SUBSTANTIFS
En thèse générale, les substantifs masculins se terminaient au sujet singulier par une s, qui disparaissait au régime : ainsi les sujets singuliers jières, 7^ois, liens, bans, doiens, chevaliers, fours, devenaient au régime père, roi, lieu, han, doien, chevalier, four. Il y avait d'autres substantifs où 1'^, signe du sujet singulier, au lieu de s'ajouter simplement au radical, en altérait la désinence et se transformait quelquefois en œ ou en z. Je citerai les régimes c?/crc, bief chief, couvent. Dieu, consoil, fil, dont les sujets singuliers étaient c/(?r5, blés, chiés, convens, Diex, consoz, fiz. Il faut y ajouter le régime prevost, qui devient au sujet prevos, de même qu'au régime ost correspond dans les chartes le sujet os. Pour tous les substantifs dont j'ai parlé, le régime pluriel emprunte exactement la forme du sujet singulier, et le sujet pluriel celle du régime singulier, en sorte que toute la déclinaison consistait dans deux formes seulement.
Il y avait même une classe de substantifs qui ne se déclinaient pas du tout : c'étaient ceux dont le radical se termine par s, ^ ou z, et qui par cette raison conservaient cette finale au régime singulier comme au sujet pluriel : je citerai les mots deffois, cors et trefonz, auxquels on peut ajouter décès malgré les formes decest (U 23) et decet (X bis 13), données par exception, plutôt que par erreur, au régime singulier de ce mot.
L'ancienne déclinaison a laissé au contraire des traces plus sensibles dans un certain nombre de substantifs qui étaient généralement imparisyllabiques en latin, et qui se modifiaient plus profondément en passant du sujet au régime : abbes-ei, homhomme, maires-maieur, [niés]-neuvou, randerres-[dour], sires (et rarement sire)-signour^, [venderres]-dour . La lettre 5 à la fin de maires, randerres et sires n'est pas étymologique, et bien des textes ne la donnent point à la fin de ces mots et d'autres de la même catégorie ; mais elle est marquée dans les chartes, où l'on trouve cependant sans s le sujet hom, qui ailleurs est quelquefois écrit homs. Dans l'Histoire, on trouve
1. Ou trouve également ce mot, commençant par seign et plus rarement par seingn ou segn \ la finale eur, sans être rare, est bien moins fréquente que our et or.
sans s finale emperiere (p. 130), pecherre (p. 258)^ ; avec 1'^, au contraire, lierres (p. 276), et hons (p. 286, 314 et 316). On est donc autorisé k suivre l'un ou l'autre usage.
Ce qui caractérise plus particulièrement la déclinaison des substantifs dérivés de noms imparisyllabiques en latin, c'est que, tout en faisant servir pour le sujet pluriel la forme du régime singulier, elle n'emploie pas celle du sujet singulier pour le régime pluriel. Elle crée pour ce cas une forme distincte, en ajoutant une 5 à la désinence commune du régime singulier et du sujet pluriel. A-insi après avoir transporté du régime singulier au sujet pluriel les formes home, hoiime ou homme, pescheour, randeor, signoitr, successor, veneour, cette déclinaison les modifie par l'addition d'une s finale pour en faire les régimes pluriels homes, hoiimes on hommes, pescheours, randeors, signours, successors, veneours. Il y a donc dans cette classe de substantifs une première forme qui est propre au sujet singulier, une autre qui est propre au régime pluriel, une troisième qui est commune au régime singulier et au sujet pluriel.
Tous les textes du treizième siècle et ceux de la première moitié du siècle suivant fournissent des exemples plus ou moins nombreux de ces différents systèmes de déclinaison, et l'on en rencontre aussi dans le texte de l'Histoire comme dans celui du Credo. Les chartes de la chancellerie de Joinville ne fournissent donc les éléments d'aucune théorie nouvelle; mais on y trouve la preuve que les règles de la déclinaison, telles que je viens de les rappeler, y étaient parfaitement observées, et que si les mêmes règles sont presque toujours violées dans le texte de l'Histoire tel qu'il nous est connu, c'est que le copiste, au Heu de reproduire l'orthographe de l'original, y a substitué trop souvent celle dont il avait lui-même contracté l'habitude.
L'orthographe des substantifs féminins a subi ces altérations, mais dans une proportion moins considérable.
Ceux qui se terminent par un e muet ont au singulier une seule forme qui sert pour le sujet comme pour le régime ; cette même forme, augmentée de 1'^ finale, sert pour les deux cas du pluriel. En d'autres termes, ces substantifs se comportent généralement comme dans le français moderne, où il ne subsiste pas
2. Dans le Credo, au contraire, j'ai noté ji^ec/i/erres (p. 518), ainsi que combaterres (p. 534), creerres (p. 512), lulierres et luterres (p. 534 et 536).
d'autre trace de déclinaison que Vs finale qui distingue le pluriel du singulier. Il est cependant des substantifs féminins, terminés autrement que par Ve muet, qui à l'exemple des masculins, prennent une s finale au sujet singulier, et la perdent au régime. C'est ainsi qu'on trouve dans les chartes de Joinville présentations (G 19), tenours (T 17) ou teners, qu'il faudrait probablement lire ténors (U 7); moitiés (R 51). Le Credo constate le même usage pour les sujets singuliers féminins des mots chars en latin caro (p. 514), dolours (p. 516), foiz en latin fides (p. 508), 7ners (p. 532), veritez (p. 514) et vertus (p. 508). Dans les chartes, les mots de même désinence que veritez, dont le nominatif latin se termine par tas, font presque toujours leur régime singulier en tei ou tey et très-rarement en té {communautei, crestientei, férraetey, moyennetey, seurtei, volontei, etc.). Ces traces de déclinaison au singulier de quelques substantifs féminins ont disparu du texte de l'Histoire, et doivent y être rétablies, conformément à l'orthographe des chartes et du Credo. Quant au pluriel féminin, où le sujet et le régime prenaient Vs finale, soit que le substantif se terminât ou non par Ye muet au singuher, il se présente généralement sous la même forme dans les chartes, dans le Credo et dans l'Histoire.