DIXIÈME OBSERVATION
Surdité complète, suite d’une fièvre dite putride.
Cette observation, écrite par la personne même qui en fait le sujet, est une bien grande preuve qu’avec le travail on vient à bout de vaincre les plus grandes difficultés : Pertinax labor vincit naturam.
Privée de l’ouïe, source principale de l’intelligence , madame Bisse n’étonne pas moins par ses brillantes qualités morales que par ses connaissances littéraires j la poésie ne lui est pas étrangère J celte dame a même su, par une étude particulière , se soustraire presque entièrement aux grands iuconvéniens qu’entraîne la perte de ce sens précieux} elle parle bien} sa prononciation n’est pas désagréable, et si on lui répond, ou si
on lui adresse la parole, ses yeux savent lire sur les lèvres. Un jour elle était au bal j une personne très-éloignée d’elle dit à sa voisine : — On dit que cette dame est entièrement sourde? — Non, répondit madame Bisse, car je vous entends.
Le sens de la vue lui sert encore à diriger ses pas dans l’exercice de la danse ; rarement on lui voit manquer la mesure. S’il s’agit de musique, c’est l’organe du toucher qui supplée à l’oreille : madame Bisse peut suivre un air quelconque, chanté ou joué sur un instrument, en plaçant son doigt sur l’épaule de la personne qui chante, ou sur l’instrument avec lequel on joue.
Tous ces talens, joints à un beau caractère , à de la gaîté et à un esprit juste, nourri par l’étude, rendent la société de madame Bisse extrêmement agréable, et la placent à une distance immense de tous les sourds en général, et de beaucoup de personnes qui entendent et qui parlent. Puisse cet exemple servir aux personnes devenues sourdes dans le cours de leur vie ! elles peuvent voir qu’avec cette grande infirmité, on peut encore plaire en société, éloigner la morosité et le caractère soucieux qui ordinairement est leur partage.
Précis de la situation de madame Bisse avant V opération.
Paris, 4 décembre 1820.
<c J’e«s le fnalheur d’avoir plusieurs nourrices, tontes mauvaises sous le rapport des soins propres à développer et fortifier le physique des enfans. J’étais si chétive, qu’à peine pouvais-je marcher à trois ans 5 cependant ma santé se fortifia, et quoiqu’on apparence assea délicate, j’étais et je suis encore douée d’une très-bonne constitution.
» J’eus, fort jeune, une petite vérole bénigne, et ne fis jamais d’autre maladie que celle qui me rendit sourde à l’àge de huit ans : c’était une fièvre putride, dite Juivre rouge : les humeurs amassées dans ma tête s’ouvrirent un passage par la bouche, 1 © nez, les yeux et les oreilles. On hésita, sur le moment, de me placer des vésicatoires pour détourner ces écoulemens, parce que, disait-on , j’étais trop délicate ; enfin on se décida , mais trop tard. Mon frère, qui avait la même maladie en même temps que moi, jouit de leurs bienfaits, et ne fut sourd que huit jours.
» Quant à moi, je restai complètement sourde : je lus visitée par plusieurs médecins, qui me firent employer un grand nombre de remèdes, mais inutilement.
» L’intérieur de mes oreilles est sensible comme celui des autres personnes} le canal n’est bouché qu’à seize lignes de l’ouverture extérieure, seulement au-delà de la cloison qui meimure l’oreille. Je ressens parfois une sorte de pression chaude et inquiétante , comme produite par un corps étranger qui tendrait à augmenter de volume, et qui, se trouvant à l’étroit, repousserait ce qui l’entoure. C’est surtout au moment des règles, lorsque le sang travaille et me porte à la tête, que cette impression est le plus sensible. Je suis assez sujette aux rhumes de cerveau et aux pesanteurs de tête. Les oreilles ont toujours suppuré, soit ensemble , soit alternativement. J’éprouve quelquefois des sécheresses qui me rendent des injections d’eau tiède nécessaires ; elles m’ont quelquefois tiré des parcelles d’une substance absolument semblable à du blanc d’œuf.
» Un cri violent poussé derrière moi me semble être plus facilement entendu de l’oreUle droite que de la gauche. Une montre mise dans ma bouche me fait sentir ou entendre son mouvement.
» Je me mariai à vingt-tm ans; on espérait que ce changement d’état pourrait améliorer mon infirmité; mais je restai toujours aussi sourde : j’ai maintenant atteint l’âge de vingt-huit ans. »
Madame B*'*'* vint à Saint-Mihiel au mois de
janvier 1821 j après avoir examiné l’état de ses oreilles, je reconnus que la droite était entièrement privée du tympan et des osselets j on voyait même la paroi interne de la caisse du tambour tout-à-fait dénuée de parties molles; ainsi donc il n’y avait aucune opération à faire sur cette oreille. Je l’annonçai à cette dame, qui en fut très-étonnée et en même temps inquiète, parce que c’était de ce côté qu’elle entendait les cris violens et l’explosion de la poudre à canon; le suintement purulent était aussi moins abondant que de l’oreille gauche....
^ Quant à celle-ci, elle ne me donna guère plus d’espoir; la membrane du tympan était rouge, gonflée, dure, et laissait voir à sa partie moyenne une petite ulcération qui était la source de l’écoulement dont madame B*'*'* a parlé dans son précis.
Le pharynx était rouge et engorgé : en faisant une forte expir^ion, la bouche et le nez étant fermés, cette dame disait ressentir le vent dans l’intérieur des oreilles; mais elle se trompait , puisque les trompes d’Eustache étaient et sont encore entièrement fermées.
Malgré le peu d’espoir que j’avais, je consentis à pratiquer l’opération sur le tympan qui restait ; elle fut faite le 26 janvier : mon instrument eut beaucoup de peine à couper cette membrane.
parce qu’elle était entièrement cartilagineuse, et ressemblait assez au fibro-cartilage qui se trouve dans l’articulation temporo-maxillaire 5 il ne s’écoula pas une seule goutte de sang : sur-le-cbamp l’oreille fut sensible aux baitemens d’une petite montre, et aux sons d’une tabatière à musique; le lendemain, madame B ** entendit la cloche et les airs touchés sur le forté, qui, disait-elle, l’étourdirent de plaisir-
Chaque jour je fis des injections pour désobstruer la trompe d’Eustache ; mais ce fut en vain : l’eau revenait cependant au dehors chargée de matières muqueuses, plus ou moins consistantes, sortant de la caisse du tambour.
A compter de ce jour, jusqu’à cette époque 1.” octobre 1821, l’audition a continuellement varié, et n’a rien eu de fixe ni de bien satisfaisant, puisqu’elle est, pour ainsi dire, dans un véritable état d’ataxie, dépendant entièrement de l’ancienneté de la maladie—
Cette observation n’en est pas moins intéressante et instructive : elle peut servir de conseil pour les personnes qui négligent de se faire traiter de bonne heure.
J’observerai que, malgré la phlegmasie chronique qui a désorganisé ainsi l’organe auditif, les injections d’eau tiède ont toujours été nuisibles à l’audition, tandis que les fumigations aroma-
tiques et éthérées produisent toujours des changemens avantageux.
C’est maintenant madame qui va ache¬
ver son observation.
« Le 14 février, j’entendis la voix de plusieurs personnes qui parlaient derrière moij le soir, le moindre bruit m’agaçait j je comptais tous les pas que l’on faisait dans la maison, et ceux des chevaux qui passaient dans la ruej ma voix m’étourdit 3 le son des cloches me fendit la têtej ma montre m’était sensible à un pied de distance de mon oreille j j’avais cependant la tête bien couverte et les oreilles garnies de coton.
35 Le lendemain , me trouvant avec cinq ou six hommes qui parlaient ensemble, je pouvais dire : celui-ci a la voix plus claire, celui-là l’a plus forte, etc.... »
Avant de retourner à Paris, madame B’*'** alla à une noce à Commercyj voici ce qu’elle m’écrivit :
Du 22 février.
« Il paraît, monsieur, que la voiture et les déplacemens me font du bien, car j’entends trèsbien actuellement et le mouvement de ma montre et la voix des hommes qui m’entourent. J’entendais fort bien hier les cloches que l’on a sonnées
pour le mariage : les orgues ont joué, et comme je les entendis sans savoir ce que c’était ( madame ne se rappelle pas d’avoir autrefois
joui de l’audition ), j’ai demandé d’où provenaient ces sons si différens de ceux des cloches ; à dîner, le bruissement causé par les voix d’un grand nombre de personnes m’a d’abord fait grand plaisir; mab ce bruit allant toujours en augmentant, je fus forcée de me retirer; j’avais la tête rompue. Etant au bal, je suis parfaitement sûre d’avoir entendu les violons, et si bien, que, lorsque je dansais, j’étais obligée de ne pas les écouter, parce que le son qu’ils rendaient entrait dans mon oreille, n’ayant encore pour moi aucun rapport avec la cadence que je suis pour danser. Je perdais la mesure; je distinguais ce son de tout autre, car je me suis aperçue qu’il cessait et reprenait; et pour mieux m’en assurer encore, je me suis rapprochée des deux violons, et là j’éprouvab l’extrême plaisir d’entendre filer les sons....
» Après avoir fini ma lettre, et au moment de la fermer, madame G*** parlait à S***; je n’entendis pas ses paroles, mais j’eutendb sa voix ; voilà la première voix de femme que j’entends ; oh! combien je desire que cela continuel s’il en était ainsi.... »
Ici commence le mémoire de madame Bisse
fait par elle-même. Il est admirable de voir avec quelle précision elle décri^oules ses sensations : je suis fâché d’être obligée supprimer au moins les trois-quarts de cet écrit intéressant.
cc Etant rentrée à la maison avec monsieur le médecin D***, je lui demandai d’où provenait le son ronflant et monotone que j’entendais? Après avoir cherché long-temps , nous reconnûmes que ce bruit était causé parle soufflet : c’était encore un son nouveau pour moi.
» Le 23 , je me levai la tête fort pesante et embarrassée , ayant eu un sommeil plutôt lourd que rafraîchissant : je rendis à différentes fois et en assez grande quantité, des caillots de sang par le côté gauche du nez. Je fis une fumigation d’eau de guimauve dans l’oreille, et respi- ^ rai par le nez une très-forte infusion de tilleul. Je me sentis soulagée, mais le bruit du déjeûner m’étourdit de nouveau j je ne pus tenir à table : je me décidai à retourner à Saint-Mihiel, où j’arrivai tellement agacée, que le moindre bruit me tournait le sang. Je n’osais donc exercer ma faculté d’entendre.
55 Le 2 . 4 ) je me trouvai mieux j j’entendis pour la première fois les cris du petit J**^.
55 L’oreille examinée par vous fut trouvée légèrement irritée. Le soir, je fus étourdie par la voix
de plusieurs personnes, au point de vouloir m’en aller.
» En m’en retournant avec M. J'*'"’'*, lui et moi, répétions des voyelles et des syllabesj j’appréciai la différence du son qui existe entre elles, surtout en les prononçant moi-méme.
» Le 20, j’allai à la messe militaire; lesinstrumens m’étourdirent; plus tard, j’ontendis les airs joués sur un piano.
» Le 27, promenade en voiture; examen de mon oréille, qui fit connaître la présence d’une certaine quantité d’humeurs plus considérable que la veille, ce qui détermina à faire une injection qui amena quelques parcelles de cette humeur. Je n’entendais ms avant l’injection ; j’entendis ensuite d’abortPSaa montre, et plus tard la voix de différentes personnes.
Nota. Cet écoulement d’humeur avait lieu dans l’oreUle de madame B**'*' avant l’opération chaque huit ou quinze jours ; il continue de se faire, et c’est lui qui cause ces var^tions qui ont lieu dans l’audition; l’épaississement de la membrane du tympan n’y a aucune part, non plus que l’obstruction de la wompe d’Eustache, puisque par moment madame a l’ouïe fine, au point qu’elle en est étourdie.
Ce mémoire fera connaître la cause qui em-
pêclie d’employer un. traitement dérivatif propre à calmer cet ane kigpem e n t.
«Les i.®’’ et a mars, dans la diligence, j’entendais bien la voix, malgré le bruit de la voiture, gui me fatiguait. Dans la nuit, je disais : C’est celui-ci, c’est celui-là qui parle, en indiquant le côté d’où venait la voix.
3 ï Arrivée à Paris, j’entendais plusieurs voix, et notamment celle de mon marij elle me fit grand plaisiü^ car, quoique faible, je la trouvai douce et harmonieuse.
» Le 5 , toujours de l’humeur dans l’oreille, et écoulement de sang par le nez j je n’entendais plus. Je fis une fumigation avec une infusion de sauge, romarin, lavande et addition de quelques gouttes de teinture de castor ; la vapeur alla dans la gorge : une heure après j’entendis j le soir j’allai au spectacle, et me trouvai bientôt étourdie par la voix des acteurs. »
Nota. Du 6 au i8 mars, l’audition a toujours varié, selon la quantité de glaires qui s’amassaient dans le fond de l’oreille.
Depuis quelques jours elles augmentaient, ainsi qu’une faible hémorrhagie nasale.
Bientôt madame B*** en devina la cause; elle s’aperçut que ses règles étalent supprimées par une grossesse. Cette circonstance empêcha de mettre à exécution le traitement que j’avais près-
ciit, qui consistait principalement en un séton au cou et l’emploi fréquent des irritans purgatifs.
« Le i8 mars, n’entendant pas, quoique j’aie senti les fumigations très-avant dans la gorge, et que l’oreille, à l’examen, parût n’avoir que fort peu d’humeur d’une espèce blanche et légère , comme du Liane d’œuf à demi-cuit, telle quei’en rendais quelquefois avant Vopération; le soir, une injection d’eau minérale de Balaruc fit sortir de l’oreille une parcelle assez considérable de cette humeur blanche et glaireuse.
« Le 20 mars, plus d’humeurj aussi enten- » dis-je un peu, surtout le soir. Je sentis fort » bien les fumigations sans éther j j’éprouvai » aussi, quoique moins vivement que les autres » fois, dans la partie supérieure gauche du pay> lais, et sur la pointe de la langue, un sentiment » de pincement assez douloureux.
» Le 24, rien de nouveau le matin j j’allai pro- » mener au Luxembourg. Vers les deux heures, » en rentrant, prête à faire une fumigation, je » sentis dans l’oreille comme une secousse vio- 53 lente, et de suite après, pendant cinq à six 5 * secondes, un bruit tenant tout à-la-fois du cla- 3» quement, du craquement et du bourdonne- 33 ment, sans être précisément aucun des trois. 33 Tant que ce mouvement et ce bruit durèrent.
3» je fus comme clouée à ma place et tout étour- » die. Lorsque je fus revenue à moi-même, je » fis une fumigation 5 à peine était-elle finie, » qu’une amie vint me voir j je l’entendis parlerj 33 j’entendis aussi ma voix, et elle ne m’étourdit 33 point comme d’habitude. Mon mari vint, je 53 l’entendis mieux que jamais. Lorsque je fus >3 seule, je me mis à chanter hautj j’éprouvais 33 en m’entendant, une sensation si agréable, que 33 je continuai fort long-temps.
33 J’allai retrouver mon mari, et lui contai 33 cela J il chanta j j’entendis si bien la cadence 3P des airs, que je me mis à chanter avec lui sans 33 perdre la mesure : lui et moi nous aperçûmes 3> un changement très-sensible dans ma voix, que 33 je conduisais presque comme je voulais, ce qui 33 ne m’était pas encore arrivé. 33
Le reste du mémoire de madame B'*'** ne contient que des faits à-peu-près semblables à ceux que j’ai rapportés. Voici quelques notes extraites de lettres qu’elle adresse à mon épouse ou à moi.
Paris, le 16 mai 1821.
ce Mon oreille suinte un jour, sèche un autrej mais j'ai toujours des momens d’audition généralement plus forts et plus fréquens que par le passé ; il est de tels momens où j’entends les huit
voix fondamentales de la parole. (L’auteur de l’article Voix de l’Encyclopédie admet les voyelles a J e, i, exiy o/ u, ou. )
Paris, le 8 juillet i8ai.
« Les injections m’assourdissent moins; j’éprouve souvent que j’entends aussi bien après <jo’avant ; les fumigations sont toujours le remède le plus efficace ; ainsi donc espérons toujours : quand j’aurai le corps libre ( madame est enceinte), j’en pourrai faire autant que nous voudrons; mais jusque là, j’en ferai seulement autant que je pourrai. »
Signé Atrn. BISSE, née Julien, y»
Ces jours derniers madame Bisse adressa la note suivante à une personne qui lui demandait des renseignemens sur l’çpération qu’elle a subie :
« J’étais totalement sourde depuis vingt ans , par suite d’une fièvre putride qui occasiona un épanchement d’humeur dans mes oreilles, où il se forma des ulcères; celui de l’oreille droite a entièrement désorganisé cet organe; l’oreille gauche parut encore susceptible d’opération, quoique donnant fort peu d’espérance de réussite. Il se trouve que la membrane du tympan, qui dans l’état naturel doit avoir à peine l’épais-
seur d’uiife aile de papillon, est chez moi épaisse d’une ligne... Aucune opération n’avait encore été aussi douloureuse et aussi difficile, parce que chez aucun sujet le mal n’était aussi invétéré. J’entendis aussitôt après l’opération , etc., etc.
33 Mais l’ulcère qui existe dans cette oreille suppurant de temps à autre, interceptait mon audition ; il s’agissait de le guérir, ainsi qu’ujie inflammation lente qui provenait de ma maladie et qui existait depuis cette époque.
»M. Deleau me prescrivit un traitement pour atteindre ce double butj mais étant devenue enceinte aussitôt après môn retour à Paris, il me fallut interrompre les remèdes au premier soupçon que j’eus de mon état.
»On n’est nullement malade par suite de cette opération, et la douleur qu’on éprouve ne dure qu’une ou deux secondes.
, iSigné Avg. bisse .