DE LA LIGATURE EXTEMPORANÉE DANS LES MALADIES DE LA BOUCHE
Parmi les affections très - diverses que l’on observe dans la région buccale, il en est un assez grand nombre auxquelles la ligature extemporanée peut s’appliquer avec avantage. Telles sont, par exemple : aux lèvres, certaines tumeurs cancroïdes, érectiles, hypertrophiques; à la joue, toutes les tumeurs plus ou moins pédiculées ou pédiculables , les adhérences vicieuses, les fistules salivaires du canal de Sténon.
Dans la région postérieure, l’hypertrophie des amygdales, l’intumescence chronique de la luette, diverses tumeurs du voile du palais, enfin, dans- la région inférieure, la grenouillette et les tumeurs de la langue.
Dans le plus grand nombre de ces affections, l’application de la méthode est si simple et si facile qu’il est inutile , surtout après ce que nous avons dit précédemment , d’en donner une description détaillée ; il nous suffira pour la plupart d’en rapporter quelques observations, nous réservant d’insister davantage sur les opérations les plus impor- ‘ tantes et les plus délicates.
§ 1. Ligature extemporanée dans les tumeurs des lèvres.
Les lèvres sont fréquemment le siège de tumeurs cancroïdes , cancéreuses, érectiles, hypertrophiques;] le plus souvent d èst facile d’en circonscrire la base soit au moyen d’une simple ligature, soit en leur formant un ou plusieurs pédicules artificiels au moyen des divers procédés dont nous avons parlé dans la première partie de ce mémoire. Alors rien n’est plus simple, une fois cette pédiculisation obtenue, que d’opérer la division de ces pédicules au moyen du constricteur. Pour cela le petit constricteur de trousse, armé d’un fil de fer d’un millimètre et demi de diamètre, nous a toujours suffi. Les vaisseaux peu volumi-
neux qui parcourent cette région se trouvent par le fait de la constriction suffisamment oblitéré^ pour qu’il ne se manifeste point d’hémorrhagie.
PREMIÈRE OBSERVATION
Cancroïde de la lèvre inférieure. — Pédiculisation au moyen de longues épingles passées à la base. — Ligature extemporanée. — Guérison.
Fradier (Gabriel), soixante-dix-sept ans, vint à l’hôpital de la Pitié, le 26 décembre 1856, pour y être traité d’une tumeur cancroïde à la lèvre inférieure. Cette tumeur, dont l’origine remontait à près de deux ans, occupait le côté droit de la lèvre et s’étendait depuis la commissure jusqu’un peu au delà de la ligne médiane. Dans le sens vertical elle occupait toute* la hauteur de la lèvre jusqu’au sillon mentonnier. Du reste, elle était parfaitement circonscrite et ne se compliquait d’aucun engorgement ganglionnaire. Le malade étant parfaitement décidé à l’opération, M. Maisonneuve y procéda, le 28 décembre, de la manière suivante :
A l’aide d’une forte aiguille courbe il passa d’abord à travers l’épaisseur de la lèvre deux fils de fer d’un millimètre et demi de diamètre; les bouts de chacun de ces fils furent ensuite rapprochés et passés dans l’anneau d’un constricteur de trousse. La base de la tumeur se trouvait ainsi circonscrite par deux ligatures qui en embrassaient chacune une moitié. Prenant ensuite de longues et fortes épingles, M. Maisonneuve en enfonça quatre à travers la lèvre et au-dessous des parties malades, afin que les anses des fils pussent être pendant la constriction maintenues dans la direction convenable. Faisant ensuite mouvoir la vis de chacun des constricteurs, il opéra rapidement la section des tissus.
11 ne s’écoula pas de sang, le pansement se borna à l’application d’un linge cératé et d’un plumasseau de charpie soutenu par un bandage contentif. Le troisième jour, la suppuration s’établit; elle suivit son cours régulier, et le 1 6 janvier 1 857 le malade sortit de l’hôpital parfaitement guéri de l’opération.
DEUXIÈME ORSERVATION.
Cancroïde de la lèvre inférieure , ligature extemporanée. — Guérison.
Mignard (Charles), cinquante-six ans, journalier, se présenta le 17 janvier 1859 à l’hôpital de la Pitié, pour y être traité d’un bouton chancreux de la
lèvre inférieure. D’après le dire du malade, cette affection se serait développée seulement depuis un an, et très-probablement sous l’influence de la pipe dont il faisait un usage presque continu. Son développement a été rapide, car la tumeur présente déjà le volume d’une noix; sa surface est ulcérée, irrégulière, sa base dure et très-nettement circonscrite. Le malade n’accuse pas de douleur vive, il se plaint seulement d’une cuisson trèsdésagréable et de quelques élancements fort rares. Les ganglions sous-maxillaires ne sont pas tuméfiés.
Les conditions parurent à M. Maisonneuve très -favorables a l’application de la ligature , et il y procéda de suite. Pour cela M. Maisonneuve commença par pédiculiser la tumeur en passant d’abord une aiguille courbe qui circonscrivait sa base transversalement. Deux fortes épingles furent ensuite enfoncées d’avant en arrière au-dessous de la tumeur et de la première aiguille, puis , au moyen de son constricteur de trousse , dont l’anse fut portée audessous de toutes les pointes saillantes, il cerna complètement la tumeur et en opéra la séparation en moins de deux minutes.
La plaie sèche et complètement exsangue fut pansée avec un plumasseau de charpie trempée dans la glycérine; la cicatrisation fut rapide et eut lieu sans le moindre incident. Elle était complètement terminée le 9 février, jour où le malade sortit de l’hôpital.
§ 2. Ligature extemporanée dans les tumeurs des gencives.
Il n’est pas rare de rencontrer sur les gencives des excroissances dont la nature présente même d’assez nombreuses variétés.
Très-fréquemment, par exemple, on voit derrière la dent de sagesse, au moment de son évolution, une sorte d’opercule gingival qui, s’interposant à l’arcade dentaire pendant la mastication, détermine parfois d’assez vives douleurs.
Plusieurs fois je me suis servi avec avantage de la ligature extemporanée pour en pratiquer l’extirpation, et voici le procédé dont j’ai fait usage : 1° Au moyen du bistouri j’ai fait sur les parties latérales de ce bourrelet deux incisions, l’une en dedans, l’autre en dehors, puis au moyen du serre-nœud de trousse, dont je disposais 1 anse complètement perpendiculaire à l’instrument, je saisissais à sa base 1 espèce
de languette gingivale et j’en opérais la section en faisant mouvoir la vis de l’instrument.
D’autres fois il se manifeste sur les gencives des tumeurs plus sérieuses auxquelles on donne le nom générique d’épulis, et qui sont les unes cancéreuses, d’autres fibro-plastiqùes, d’autres fongueuses ou cellulo- vasculaires, d’autres même ostéo-fibreuses, ainsi que j’en ai recueilli récemment une observation. Toutes ces tumeurs peuvent assez facilement être extirpées au moyen de la ligature, à la seule condition d’employer pour son exécution les instruments convenables. En effet , si dans beaucoup d’opérations nous avons pu nous servir indifféremment de toutes espèces de ligatures, telles que ficelle de. chanvre, cordonnets de soie, corde à boyau, cordes et chaînes métalliques, rien, à notre avis, ne peut dans le cas qui nous occupe remplacer le simple fil de fer d’un millimètre et demi de diamètre adapté au constricteur de trousse. Les raisons de cette préférence sont que nulle autre ligature ne possède au même degré la souplesse qui permet de se mouler sur la base de la tumeur, la rigidité qui lui permet de conserver les formes et la direction qu’on lui a données, la ténacité qui malgré ses proportions exiguës lui conserve une résistance suffisante.
OBSERVATI ON.
Tumeur ostéo-fîbreuse des gencives. — Ligature extemporanée — Guérison.
M. X..., âgé de trente-sept ans, vint le 5 septembre dernier à l’hôpital de la Pitié pour une tumeur qu’il portait à l’intérieur de la bouche, et qui gênait d’une manière notable la phonation ainsi que la préhension et la mastication des aliments.
Cette tumeur, dont le volume était celui d’un gros œuf de pigeon et la forme à peu près globuleuse, était implantée sur la face buccale de la' mâchoire inférieure, derrière la dent canine gauche, et semblait naître de l’os lui-même. Sa consistance était dure et paraissait intermédiaire entre celle du cartilage et de l’os; sa base, large de plus de deux centimètres, se confondait avec le tissu gingival. Avec beaucoup d’attention on y constatait une mobilité presque imperceptible.
Le malade désirait vivement être débarrassé de cette tumeur; ne voulant pa§ cependant entrer à l’hôpital, il pressait M. Maisonneuve de l’opérer séance tenante.
Prenant alors son serre-nœud de trousse, lequel est armé d’un fil de fer d’un millimètre et demi de diamètre , M. Maisonneuve en disposa l’anse de manière à embrasser la tumeur à sa base. Pour cela il fallut pour ainsi dire mouler cette anse sur la tumeur elle-même, ce qui certainement n’aurait pu être obtenu par aucune autre ligature que par le fil métallique. Puis, pendant que les doigts d’aides intelligents tenaient ce fil en place et s’opposaient à ce qu’il glissât sur la tumeur, le chirurgien fit mouvoir doucement la vis de l’instrument. Bientôt le fil constricteur se creusant un sillon à la base de la tumeur, se trouva maintenu solidement; dès lors on put activer la constriction et l’achever sans que l’anse du fil se fût un instant déplacée.
A l’examen de la tumeur, on constata que dans son centre et dans son pédicule elle était composée d’un tissu osseux de nature spongieuse, et qu’ autour de ce noyau, comme centre, existait une couche épaisse de tissu fibreux très-dense et très-serré; cette partie fibreuse était bien limitée et semblait avoir été plutôt énucléée que coupée par le fil, mais la partie osseuse était rompue de manière à démontrer qu’elle se continuait avec les fibres osseuses de la mâchoire. Du reste, l’exploration du lieu d’implantation permit de constater sur l’os maxillaire des rugosités osseuses sans aucune trace néanmoins de tuméfaction. La tumeur avait été enlevée au ras même de l’os.
Cette opération fut suivie d’un écoulement de sang peu considérable, et le malade put s’en retourner chez lui sans même qu’il fût besoin de faire aucun pansement.
§ 5. Ligature extemporanée dans les fistules salivaires du canal de Sténon.
Parmi les procédés usités pour l’opération de la fistule salivaire, le plus simple et le plus efficace est certainement celui de Déguisé, lequel consiste à passer dans l'orifice de la fistule un fil dont les deux extrémités sont conduites à travers les parties molles de la joue, jusque dans l’intérieur de la bouche, en suivant chacune un trajet différent. 11 résulte de cette manœuvre que le fil ainsi introduit représente une anse anguleuse dont le sommet est placé dans la fistule et la base constituée par
les parties molles comprises entre les deux extrémités du fil qui pendentdans la bouche. 11 suffit de rassembler ces deux extrémités dans l’anneau d’un serre-nœud et d’opérer la constriction , pour diviser les tissus compris dans l’anse et obtenir ainsi une large plaie triangulaire dont la base est dans la bouche et le sommet à la fistule. La salive trouvant dès lors une libre issue à l’intérieur, il devient facile d’oblitérer la fistule externe par la suture, la cautérisation ou tout autre moyen.
Pour l’exécution de cette opération , nous nous servons d’un simple fil de fer d’un millimètre et demi de diamètre et du serre-nœud de trousse.
§ 4. Ligature extemporanée dans l’adhérence des joues aux parties osseuses.
A la suite des ulcérations produites par le scorbut, par la syphilis, par la nécrose des os maxillaires, etc., on voit assez souvent se produire des* cicatrices vicieuses qui gênent les mouvements des mâchoires. Tantôt ces adhérences sont simples, d’autres fois elles coïncident avec l’existence de trajets fistuleux qui viennent s’ouvrir à la face externe des joues.
Dans ces diverses circonstances, la ligature extemporanée nous a rendu de grands services, en nous permettant d’opérer sans effusion de sang la division des brides inodulaires, et surtout en produisant des surfaces traumatiques qui n’ont presque aucune tendance à se réunir.
PREMIÈRE OBSERVATION
Adhérences de la joue à l’os maxillaire supérieur. — Ligature extemporanée .
— Guérison.
Auguste Régis, âgé de trente-trois ans, terrassier, se présenta à l’hôpital de la Pitié, le 2 juillet 1857, pour y être traité d’une cicatrice vicieuse développée à l’intérieur de la joue gauche, et qui faisant adhérer les parties molles à l’os maxillaire supérieur, rendait la mastication à peu près impossible. Cette cicatrice existait depuis plusieurs années et s’était développée consécutivement à une affection scorbutique. Elle formait une bride épaisse
. et dure, au-dessus de laquelle les tissus étaient sains, de sorte qu’en opérant la division de cette bride, on avait l’espérance fondée de rétablir les mouvements de la mâchoire. L’opération ayant été acceptée , j’y procédai de la manière suivante.
Le malade étant couché dans son lit, je passai à l’intérieur de la bouche une aiguille courbe dont je fis pénétrer la pointe au-devant de la bride, et que je dirigeai ensuite en haut, puis en arrière et en bas, où je la retirai; j’avais de cette façon circonscrit la bride et laissé dans le trajet de l’aiguille un fil double auquel je substituai un fil de fer d’un millimètre et demi de diamètre. Adaptant ensuite ce fil à mon serre-nœud de trousse, j’opérai la constriction des tissus compris dans l’anse jusqu’à complète division.
J’avais pour but, en procédant ainsi, d’éviter l’écoulement du sang et surtout d’empêcher que les parties divisées ne vinssent à se réunir. Ce but fut complètement atteint. Aucun écoulement de sang n’eut lieu à la suite de l’opération, et les deux surfaces de la plaie n’ayant aucune tendance à s’agglutiner, se cicatrisèrent chacune de leur côté, de sorte que la mâchoire conserva l’entière liberté de ses mouvements.
DEUXIÈME OBSERVATION
Adhérences de la joue. — Fistule extérieure. — Traitement par la ligature ■ extemporanée. — Guérison.
Serre (Émile), âgé de vingt-sept ans, tailleur, vint à l’hôpital de la Pitié, le 1er octobre 1859, pour y être traité d’une affection assez compliquée de la mâchoire et de la joue.
Cette affection consistait d’abord en une nécrose partielle de l’os maxillaire supérieur droit et de l’os malaire correspondant. Puis, comme conséquence de cette affection première , il était survenu une adhérence intime entre la joue et les parties osseuses, et de plus il s’était établi sur la partie centrale de la joue un ulcère fisluleux , d’où suintait une suppuration abondante, et par lequel un stylet pouvait pénétrer jusqu’aux parties nécrosées.
Dans ces conditions, mon premier soin fut d’instituer un traitement général , ayant pour base l’huile de foie de morue et les préparations iodurées. Puis, pour guérir d’un seul coup la fistule et l’adhérence de la joue, je me décidai à diviser, au moyen de la ligature extemporanée, le tissu cicatriciel qui faisait adhérer la joue à l’os maxillaire supérieur. Prenant donc une forte
aiguille courbe, je l’enfonçai à l’intérieur delà bouche, au-dessus de la partie adhérente, que je contournai d’avant en arrière; en retirant l’aiguille, j’entrainai à sa suite un fil double très-fort, qui lui-même me servit à passer un fil de fer d’un millimètre et demi de diamètre. Adaptant alors ce dernier fil à mon serre-nœud de trousse, j’opérai la division des tissus embrassés dans l’anse de la ligature. Aussitôt cette division opérée, je pus introduire mon doigt dans la plaie béante, et reconnaître d’une part que le sinus maxillaire était largement ouvert dans sa partie latérale, d’autre part, que le trajet fistuleux communiquant avec la joue était complètement divisé. Chaque jour je tamponnai la plaie intérieure avec de la charpie , afin d’éviter une nouvelle adhérence, ce qui suffit pour amener en moins de trois semaines la cicatrisation de la fistule extérieure.
§ 5. Ligature extemporanée dans les tumeurs des joues.
Tout récemment nous avons eu l’occasion d’appliquer avec succès la ligature extemporanée à l’extirpation de tumeurs assez rares de cette région.
Dans le premier cas il s’agissait d’une tumeur épithéliale, en forme de champignon , développée sur la partie centrale de la face interne de la joue gauche; dans le second, de deux prolongements fibreux appartenant à un polype naso-pharyngien, et qui étaient venus se loger, l’un dans l’épaisseur même de la joue, l’autre dans la fosse temporale (1); dans le troisième, d’une tumeur érectile.
PREMIÈRE ORSERVATION.
Cancroïde de la joue. — Ligature extemporanée. — Guérison.
M. A..., âgé de soixante-deux ans, ordonnateur des pompes funèbres, à Gentilly, vint, dans le courant du mois de septembre 1859, me consulter pour une ulcération de mauvais aspect qu’il portait à la face interne de la joue gauche. Cette tumeur, dont la base avait environ deux centimètres de
(I) Voir la deuxième observation de l’article Polype naso-pharyngien.
diamètre, était aplatie, ulcérée à sa surface, et avait toutes les apparences d’un ulcère cancroïde. Elle se prolongeait profondément dans l’épaisseur de la joue, sans cependant avoir d’adhérences à la peau.
Dans ces conditions je pensai que la ligature serait d’un emploi plus avantageux que le bistouri, tant sous le rapport de la facilité d’exécution que sous celui des accidents consécutifs. Le malade étant assis en face d’une croisée, je lis exercer sur la joue une pression par les doigts d’un aide, afin de faire saillir la tumeur à l’intérieur de la bouche. Je passai ensuite au-dessous de la base de la tumeur deux aiguilles courbes qui se croisaient à angle droit dans leur trajet. Ces aiguilles pénétraient jusqu’auprès de la peau. Prenant alors mon serre-nœud de trousse, j’embrassai dans l’anse du fil de fer la tumeur et les deux aiguilles qui servaient à la pédiculiser. Puis, faisant mouvoir la vis, j’opérai la constriction jusqu’à division complète des tissus.
Après cette opération, qui ne dura guère que quatre minutes et ne fut suivie d’aucun écoulement de sang, j’introduisis dans la plaie une boulette de charpie que le malade garda seulement quelques heures. Le lendemain on renouvela le même pansement, et le malade sortit de l’hôpital pour aller terminer chez lui sa guérison. Je l’engageai à venir deux fois par semaine à la consultation. Là, j’ai pu constater les progrès de la cicatrisation, laquelle a eu lieu sans le moindre accident et se trouva entièrement terminée le \ 5 octobre.
DEUXIÈME OBSERVATION
Tumeur érectile de la joue. — Ligature extemporanée. — Guérison.
Le 25 octobre, je fus mandé chez M. J..., fabricant, dans la banlieue de Paris, pour voir une jeune enfant de dix mois qui portait sur la partie moyenne de la joue gauche une tumeur érectile. Au moment de la naissance on n’avait aperçu qu’une simple petite tache rouge, mais bientôt cette tache prit de l’accroissement et le médecin conseilla de vacciner l’enfant sur cette partie. Plusieurs piqûres furent pratiquées en effet, mais une seule de ces piqûres vaccinales donna le bouton spécifique, ce qui fut insuffisant pour arrêter le développement de la tumeur. Au moment où je fus appelé, celle-ci avait deux centimètres de diamètre en tous sens, son relief était d’environ 8 millimètres; elle était d’un rouge vif et se gonflait peu lorsque l’enfant criait. Les parents désirant une opération prompte et radicale, je proposai la ligature extemporanée qui fut acceptée. Je passai d’abord sous la tumeur six aiguilles ,
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trois dans un sens, trois dans l’autre, afin de former un pédicule; puis je glissai sous ces aiguilles l’anse en fil de fer de mon serre-nœud de trousse. Faisant ensuite tourner la vis, j’opérai la constriction et la séparation complète de la tumeur. Il en résulta une plaie sèche sur laquelle je me contentai d’appliquer un petit morceau d’amadou.
Pendant huit jours la plaie conserva un aspect grisâtre, puis elle se détergea et marcha rapidement vers la cicatrisation. Celle-ci fut complète vers la fin de novembre, c’est-à-dire au bout de cinq semaines environ, et laissa une trace à peine aussi apparente qu’un grain de petite vérole.
§ 6. Ligature extemporanée dans l’excision de la luette.
Bien que l’excision de la luette au moyen de l'instrument tranchant soit une opération assez simple, elle ne laisse pas, dans certains cas, de présenter quelques difficultés. . .
C’est ainsi qu’au moment où la pince à griffes saisit l’extrémité de l’organe pour le fixer, le malade est pris parfois de mouvements spasmodiques qui empêchent le chirurgien de terminer l’opération. D’autres fois, lorsque après avoir fixé la luette on veut la diviser d’un coup de ciseaux, l’organe fuyant devant l’instrument ne se laisse couper qu’incomplétement; alors l’écoulement de sang venant s’ajouter à la douleur, provoque des hauts de cœur, des mouvements de suffocation, qui forcent le chirurgien à s’arrêter.
Ce sont probablement ces difficultés qui ont engagé un assez grand nombre de chirurgiens à proposer pour cette opération des instruments spéciaux qui ont le grave inconvénient de n’être pas indispensables et de surcharger l’arsenal chirurgical, sans pouvoir servir à d’autres opérations.
La ligature extemporanée pratiquée au moyen du petit constricteur de trousse nous a paru suppléer avantageusement à tous ces procédés, et comme l’instrument nécessaire à son exécution est déjà ou ne tardera certainement pas à devenir un instrument aussi indispensable et aussi usuel que le bistouri, nous pensons quelle remplacera désormais l’excision par l’instrument tranchant.
Procédé opératoire. — Le malade étant assis en face d'une fenêtre bien éclairée, la tète soutenue par un aide, et la bouche largement ouverte, le chirurgien introduit son serre-nœud de trousse, dont le fil de fer a été disposé en anse de dimension tout juste nécessaire pour que la luette puisse s’y engager. Portant alors cette anse sous la luette, il y engage cet organe, et aussitôt il fait mouvoir la vis aussi rapidement que possible. Comme la luette n’a pas eu besoin d’être fixée préalablement, le malade ne commence à éprouver de sensation pénible qu’au moment où l’opération est presque terminée, et dans aucun cas il ne peut se soustraire à son entier achèvement. Joignons à cela qu’il ne survient aucun écoulement de sang, et l’on comprendra combien cette opération est supérieure à l’excision simple.
Plusieurs fois, tant à l’hôpital que dans notre pratique civile, nous l’avons pratiquée et nous n’avons jamais eu qu’à nous en applaudir.
§ 7. Ligature extemporanée dans /’ extirpation des amygdales.
L’amygdalotome de Fauestock , surtout depuis les perfectionnements qui y ont été apportés par M. Velpeau, en y ajoutant une fourche à bascule, et par moi-même en rendant sa manœuvre possible d’une seule main, l’amygdalotome, dis-je, est un instrument si commode et d’une manœuvre si simple et si rapide , |que la ligature , malgré ses instruments perfectionnés, ne peut certainement rivaliser avec lui. Cependant il est quelques cas exceptionnels où la propriété spéciale qu’a la ligature d’éviter l’écoulement du sang, peut la faire préférer malgré l’infériorité qu’elle présente sous le rapport de la promptitude et de la facilité d’exécution. Tels sont, par exemple, les cas où le malade est épuisé déjà par une longue maladie, tels sont surtout ceux où le malade est atteint d’hémophilie, c’est-à-dire de cette disposition singulière qui rend les moindres hémorrhagies presque interminables.
Dans ces cas, nous nous servons plus volontiers du constricteurmoyen, non qu’il faille une puissance considérable, mais parce
qu’ayant plus de longueur que le serre-nœud de trousse, il est plus facile à manœuvrer au fond de la bouche.
Manuel opératoire. — Le chirurgien ayant donc disposé son constricteur armé de la corde métallique de manière que celle-ci forme une anse circulaire d’un diamètre convenable, introduit l’instrument, embrasse l’amygdale dans son anse, en appuyant un peu l’instrument vers la base de la tumeur, puis faisant rapidement mouvoir le volant de la vis, il achève la constriction. Cette opération est certainement plus longue que l’excision par l’amygdalotome , cependant elle ne dure guère plus d’une demi-minute, et d’une autre part elle a le grand avantage de ne provoquer aucune hémorrhagie.
PREMIÈRE OBSERVATION
Hypertrophie considérable des amygdales. — Extirpation par la ligature
extemporanée . — Guérison.
Cochet (Léontine), âgée de quinze ans, blanchisseuse, fut admise à l’hôpital de la Pitié, le 8 octobre 1856, pour une hypertrophie considérable des amygdales. Ces glandes, qui se touchaient par leur face interne, apportaient à la respiration et surtout à la phonation une gêne considérable; d’une autre part, cette jeune fille, non encore nubile, était chlorotique à un haut degré. M. Maisonneuve, pensant qu’il y aurait tout avantage à éviter la moindre hémorrhagie, résolut de pratiquer l’opération au moyen de la ligature. La malade étant donc disposée comme pour l’amygdalotomie ordinaire, M. Maisonneuve introduisit son constricteur moyen, armé de sa corde métallique, puis saisissant l’amygdale gauche dans l’anse de cette corde, il fit rapidement mouvoir le volant de la vis, de manière à enlever l’amygdale en moins d’une demi-minute. Comme il ne s’écoulait pas de sang, M. Maisonneuve recommença la même manœuvre de l’autre côté. La malade fut gardée à l’hôpital jusqu’au 20 octobre, sans que rien de particulier se soit manifesté du côté de la gorge.
DEUXIÈME OBSERVATION
Merey (Louis), âgé de trente-six ans, journalier, vint à l’hôpital, le 23 mai 1859, atteint d’une amygdalite chronique double. Le 24, à la visite, M. Mai-
sonneuve, qui venait de faire plusieurs opérations au moyen de la ligature extemporanée, voulut montrer aux élèves l’application de cette méthode à l’ablation des amygdales; il prit en conséquence son serre-nœud de trousse, armé d’un simple fil de fer, puis saisissant dans l’anse de ce fil l’amygdale gauche, il en fit rapidement la section, sans qu’il s’écoulât presque de sang, et sans que le malade accusât une vive douleur. Il fit immédiatement la même manœuvre de l’autre côté, de sorte qu’en moins de deux minutes le malade se trouva débarrassé. Il ne survint aucun accident.