ADJECTIFS
Les adjectifs masculins se comportent comme les substantifs du même genre. Les uns prennent 1'^ finale au sujet singulier et au régime pluriel, la perdant au régime singulier et au sujet pluriel. Ainsi on trouve dans la même charte (Y 33), au sujet singulier souverains, et au sujet pluriel souverain. D'autres adjectifs conservent toujours 1'^, Vx ou le z comme finale, parce que cette lettre appartient k leur radical : de là les régimes singuliers bateis (H 76) et religieœ (I 4) ou religieux (K 8) ; de là encore le sujet pluriel religions (X bis 9). Il y avait enfin des adjectifs comme mieudre-meillor, graindre-graignor, etc., qui suivaient la règle des substantifs imparisyllabiques; mais les chartes n'en fournissent pas d'exemple.
Les règles propres à la déclinaison des substantifs féminins s'appliquent aux adjectifs de ce genre; ceux qui se terminent par
un e muet restent invariables à tous les cas du singulier, et ajoutent à cette forme unique Vs finale pour tous les cas du pluriel . On trouve donc au sujet singulier, sans 1'^ finale, ferme (B 15), estahle (B 15) ou estauhle (G 33); et au sujet pluriel, avec 1'^, fermes (L 82), estaUes (L 82) ou estaubles (X 79). Mais il y avait des adjectifs féminins qui ne se terminaient point par un e muet, et qui dérivaient d une forme servant en latin pour les deux genres : ceux-là suivaient au singulier les règles de la déclinaison masculine. Les exemples n'en sont pas nombreux dans les chartes, mais comme le fait est constaté par d'autres textes, ils suffisent pour confirmer une règle d'ailleurs bien établie. J'ai noté deux fois grans au sujet féminin (W 72 et X bis 6), alors que dans les mêmes actes grant se rencontre aussi deux fois au régime (W 210 et X bis 32). Je puis citer encore le pronom indéfini tel, qui se présente au sujet singulier féminin sous la forme teiœ (T 12), et qui faisait au régime tel (E 9). L'analogie autorise à faire remarquer que le pronom relatif laquelle se déclinait de la même manière, puisqu'on trouve au sujet singulier tantôt la qiiex (Q 15. T 12), tantôt la quez (H 67), et au régime la quel (H 121). Il n'est donc pas douteux que parmi les adjectifs et les pronoms qui n'avaient qu'une forme en latin pour les deux genres, il s'en présente dans les chartes de Joinville qui suivaient au singulier les règles de la déclinaison masculine. Mais je dois ajouter que l'on rencontre dans ces mêmes chartes quelques exceptions à cette règle.
Parmi les adjectifs qui avaient en latin une désinence commune pour les deux genres, j'en ai trouvé un surtout qui a presque toujours dans les chartes une forme spéciale pour le féminin, c'est le mot présente. Sauf une charte de 1270, qui contient ces presenz lettres (M 2), partout ailleurs on a écrit présente et présentes. Les régimes pluriels personneles et reeles (S 76 et 77) constituent une exception du même genre. En outre, j'ai remarqué le pronom tele et telle (S 22, V 24, W 74, Y 15), au lieu de teil ou tel ; mais ce mot se présente plus souvent avec la désinence masculine ; et je dois ajouter aussi que laquel et laqiieil, sont bien plus ordinaires que laquelle. Il est donc vrai de dire en résumé que les désinences françaises al, el, ant et ent , répondant aux désinences latines alis ^ ans et ens, servaient généralement pour le féminin comme pour le masculin, ainsi que toute désinence dérivant d'une désinence latine com-
mune aux deux genres. Les chartes m'ont fourni par exemple, comme adjectifs féminins au régime singulier, loial (I 118), corporeil (N 22), pharochial Qi i^harochal (G 7 et 13). Si l'on se rappelle d'ailleurs que la plupart de nos adverbes sont formés d'un adjectif féminin suivi de la finale ment^ on peut dire que les chartes attestent implicitement l'existence des mots soitfisant, bannal et especial comme adjectifs féminins par cela seul qu'elles contiennent les adverbes soufisamment (W 90), bannalment (X 58), et especialmeiit (Y 27) ou especiaument (N 11). Par la même raison, l'adverbe perpetuelmant (P 8) suppose nécessairement l'adjectif féminin perpétuel, qu'il faut reconnaître, malgré la suppression de la consonne finale, dans une charte où l'on doit lire (U 19) en ay^mone perpétué eX non perpétue. Ce qui le prouve c'est que la finale du radical corporel était tantôt conservée dans l'adverbe corporelment (0 42), et omise dans corpiorêmayit (Q 37) ou coy^porément (N 44). Ces exemples sont bien suffisants pour constater que l'usage des adjectifs féminins à forme masculine était observé à la chancellerie de Joinville; néanmoins les exceptions signalées plus haut [preseyites, reeles, persoyineles , telle) indiquent assez que dès le treizième siècle se manifestaient, par exception, les premiers indices du changement qui devait plus tard généraliser la désinence de Ye muet pour tous les adjectifs féminins. Il est probable que cette transformation s'est opérée d'assez bonne heure pour les adjectifs terminés en al ou en el^ puisque tous les adverbes qui en dérivent ont un radical de forme féminine {spécial enieyit, jouy^nelleynent). Au contraire, la forme masculine a dû se conserver plus tard dans les adjectifs terminés par ayit ou eut, puisque la langue actuelle conserve encore ce radical primitif qui a servi à former les nombreux adverbes de cette classe, tels que : vaillaynyneyit, prudeymncyit , etc. dont l'orthographe étymologique serait vaillayityiient, prudeyitment . L'adverbe préseyiteyyieyit est peut-être une exception unique, dont l'ancienneté du féminin présente donne d'ailleurs l'explication. Un exemple inverse est fourni par un adverbe dont le radical se rattache à la désinence latine is : quoique le vieux féminin grayid s'emploie encore en certains cas, l'adverbe ^^vimiiiî g rantynent a fait place à grayideyneyit. Quant à certains adverbes dont le radical semble être masculin, (ahsoluyneyit, étourdiyyieyit , aiséynent), ils s'écrivaient autrefois ahsolueynent, étourdie-
ment, aiséement, comme l'atteste l'accent circonflexe conservé encore pour certains adverbes tels que assidûment . L'accent aigu qui a dû se maintenir sur le premier é à' aisément après la disparition de Ye muet, existe par la même raison sur la syllabe pénultième d'adverbes analogues, tels que assurément, décidément, qui dérivent des féminins assw^ée, décidée; mais on le place à tort sur d'autres adverbes, tels que commodément y confusément, expressément, qui dérivent des féminins commode, confuse, expresse.
Puisque l'emploi des adjectifs féminins à désinence masculine était habituel dans les actes de la chancellerie de Joinville, et que d'aiUeurs le même usage s'observe généralement dans les autres textes du même temps, il est naturel de supposer qu'il n'en devait pas être autrement dans l'Histoire de saint Louis, avant que le copiste du manuscrit en eût modifié l'orthographe. En effet, ce texte, tout altéré qu'il est, conserve encore des traces de cet usage, notamment dans ce passage : « leur créance » est si desloiaus » (p. 170), qui atteste à la fois l'emploi de la finale propre au sujet singulier, et la persistance de la forme masculine, qu'on retrouve ailleurs dans les régimes féminins desloial (p. 408), grant (p. 8), grief {^. 102), mortel (p. 34), tel (p. 26), vert (p. 88); sans parler des radicaux féminins de forme masculine dans les adverbes cruelment (p. 28), diligenment (p. 438), especialment (p. 6), forment (p. 216) griefment (p. 462), liber aiment (p. 482), loialment (p. 466), pacierîtment (p. 14), perpetuelment (p. 504), et soutilment (p. 20), qui confirment les observations recueillies dans les chartes.
Ces observations sont encore confirmées par deux pluriels féminins à forme masculine, tiex (p. 302) et sollempnielx (p. 478), desquels on peut rapprocher le pronom relatif es quiex (p. 92). Ces trois derniers exemples autorisent à introduire une correction dans un passage de l'Histoire où il est question de f estes années (fêtes annuelles), passage cité dans le glossaire français de Du Cange au mot année; c'est une fausse leçon d'un adjectif qu'il a rencontré ailleurs sous les formes ammeus, anneus et anniex, dérivant du latin annualis et anyialis. \\ me paraît certain que le texte original portait festes anniex, anneix, annex, annez ou annés, et que le copiste y aura substitué la leçon années, s'imaginant corriger une
faute parce qu'il n'avait pas reconnu cet adjectif féminin à désinence masculine, qui se rattacheaussi facilement au latin annalis sous la forme annez ou annés, que sous la forme annieœ, anneix ou annex. En effet, on rencontre dans les chartes le pluriel journés (I 60), dont l'étymologie est déterminée par le singulier journel (I 58). On y trouve le pluriel Front es (I 44), alternant avec Fronteœ (I 57), de même que auœqueix (W 185), desquex (I 6), desquelz (V 28) et lesquex (M 17) alternent avec auqués (L 38), desqués (N 15) et lesqués (L 85).
Pour compléter cette démonstration, il me reste à citer un petit nombre d'exemples analogues que j'ai relevés dans le Credo. Les adjectifs féminins à forme masculine, grant (p. 512), mortel (p. 508), eivil (p. 520), l'adverbe pacmnman^ (p. 516) et les pronoms relatifs féminins laquel (p. 510), lesquex (p. 514), et lesquiex (p. 532), sont autant de preuves nouvelles qui s'accordent de tout point avec celles que fournit le texte des chartes et celui de l'Histoire.