VOYELLES LONGUES PAR POSITION
Les chartes de Joinville contiennent plusieurs verbes où l'accent frappe tantôt sur la terminaison sans atteindre le radical, tantôt sur le radical parce que le radical se confond alors avec la terminaison ou que cette terminaison consiste dans un e muet. L'accent frappe sur la terminaison sans atteindre le radical dans les mots confermons (H 152), servir (W 116),
perdait (W 171), partait (V 12), acorder (J 19), porter (L 80), torner (L 39), renonçons (S 99), entendons (I 112), consentir (S 105). Au contraire, l'accent frappe sur le radical dans les mots conferme (U 9), servent (D 5), perdre (R 12), ^65j9ar^ (R 45), acort (L &Z5 34), comporte (Q 17), tornent (I 11), re7toncent (N 16), atendre (B 7), consant (L ôz5 34). Pourquoi dans l'un et l'autre cas la voyelle du radical (que ce fût un a, un e ou un o) restait-elle fixe, alors que la même voyelle changeait dans la conjugaison des verbes tels que gagier ou amer, tenir ou moynr, plorer ou honorer? Sans prétendre donner de ce fait une explication générale, on peut du moins faire observer que dans les verbes où la voyelle du radical restait invariable, elle était suivie de deux consonnes qui la rendaient longue par position (confînnare, servire); tandis que dans les verlDes où cette voyelle se modifiait sous l'influence de l'accent, elle pouvait être longue ou brève par nature {plorare, tenere), mais elle n'était pas suivie de deux consonnes qui la rendissent longue par position ^ .
Si une telle observation était généralement exacte elle pourrait être acceptée pour règle, alors même qu'elle serait sujette à quelques exceptions. Il en est que je veux signaler immédiatement parce qu'elles sont fournies par des verbes où la voyelle du radical se modifiait quoiqu'elle fût longue par position en latin. A côté des infinitifs sou frir, souffrir ou s offrir (p. 8, 484 et 510), on trouve dans Joinville il seuffre (p. 462), c'est-à-dire que la voyelle u de sufferre, quoique longue par position et représentée par o ei ou k la pénultième non accentuée de l'infinitif français, se change en eu quand elle est frappée de l'accent dans seuffre. Cela tient, je crois, à ce qu'une consonne redoublée pouvait se convertir en une consonne simple dans les habitudes de la prononciation, en sorte que la voyelle suivie de cette consonne redoublée dans l'orthographe régulière, mais articulée comme si elle eût été simple, n'était plus considérée comme étant longue par position. Ainsi je puis dire que dans les chartes de Joinville le verbe acorder n'est pas une seule fois écrit par deux c, et que les exemples de cette nature y sont si nombreux qu'ils
1. C'est la confirmation de la règle énoncée par M. Burguy sur la conservation des brèves suivies de plusieurs consonnes {Gramm. de la langue d'oïl, 1, 23).
ne doivent pas être attribués à la négligence des copistes, mais à une influence réelle de la prononciation sur l'orthographe ^
Les chartes de Joinville fournissent un autre exemple d'une voyelle longue par position qui changeait sous l'influence de l'accent tonique. On y trouve, en effet, le futur afferra accentué sur la finale ; mais 1'^ du radical étant frappé de l'accent se change en ie dans aflert à la troisième personne du singulier de l'indicatif présent. C'est ainsi encore que- l'on rencontre dans THistoire à côté de a fer oit (p. 206) les formes aflert, affiert (p. 4) et affièrent (p. 204). Si j'ai dit que la voyelle était longue par position, c'est moins à cause de l'infinitif afferre que de la troisième personne du singulier affert ; mais elle ne l'était pas dans afferOy affermius, affermit, ni dans la presque totalité de la conjugaison. J'incline donc à croire que le français affert a été calqué sur la forme archaïque afferit, et que la conjugaison complète, j' a ffier s, tuaffîers, il affert, nous afferons, vous afferez, ils afférent, répondait à un type conservé en partie seulement dans la bonne latinité, et dans lequel la voyelle e n'était pas longue par position. J'ajoute que l'ancien infinitif français afferir se rattache à ce type archaïque et non à la forme contracte afferre, de même que notre infinitif mourir dérive de l'ancienne forme tnoriri.
La conjugaison de ce verbe mourir, comparée à celle du verbe acorder peut fournir une autre preuve de la manière toute diff*érente dont l'accent agit sur la voyelle du radical selon qu'elle est ou n'est pas longue par position. Je trouve dans les chartes l'infinitif ??zoWr et dans l'Histoire meurent (p. 28), kla troisième personne du pluriel de l'indicatif présent. Il est donc certain que ce verbe se conjuguait comme aujourd'hui, et que Vo du radical, changé en eu par l'accent, reparaissait quand cet accent frappait
1. Je ne veux pas dire que toute consonne redoublée fût considérée et prononcée comme une consonne simple, mais qu'il en était ainsi dans certains cas. C'est ce qui peut s'observer dans la prononciation moderne, où l'on s'abstient, par exemple, de faire sentir le redoublement de Vr dans arrangement, quoiqu'on en tienne compte dans ferrugineux. Cela me conduit à dire que Ve de ferrum devait être considéré comme long par position, tout aussi bien que le premier i de firmitas, et que dans le premier mot une consonne redoublée produisait le même effet que deux consonnes différentes dans le second ; car à chacune de ces voyelles répond une voyelle simple dans le mot fer et le nom de lieu Férié. Au contraire, aux voyelles brèves par position de férus et de feritas répondent les deux diphthongues de nos mots fier et fierlé.
sur la terminaison. Les chartes fournissent d'un autre côté l'infinitif acorc/('r et la première personne du singulier de l'indicatif -présent j'acort, où Vo du radical subsistait, quoique frappé par la terminaison. Cet o se maintenait donc aussi à la troisième personne du pluriel, et si l'on avait eu occasion de l'employer dans les chartes ou dans l'Histoire, on eût écrit acordmt quoiqu'on y écrivît meure^it. Pourquoi cette différence ? lia voyelle 0 qui entre dans le radical des deux verbes existait non-seulement dans toute la conjugaison des verbes ^norior et accordo^, mais dans les substantifs mors et cor, d'où ils dérivent. En français, tandis qu'elle se maintient dans le substantif mort et qu'elle disparaît dans meurent, elle disparaît au contraire dans cuer (Hist. p. 8) et se maintient dans acordent. Les lettres or étant l'élément commun de ces radicaux ne peuvent expliquer ce résultat ; ce qui peut l'expliquer, c'est que Yo transformé en eu n'est long par position, ni dans morhint, type barbare de mewrent, ni dans cor, tandis que Yo persistant est long par position dans mortem comme dans accordant.
On pourrait m'objecter que si Yo n'est pas long par position dans cor, il l'est dans cordis et cordi, que les substantifs se formaient non-seulement sur le nominatif, mais encore sur les cas indirects, et que par conséquent je dois montrer pourquoi le mot cuer dérivait, non de ces cas indirects, mais uniquement de la forme cor. Je réponds que le cas indirect d'où dérive une des formes des anciens substantifs, est en règle générale l'accusatif et non le génitif ou le datif, et que le mot cor étant neutre, c'est sur l'accusatif cor que le français cuer s'est formé. Il y a dans l'ancienne langue un mot qui fournit une preuve incontestable d'une formation analogue, c'est le substantif u^s ou oes, qui ne peut venir que de l'accusatif neutre opus ; car le génitif operis ou le datif 02:feri eût produit un mot tel que notre mot œuvre, qui s'est formé sur opéra. Je n'ai pas besoin de faire observer qu'ici le doute n'est pas possible parce que le mot oes est connu surtout par des locutions telles que à son oes (ad suum opus) où il est employé au cas indirect. Cuer se rattache donc à l'accusatif (?o'/', comme oes à Y acciissiiii opus -.
1. Je cite ce verbe de la basse latinité puisqu'il répond au verbe français acorder ; je pourrais m'appuyer au besoin sur le verbe concordare.
'1. Barlsch, dans sa Chrestomathie cite plusieurs autres mots qui se sont formés de même de l'accusatif neutre, corps, lez, piz, temps (p. 480).
Il ne sera pas inutile de répondre à une objection que peut suggérer le verbe joint (L 67) à la troisième personne du singulier de l'indicatif présent, où la voyelle u du \Siimju7igit se trouve remplacée par la diplithongue oi, quoique cet u soit long par position. Je ferai observer d'abord qu'à ce renforcement de Vu àejwigere et des verbes analogues, ungere ei2^U7igere, répond le renforcement de Vi changé en ei dans nos verbes ceindre ^i 'peindre qui dérivent du latin cingere ei jmtgere. Or toutes ces dérogations à la règle ordinaire doivent avoir pour cause la prononciation douce du g dans ces mots, où il était comme une demi -voyelle analogue au j. C'est par la même raison, si je ne me trompe, que de virgineni on a fait vierge, tandis que de virgani on a fait verge, Vi du premier mot n'étant plus considéré comme long par position à cause du g doux, tandis que la même voyelle dans le second était considérée comme telle à cause du g dur. On s'explique, par cette distinction entre le g doux et le g dur, qu'aux syllabes initiales à'ungere et dCmiguentuni répondent aujourd'hui deux syllabes différentes, l'une qui est renforcée dans oindre, l'autre qui ne l'est pas dans onguent. Il n'y a donc en réalité, dans le Yerhe joint qu'une exception apparente qui confirme la règle au lieu de l'ébranler.
La même explication ne pourrait s'appliquer au participe passé Jom^, qui dérive du latin junctwn, où Yu est long par position comme suivi de trois consonnes. Ce participe ne se présente pas dans les chartes, mais on y trouve le substantif point, qui est exactement dans les mêmes conditions comme répondant au latin punctum. Dans l'un et l'autre mot la diphthongue oi représente certainement un renforcement de Vu, de même que dans le mot saint la diphthongue ai est un renforcement de l'a de sanctum. Ce qui montre que la diphthongue ai est un renforcement de Va, c'est que dans un grand nombre de mots elle représente un a qui n'était pas long par position : tels sont par exemple les mots V endeniahi, pain, main, chapelains, qui se rencontrent dans les chartes et qui dérivent du lathi 7na7ie, pane/n, nianwn, capellanus. Au contraire. Va étant long par position dans des mots latins tels que annum et bannum, dans la désinence des participes présents et dans un grand nombre de mots qu'il serait trop long d'indiquer, c'est le son nasal an, et non le son ain, qui répond aux lettres an de ces différents mots
latins. Il est donc certain que notre mot saint s'est formé de même que si les lettres an du mot sanctum étaient suivies d'une voyelle comme dans les mots mane, panum, capellanus.
L'analogie qui existe à cet égard entre les mois joint et saint, ne peut-elle pas se constater dans une autre classe de mots? Un rapprochement bien naturel se présente pour nos mots fait et trait où la diplithongue ai remplace Va long par position des mots factmn et tractiim. Si j'y ajoute les mots droit, huit, destriiite, où les chartes montrent autant de diphthongues qui remplacent une voyelle suivie des lettres et dans les mots latins diy^ectum, octo, destriicta, il deviendra bien probable que Vu du moi jtmctum s'est changé en oi par la même raison que les voyelles a, o et u se sont changées en diphthongues dans tous les mots que je viens de citer. Il en faut conclure que la double articulation du c et du t offrait une difficulté dont on s'est affranchi en retranchant la preinière des deux consonnes, et que la seconde voyelle s'est introduite en compensation de ce retranchement ^ Or, du moment où une seconde voyelle venait tenir la place du c, la voyelle principale cessait d'être considérée comme longue par position, et le mot français au lieu de se former sur junctum, sanctum, factmn, etc., ne reproduisait que des mots altérés par une prononciation vicieuse et dont la prétendue orthographe eût été Jwn2Yi^m, sanitum, faitum, etc.
C'est probablement aussi par une difficulté de prononciation qu'il faut s'expliquer ce qui se passait dans certains mots terminés en allis, allus et alis, mots où les lettres al se tranforment souvent en au. Ce changement était moins habituel au régime singulier; c*ar si on trouve vau (H 72) et seneschau (H 19), on peut dire que dans l'usage ordinaire on écrivait val de vallem (H 65), cheval de eahallum (W 114), et officiai de officialem (E quater 19). Au contraire, le changement de al en au était de règle au sujet singulier et à l'accusatif pluriel, par exemple dans vaus de valles (D 4), chevaux de cahallos (W 101), et officiaus de offcialis (E quater 23). Il est certain que le redoublement de la consonne l n'était pour rien ni dans l'un ni dans l'autre résultat. En effet, d'une part la désinence al représentait aussi bien Va suivi d'une / simple dans officialem, que
l . Le.; organes italiens se sont affranchis de cette difficulté ou en supprimant le c comme dans gmnto et santo, ou en redoublant le t, comme dans faito, tratio, etc.
suivi d'une / double dans caballumei dans vallem; d'autre part la désinence aus représentait également Y a suivi d'une l simple dans officialis ou Va suivi d'une l double dans caballos ou dans valles. On peut se demander pourquoi c'était d'un côté la désinence al, de l'autre la désinence ans qui prévalait alors. Gomme ce résultat ne dépend ni de la voyelle a, qui est toujours la même, ni du redoublement de la consonne qui la suit, il faut en chercher l'explication dans la différence essentielle que présentent ces deux séries de désinences latines. Or cette difiérence consiste dans les sons um et em, comparés à os y es et is; c'est-à-dire qu'à l'élément commun al s'ajoute, tantôt un son sourd, où l'articulation de Xni devait être à peu près nulle, puisqu'elle ne laisse aucvme trace dans les mots français correspondants; tantôt un son lié à l'articulation d'une s qui s'est conservée dans l'orthographe moderne. Je crois que dans le premier cas la lettre l pouvait se maintenir parce qu'elle s'articulait sans difficulté; et que dans le second cas, cette consonne se combinait plus difficilement avec la finale s, qui se faisait sentir et embarrassait l'organe comme si les mots latins se fussent écrits cabals, vais et officiais. C'est par la même raison sans doute que la diphthongue au a remplacé al dans aube et autre, où la consonne / se heurtait désagréablement contre un b dans alba et un t dans aller.