais en même temps on rencontre quelquefois cette m étymologique dans som. (G 21) et dans cm (R 42, V 43) 2, tandis qu'elle fait place à Vn dans le mot non (H 1, N 4), en sorte que les lettres om ou on figuraient un seul et même son nasal dans lequel l'm ou Yn pouvaient permuter parce qu'elles ne s'articulaient pas.

Doit-on admettre que ce même son nasal pût permuter avec la diphthongue on? Plusieurs variantes orthographiques semblent rindiquer, mais je crois que cette permutation est plus apparente que réelle. Si l'on ne considère que la forme orthographique des mots donné (S 104) et donné (L 71), on dira que les syllabes don et dou étaient des équivalents ; mais le mot donné ne renfermait pas de son nasal s'il se prononçait comme aujourd'hui, et cette hypothèse semblera bien probable si l'on remarque qu'il s'écrivait aussi doné (D 4, L 32), et qu'alors la syllabe initiale consistait uniquement dans les lettres do. De là il est permis de conclure »que c'est le son représenté par ces deux lettres qui pouvait l'être par les lettres dou^ en sorte que cette permutation rentre dans la classe de celles qui avaient lieu si fréquemment entre la voyelle 0 et la diphthongue ou. C'est ce qui arrivait dans beaucoup d'autres mots où la voyelle 0 constituait le son final d'une syllabe, soit qu'elle en fût eôectivement la dernière lettre, soit qu'elle y fut suivie d'une n ou d'une m, parce que

1. Ce fait m'est attesté en même temps par M. l'abbé Desmot, curé de Joinville, et par M. Dumont, juge au tribunal de Saint-Mihiel. Je les prie l'un et l'autre d'agréer tous mes remercîments pour l'obligeance qu'ils ont mise à répondre à mes questions.

2. Je cite des passages où l'emploi de l'm n'est pas déterminé par le voisinage du h ou du p.

Tarticulation de ces consonnes, alors même qu'elles étaient redoublées, appartenait tout entière à la syllabe suivante. Ainsi malgré la réunion des lettres on et om dans la syllabe initiale des mots bonnes, commandemenz, commimaille, homme, le son nasal on n'existait pas dans cette syllabe, parce qu'elle pouvait se terminer par la lettre o quand on écrivait bones, comandemens, comunaille, home; c'était donc le son de cet 0 indépendant de Xn ou de Xm qui était représenté par la diphthongue ou dans les variantes bonnes, coumandemanz, coumunaille, houme.

En dehors des mots où Xo n'a pas aujourd'hui le son nasal, précisément parce qu'il est suivi d'une m ou d'une n redoublée, les chartes de Joinville n'en présentent qu'un petit nombre où l'on voie les lettres 07i et ou figurer alternativement dans la même syllabe. Je citerai d'abord convenances et convant, qui s'écrivaient aussi convenances et couvaiit. Ici encore j'inchne à croire que la diphthongue ou ne permutait pas avec le son nasal on, mais avec Xo simple des variantes covenances et covant, qui représentaient la véritable prononciation de ces mots. On s'explique facilement que l'étymologie ait fait conserver dans certains cas les lettres on du radical latin ; mais il serait difficile de s'expliquer que la lettre n eût pu être remplacée par im u, ou même complètement supprimée, dans une syllabe où elle aurait contribué à représenter un son nasal. Parla même raison, la lettre n devait être muette dans le nom de lieu Monteir, dérivé du latin monasterium, et c'est dans la variante Moteir, permutant avec Mouteir qu'il faut chercher la véritable prononciation du mot. Deux autres variantes de ce nom de lieu, Moster et Mostier indiquent assez probablement que le mot monaste^Hiwi, en passant dans la langue vulgaire, est devenu d'abord Mo7istier, puis Mostier et Motier, permutant avec Moustier et Moutier, en d'autres termes que la lettre n a disparu parce qu elle ne se prononçait pas devant les lettres st. On en peut conclure qu'elle était muette dans constraindre puisque les lettres ou de la variante coustraindre correspondent habituellement à l'o simple. C'est peut-être par un motif analogue que Xn de trans a disparu comme muette dans l'adverbe très et dans le verbe trespassera ^; c'est ainsi encore que Xn se

1 . C'est ainsi encore que du latin dcfensum s'est formé deffois, que de burgensis

supprimait dans la syllabe initiale du mot estrument. En dehors des exemples fournis par les chartes, on verrait que la même élimination s'est produite fréquemment dans des mots tels que mostrer, esi^oscr, etc. qui pouvaient conséquemment s'écrire moustrer, espouser. Au contraire, on ne voit pas la diphthongue ou se substituer aux lettres on dans un grand nomJire de mots où la syllabe initiale paraît avoir toujours conservé le son nasal, tels que C07n2jaig7iie, comiwrte, concession, condicion^ confenner, conseil, etc. La seule exception qui pût être objectée, c'est que l'article contract ou s'écrivait quelquefois on; mais il vaut mieux, ce me semble, admettre encore ici que l'n restait muette, comme dans la première syllabe du mot couvant.

Le son nasal un n'existe aujourd'hui que dans un très-petit nombre de mots, et je crois qu'il était aussi fort rare dans la langue de Joinville. Il est vrai qu'on y rencontre les lettres un dans denuncier, renuncié, quelcunquey cum, sunt ei orrunt ; mais il est probable que cette orthographe était purement étymologique, car les mêmes mots sont plus ordinairement écrits avec on au lieu de un. Néanmoins il serait possible que les lettres on pussent à l'occasion servir k représenter un son voisin de celui que nous figurons par un, puisqu'on trouve par exception auquons au lieu de aucuns; or si le son nasal un existait quelque part, ce devait être dans les mots aucun et chascun, qui renferment le radical pour lequel il est encore aujourd'hui le plus fréquemment employé. Ce serait peut-être à cause de cette prononciation exceptionnelle des lettres on que notre mot 2^oint, qui devait se rapprocher du son nasal in plutôt que de on, se trouve écrit une îo\^ pont (E quater 34). Quoi qu'il en soit, une autre circonstance semble prouver que les lettres un pouvaient être employées à cause de l'étymologie plutôt que pour peindre la prononciation; en effet, on les retrouve dans le mot volunté, dont l'orthographe ordinaire [volenté et volante) annoncerait plutôt que la seconde syllabe de ce mot faisait entendre le son nasal an. Au reste, loin d'insister sur ces conjectures, je dirai qu'il y a dans la prononciation de nos provinces de l'Est des

on a fait bourgeois, et que dans plusieurs noms de pays tels que Blesois, la finale oia répond à la désinence latine ensis. C'est par la même raison que l'arlicle composé eus, répondant à in illis est devenu es.

nasales dont on ne peut se faire une idée qu'après les avoir entendues, et que par conséquent il est impossiÎDle d'imaginer une orthographe qui les représente exactement.

29°. CHANGEMENTS DETERMINES DANS LES VOYELLES PAR LE DÉPLACEMENT DE l' ACCENT.

En parlant de chaque voyelle en particulier, j'ai eu occasion d'indiquer les diphthongues qui servaient à la renforcer, et de faire observer que ce renforcement se produisait à la syllabe accentuée plus souvent qu'ailleurs. Mais pour mieux montrer quelle a été l'influence de l'accent sur les sons, il ne sera pas inutile de réunir ici quelques exemples des changements qui se produisaient dans un même mot sur une voyelle déterminée, suivant qu'elle était ou non soumise à cette action ^ . Il en subsiste dans la langue actuelle des traces évidentes, mais auxquelles l'habitude empêche souvent de faire attention. Le hasard a voulu d'ailleurs que l'usage ait plus souvent méconnu que respecté la loi de ces modifications, en sorte qu'il y a tout avantage à l'étudier dans un temps où elle était moins complètement oubliée.

On en avait assurément perdu tout souvenir quand on imprimait en 1771 dans le dictionnaire de Trévoux : « Trouver, verbe » actif, autrefois Treuver ; il n'y a pas même longtemps que ce » dernier éiait encore en usage. Suivant Yaugelas, trouver et » treuver sont bons; mais trouver est meilleur. » Trouver est en eflet meilleur, et même beaucoup meilleur que Yaugelas ne le supposait. Cependant, malgré la préférence de ce grammairien pour trouver, Molière a pu écrire avec toute raison :

Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve

Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve.

1. Mon savant confrère, M. Ad. Régnier, m'a fait observer que de semblables modifications se produisent dans les mots de diverses langues, sans que l'influence de l'accent y soit pour quelque chose. Il m'a signalé, à cette occasion, les passages de la Grammaire comparée des Langues indo-européennes, où M. Bopp traite de l'espèce de balancement qui s'élablit entre le poids du radical et celui de la désinence. Voyez ce qui est dit dans cet ouvrage, aux paragraphes 129 à 132, des cas faibles, forts et moyens des mots déclinables; puis aux paragraphes 480 à 492, des désinences lourdes et légères des verbes, et de l'influence qu'elles exercent sur le radical.

C'eût été aussi fort bien dit au treizième siècle; mais on n'aurait probablement pas eu alors la tentation d'employer l'infinitif treuvery pas plus que j)leurer et demeurer. Joinville disait dans son Histoire plorer (p. 30) et je pleure (p. 32), comme on écrivait dans ses chartes demorer et demeure, trover et truei)ent, en remplaçant à la syllabe accentuée par la diphthongue eu Vo non accentué qui précède la terminaison toujours accentuée de l'infinitif. De même que nous disons encore aujourd'hui mourir et meurent, mouvoir et meuvent, vouloir et veulent, pouvoir et peuvent, Joinville pouvait dire aussi honorer ei honeurent {"^ . 132), couvrir eicuevreni (p. 168), ouvrir oevrent (p. 326), soufrir et seuffre (p. 462), jouer et jeue (p.178)'.

Ces exemples sont plus que suffisants pour établir que la voyelle o ou la diphthongue ou de la pénultième non accentuée se transformaient habituellement en eu par le déplacement de l'accent tonique. Mais il n'en faudrait pas conclure que cette règle fût toujours observée, même au treizième siècle. On trouve dans les chartes approve à côté à'apprueve, de même que demorent et demoure à côté de demeuy^e. Il n'est pas certain qu'à cette différence d'orthographe correspondît une différence analogue dans la prononciation ; mais il semble probable que la différence produite primitivement par l'accent, après avoir amené ce changement de la voyelle étymologique, avait décru peu k peu et qu'elle tendait à s'efïacer, puisque les clercs en étaient venus à confondre quelquefois sous une même orthographe la syllabe accentuée et celle qui ne l'était pas^. Il est assez difficile de s'expliquer pourquoi c'est le son de la pénultième accentuée qui l'a emporté dans les verbes pleurer et demeurer, tandis que celui de la pénultième non accentuée règne uniformément dans les verbes trouver, approuver, honorer, couvrir, ouvrir, souffrir qI jouer. Mais il faut remarquer que le son de la pénultième accentuée, en disparaissant de certains verbes, a

1. Quant à la forme jucroieni (Credo^ 522), je ne suis pas certain qu'elle soit régulière, et j'y verrais plutôt une faute du copiste, qui aurait dû écrire joueroient, parce que le conditionnel est en général calqué sur l'infinitif.

2. On en voit un double exemple dans l'infinitif grcusier et l'imparfait du subjonctif greusessent, où la diphthongue eu a été écrite au lieu de ou à une syllabe non accentuée, quoique les formes groiœier et grousier fussent certainement en usage.

laissé une trace dans des substantifs tels que pi^mve, honneur, jeu. On peut donc au besoin induire de l'orthographe de substantifs analogues celle de la pénultième accentuée des verbes qu'on ne connaît que par des temps où cette syllabe était dépourvue d'accent. Ainsi le substantif duel ou deul, employé par Joinville (p. 48), autorise à croire qu'à côté de l'imparfait doloit (Z 5) et du prétérit dolut {Hist, 480), il y avait à l'indicatif présent la forme je deiU, de même que le substantif euvre présuppose la forme j'euvi^e à côté de l'infinitif ovrer. Au contraire, l'existence du substantif offre (p. 110) peut justifier la leçon off'rent (p. 40).

De ce que la diphthongue eu a remplacé Yo du radical latin dans la syllabe accentuée de certains verbes et des substantifs qui ont respectivement la même origine, il ne faudrait pas conclure que ce changement se fût opéré simultanément dans ces deux classes de mots. Je croirais par exemple que la finale our ou or dominait encore du temps de Joinville dans les substantifs dont la désinence est aujourd'hui en eur; tandis que la diphthongue eu était employée, comme je le montrais tout-àl'heure, à la syllabe accentuée de plusieurs verbes où l'on préfère aujourd'hui la diphthongue ou. Ainsi la diphthongue eu aurait paru plus tôt dans les verbes, mais pour s'y maintenir moins longtemps et moins généralement ; elle aurait paru plus tard dans les substantif pour y dominer d'une manière définitive et presque absolue. Dans la langue usuelle, on ne compte guère aujourd'hui plus de quatre substantifs en our dérivant de mots latins en or ^ . Dans les seules chartes de JoinviUe, j'en ai noté douze qui, sauf le mot ancessour tombé en désuétude, existent tous aujourd'hui avec la finale eur^. Cette désinence ne dominerait certainement pas dans le manuscrit de l'Histoire si elle n'y avait pas été introduite par le copiste.

La lettre e subissait, sous l'influence de l'accent tonique, un changement analogue à celui que je viens d'indiquer pour la lettre 0 et la diphthongue ou. La langue actuelle en a conservé un exemple frappant dans les verbes tenir et venir, dont Ye sourd, remplacé par la diphthongue ie aux trois personnes du singulier

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