‹ Mémoire sur la langue de JoinvilleChapitre 35 sur 55 · Amour, cavalcadour, labour, troubadour · texte numérisé non relu

Amour, cavalcadour, labour, troubadour

2. Achelour, ancessour, faucillour, pescheour, prestour, priour, signour, successour, lenour. valour, vendour, veneour.

de l'indicatif présent, reparaît aux deux premières personnes du pluriel pour disparaître encore à la troisième personne du pluriel.

En d'autres termes, la conjugaison de ce temps se comporte dans ces deux verbes comme dans les verbes mourir, mouvoir, pouvoir et vouloir, puisque les uns prennent, perdent et reprennent la diphthongue ie, selon que la diphthongue eu paraît, disparaît et reparaît dans les autres. C'est ainsi qu'il faut expliquer les formes afiert (L 56 et Hist, p. 4) et affièrent (p. 124) où la diphthongue ie remplace \e simple de a fer oit (p. 206). De là encore fiert (p. 28) et ferir (p. 28), requier, requiert (p. 332), requièrent (p. 240) et requer oient (p. 518), liève (p. 322) et lever (p. 276), despiesce (p. 418) et depecie (p. 524). La forme liève et notre substantif relief permettent de rétablir reliève , au lieu de relève (p. 520), comme le substantif giet (p. 180) suppose la forme giète (J 7) plutôt que gète (Ilist. p. 524). Il n'est pas douteux non plus que Ve de la première syllabe de grever se changeait en ie, sous l'influence de l'accent tonique, puisque cette diphthongue paraît au subjonctif ^rze^ (L 20) et à l'accusatif pluriel griés (V 6) . De ces indices il est permis de conclure que le présent de l'indicatif présentait les formes suivantes : je gynef, nous grevons, ils grièvent.

De même qu'il y avait des exceptions pour le changement de la lettre o ou de la diphthongue ou en eu, de même aussi le déplacement de l'accent tonique n'amenait pas nécessairement la substitution de la diphthongue ie k Ve simple. Quoiqu'il y ait des textes où la forme appiele se rencontre , eUe ne paraît ni dans les chartes ni dans l'Histoire, où l'on écrit ap)2)ele (S 15 et 40) et appelle (Hist. p. 304). Dans d'autres cas, la diphthongue ei est employée de préférence à la diphthongue ie; mais c'est bien certainement sous l'influence de l'accent tonique qu'à côté de 7nener (Hist. p. 430), amener (p. 54), demenans (p. 378), remenames (p. 130), on a écrit meinne (p. 322), ameinne (p. 80), demeinne (p. 374), rameinne (p. 422). C'est ainsi encore que les lettres eit remplacent dans promeittent (Q 27) Ve sourd àepro^netons (H 153, W 117) ou proumetons (S 97). On devait en effet prononcer prometons ei promettent, comme nous prononçons jetons et jettent, ce qui n'empêchait pas d'écrire prometent (K 31), parce que.

indépendamment de toute orthographe Vc d'une pénultième accentuée restait nécessairement ouvert ^ .

La même voyelle subit encore de nos jours un changement très-sensible par le déplacement de l'accent dans des verbes tels que devoir et receiwir, où la diphthongue oi alterne avec Ye sourd, comme la diphthongue ie le fait dans teiiir et venir. A cette forme de conjugaison se rattachait celle de notre verbe voir, qui s'écrivait souvent veoir (Hist. p. 4), avec un e sourd précédant la désinence de l'infinitif, comme dans devoir et recevoir. Cet e disparaissait au singulier du présent de l'indicatif comme aujourd'hui; mais il reparaissait aux deux premières personnes du pluriel, qui s'écrivaient veons (p. 254) et veés (p. 264), au lieu de voyons et voijez. Par la même raison l'on àS&2i\. pourveoie (p. 90) et pourveance (p. 86), au heu de renforcer par la diphthongue, comme nous le faisons aujourd'hui, les syllabes non accentuées des mots pourvoyais et prévoyance. Cette même diphthongue, qui domine aujourd'hui dans la conjugaison du verbe corroyer, devait être réservée pour les syllabes accentuées du verbe , qui se présente dans beaucoup de textes à l'infinitif sous la forme conreer, et à la troisième personne du pluriel de l'indicatif présent, sous la forme conr oient (Hist. p. 168 et 324) ^. Au contraire, dans notre verbe peser ^ c'est Ye simple qui domine, avec un son alternativement sourd et ouvert, tandis que la forme i^oise (Hist. p. 266 et 342) montre que la diphthongue oi se substituait autrefois à Ye sourd sous l'influence de l'accent tonique.

Le déplacement de l'accent tonique a exercé aussi son influence sur la lettre a, mais la langue actuelle n'en renferme que des traces incomplètes. La conjugaison du verbe valoir au présent de l'indicatif atteste la substitution de la diphthongue au à l'a simple pour les trois personnes du singulier : je vaus, tu vaus, il vaut; mais Y a simple, qui ne devrait reparaître qu'aux deux premières personnes du pluriel, subsiste aussi à la troisième, quoiqu'il soit frappé de l'accent tonique. Une permutation ana-

1. La forme appelle que j'ai citée toul-à-l'heure prouve que le son ouvert de Ve pouvait s'indiquer comme aujourd'hui par le redoublement de la consonne. Les formes adrecier (p. 308) et adresce (p. 494) fournissent un exemple analogue.

2. Le participe pluriel féminin est écrit conrees (p. 164) au lieu de conreées, par suite d'une syncope qui a fait disparaître Ye sourd. Si la forme régulière eût été conroiées^ la syncope ne se fût peut-être pas produite.

logue est constatée dans l'impersonnel il faut. Ce renforcement de l'a, qui se retrouve dans l'Histoire pour les verbes vaut (p. 20) et faut (p. 124), serait attesté au besoin par la présence de la diplithongue au à la syllabe accentuée d'un assez grand nombre de substantifs, d'adjectifs ou de pronoms.

La lettre a se changeait aussi en ai sous l'influence de l'accent tonique, et la conjugaison actuelle du verbe saiwir en conserve la trace aux trois personnes du singulier de l'indicatif présent. La forme scvent dans l'Histoire (p. 468) est un équivalent de saivent, qui se rencontre souvent ailleurs, et qui complète le cadre de la conjugaison déjà signalée pour les verbes mouvoir et venir. Ce cadre était aussi complet à l'indicatif présent du verbe amer; car il n'est pas douteux que Va simple paraissait aux deux premières personnes du pluriel comme à l'infinitif amer (Hist. 20) et à l'imparfait amoit (p. 2), tandis que la diphthongue ai existait aux autres personnes du présent comme dans il aime (p. 10). Le rapprochement du substantif gaige et de Vmû.mi\i gagier dans les chartes permet également de conjecturer que la conjugaison de ce verbe était soumise à des changements analogues.

Une troisième transformation de Y a s'est conservée dans notre verbe il appert, dont l'Histoire présente deux formes différentes à l'indicatif appert (p. 54) et appiert (p. 60), tandis que le Credo fournit un exemple du subjonctif apere (p. 536). Soit que le renforcement de \a pût consister dans \e simple prononcé avec un son ouvert , soit qu'il fut plus régulièrement figuré par la diphthongue ie, toujours est-il que dans cette conjugaison Y a simple* devait caractériser la pénultième non accentuée des deux premières personnes du pluriel de l'indicatif présent (apparons et apparez), tandis qu'aux autres personnes il se changeait en e ou en ie sous l'influence de l'accent.

Pour montrer que cette influence agissait aussi sur Yi, je citerai d'abord, à côté des pénultièmes non accentuées du participe otrié (J 3) et de la première personne du pluriel de l'indicatif présent ottrions (W 199), Yi changé en oi a la première et à la troisième personne du singulier otroi-je (J 12) et il otroie (H 30). De là on pourrait déduire une forme de conjugaison analogue à celle de l'indicatif présent du verbe mouvoir; mais contrairement aux formes que je viens de citer, les chartes de Joinville fournissent pour le même verbe plusieurs exemples de

la diphthongue oi employée à la pénultième non accentuée des participes otroié, ottroiés et outroiez, puis de la première personne du pluriel de l'indicatif présent otroions et ottroions. D'où il résulte que la loi de transformation de Vi sous l'influence de l'accent n'était déjà plus observée, puisque la diphthongue oi s'employait si souvent au lieu de Yi simple à la syllabe non accentuée. C'est ainsi encore que cette diphthongue paraît à la pénultième non accentuée du verbe anqjoirier, ce qui autorise à croire qu'on l'avait plus régulièrement employée en écrivant fampoire; d'un autre côté le conditionnel envier oient (W 36 et 37) atteste l'emploi de l'infinitif envier, formé comme notre infinitif dévier, quoique la même charte, à côté de ce conditionnel , fournisse un double exemple de l'infinitif anvoier (W 156 et 157).

Si, au temps de Joinville, on écrivait otroier et otrier, mnpoirier et ampirer, envoier et e^ivier, faut-il en conclure que plus anciennement la diphthongue oi s'employât ainsi au lieu de Yi simple à une syllabe non accentuée? N'est-il pas plus probable qu'on avait commencé par avoir pour ces verbes une conjugaison analogue à celle du verbe mouvoir, et que la diphthongue oi dans les uns, comme la diphthongue eu dans l'autre, avait été d'abord réservée pour les syllabes soumises à l'influence de l'accent? Tant que la loi qui réglait ces permutations avait été observée, on n'avait dû avoir pour ces verbes qu'une seule conjugaison otrier, fotroie, nous otrions , amjyirier, fampoire , nous ampirons , envier, j'envoie, nous envions. Du moment, au contraire, où cette loi n'a plus exercé assez d'influence, on a pu créer comme une seconde conjugaison en employant les formes parasites et irrégulières otroier, otroions, etc. Telle serait peut-être la véritable origine de notre double verbe ploier et plier dont les deux formes ont pu concourir dans la conjugaison régulière de l'indicatif présent : je ploie... nous plions... ils ploient. C'est par une confusion analogue que dans l'Histoire on a écrit lièrent (p. 242), loiés (p. 168), liée (p. 366), je pri (p. 12) et il 2yroie (p. 442), p7Ha (p. ^) eiproia (p. 278), comme on trouve dans les chartes pria et proie, p^Hères et proière ^ .

De même que les suhniRniih preuve, honneur, jeu, attestent

1. Je puis ciler encore renoioient {Hisf. 220) e\ renioient (Credo, 522).

l'emploi de la diphthongue eu à la pénultième accentuée des verbes prouver, honorer, jouer, de même l'emploi analogue de la diphthongue oi est attesté pour les verbes qui se rattachent aux substantifs otroi, eyivoi, tournoi, effroi. Il n'y a donc pas de difficulté à en déduire par exemple les formes otroient, envoient, tournoient, effroient; mais comme du substantif conroi on déduirait aussi conroient, dont l'infinitif était conreer, tandis que celui à' otroient était otrier, il est facile de voir que l'infinitif peut rester douteux alors que certaines formes du verbe sont connues. On pourrait rattacher les formes guerroie (Hist. 32) et nettoie (94) aux infinitifs guerreer ou guerrier, netteer ou nettier, tout aussi bien qu'à guerroier et nettoier, puisque l'infinitif hardier, qui concourt dans l'Histoire (p. 122 et 366) avec le participe hardoiant (p. 130), aurait pu à plus forte raison se concilier avec l'indicatif hardoie. Quoi qu'il en soit, l'emploi simultané de l'infinitif hardier et du participe hardoiant dans l'Histoire est un exemple de plus de la confusion qui existait alors dans les conjugaisons de cette nature.

Les chartes fournissent bien peu d'exemples du renforcement de Yu à la syllabe accentuée d'un verbe. La diphthongue ni remplace par exception Yu simple dans les imparfaits du subjonctif fuist et fuissent; on la retrouve dans le prétérit je luiz, et à la troisième personne du présent de l'indicatif il duire; mais ce même mot y est plus souvent écrit avec Yu simple comme nous l'écrivons aujourd'hui. On voit encore la diphthongue ui, à la pénultième d'entrepi^esuires, alterner avec Yu simple d'entrepresures, de même que dans le Credo on trouve alternativement, à la syllabe non accentuée, luiteîres (p. 534) et lut erres (p. 536). S'il y a une conclusion à tirer de ces rares exemples, c'est que la loi du renforcement de Yu sous l'influence de l'accent tombait déjà en désuétude.

Pour montrer comment le déplacement de l'accent amenait le renforcement de certaines voyelles, principalement aux trois personnes du singulier de l'indicatif présent et à la troisième du pluriel, j'ai cité jusqu'ici des verbes dont l'infinitif attire laccent tonique sur l'une des désinences er, ir et oir, qui caractérisent ce qu'on appelle la première, la seconde et la troisième conjugaison. Il me reste à faire voir que cette loi s'observait aussi dans des verbes de la quatrième conjugaison, où l'accent porte nécessairement à l'infinitif sur la voyelle du radical. Nous en avons un

exemple dans notre verbe prendre, où le son nasal et plein de l'infinitif se conserve au singulier de l'indicatif présent, pour se changer en e sourd lorsque l'accent se porte sur la terminaison des deux premières personnes du pluriel [prenons, prenez), et se prononce comme un è ouvert à la troisième personne où l'accent le û^appe de nouveau. La conjugaison du même temps pour le verbe boire donne un résultat analogue, si ce n'est qu'au lieu d'im e sourd c'est un u qui remplace la diphthongue oi à la syllabe non accentuée ; dans l'Histoire, au contraire, c'est un e sourd qui paraît à l'imparfait^'^ bevoie (p. 14), et qui devait par conséquent s'employer aussi pour les deux premières personnes du pluriel de l'indicatif présent. Pour le verbe croire, on trouve dans l'Histoire les formes Jr^ croy, vous créez, ils croient, et l'imparfait y (? creoie, qui suffisent pour prouver que cette conjugaison était réglée par la loi de l'accentuation, et que Ye simple y remplaçait à l'occasion la diphthongue oi.

En résumé, les conjugaisons, telles qu'elles se présentent dans les chartes de Joinville et dans l'Histoire, offrent des indices plus nombreux que nos conjugaisons modernes de la modification que subissait la voyelle du radical sous l'influence de l'accent tonique. Cette loi, qui s'observait alors plus souvent qu'aujourd'hui, était cependant déjà violée dans certains cas, en sorte qu'après en avoir constaté l'existence, il faut se garder d'en exagérer l'influence réelle. D'ailleurs, à côté des faits divers qui attestent tourà-tour l'observation ou la violation de cette loi, il s'en présente d'autres dont le caractère est très-difi"érent ; je veux parler de certains radicaux qui n'étaient pas de nature à laisser leur voyelle se modifier par le déplacement de l'accent, et qui la conservaient invariable dans toute l'étendue de la conjugaison. J'en vais citer quelques exemples.

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