DOUZIÈME OBSERVATION
Surdité et mutisme^ suite d’une rnaladie.
Vaeentine Genty, âgée de quatre ans et deux mois, née de parens sains, s’était toujours bien portée jusqu’à l’âge de vingt-trois moisj à cette époque, elle essuya une maladie inflammatoire qui faillit la conduire au tombeau. Pendant la convalescence, ses parens s’aperçurent que leur enfant n’entendait plus, et qu’elle perdait le souvenir des mots qu’elle avait su prononcer jusqu’alors.
Cette petite fille me fut présentée le la février 1821, et l’opération fut pratiquée le i 5 du même mois, malgré le désir que j’avais manifesté à la mère de guérir auparavant quelques boutons que l’enfant portail sur le cuir chevelu j je reconnus aussi sur cette enfant les traces d’une ancienne inflammation qui avait subsisté long-temps dans la gorge avec beaucoup d’intensité. Cette phlegmasie me fil devintr la cause de la surdité, et dès l’instant j’augurai bien de l’opération, surtout si la mère se fût décidée à laisser son enfant près de moi.
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Immédiatement après l’opération, nous eûmes la certitude que les organes auditifs étaient ouverts de nouveau aux sons et à la voix, puisque, malgré l’étourderie et la vivacité de l’enfant, les sons d’un piano et plusieurs mots prononcés derrière elle, la firent retourner en souriant j elle courut aussitôt vers le piano, et nous fit signe qu’elle percevait les sons : elle répéta de suite les mots papa, maman, pain et à revoir} le lendemain, la mère la porta à l’église, où elle marqua beaucoup de plaisir d’entendre les orgues et les fanfares des trompettes (les oreilles étaient fortement garnies de coton et d’un bonnet à oreQles).
Le 20 février, elle s’amusait à frapper tous les corps qui tombaient sous sa main j elle prononça le mot chevali et étant dans la rue, elle entendit un cocbon, dont elle imita parfaitement bien le cri.
Le 21 février, je perdis de vue cette petite fille vraiment intéressante par la gaîté et l’art de faire des signes, qu’elle possédait à un degré surprenant.
Voici les nouvelles que j’en ai eues.
«J’ai vu à Vailly, ces jours derniers, la petite fille de M. Gentil, que vous avez opéréej elle entend bien, mais il est difficile de lui apprendre à parler, à cause de sa grande vivacité et de son
impatience; elle va à l’école; on lui apprend l’alphabet, et on espère que la raison arrivant lui fera sentir le besoin d’apprendre à parler. La mère m’a chargé de vous assurer de son respect, ainsi que M. Dopsent, qui vous a écrit dans le temps au sujet de cette enfant. »
» Floqüet, de Soissons. »
29 mars 1817.
Dans le mois d’août, je fus informé que la petite fille avait eu la coqueluche, ce qui m’inquiéta pour ses oreilles; sachant par expérience qu’une fois que ces organes ont été engorgés, ils sont fort sujets à s’engorger de nouveau, j’écrivis au père : voici ce qu’il me fit répondre :
Vailly, 3o septembre 1821.
« Le sieur Gentil me charge de répondre à votre lettre du 17 courant; je le fais avec d’autant plus de plaisir, que je desire lui être utile. J’ai eu moimême plusieurs fois des preuves que la petite malade entendait. Il lui est survenu une coqueluche qui lui fit venir le sang parles oreilles, et, depuis ce temps, elle ne paraît plus entendre aussi bien. Ilfaut vous dire aussi, monsieur, que cette enfant n’est pas tenue comme elle devrait l’être en pa-
reil cas J elle est très-espiègle, et joue sans cesse avec ses petites camarades, et je pense bien que si elle était près de vous, elle ferait plus de progrès du côté de la parole. Ses parens accordent bien de vous l’envoyer j mais ils ne peuvent s’engager à de grandes dépenses. D’après votre réponse, que vous pouvez m’adresser directement, l’enfant vous sera conduit par le père même, afin que vous lui donniez les premiers principes de la parole.
Signé Dopsent. »
TREIZIj^E OBSERVATION.
Surdité causée par l’oblitération des trompes d’Eustache, suite d’une inflammation chronique de l’arrière-bouche et des caisses du tambour.
M. EE COMTE DE ToRRiNG Séefeed, aide-dccamp de Sa Majesté le Roi de Bavière, âgé de trente ans, doué d’un tempérament très-sanguin, né de parens sains, essuya une maladie grave à l’âge de dix ans, à la suite de laquelle il ressentit les premiers symptômes de sa surdité j il fut quelque temps sans rien entendre de l’oreille ylroite. A treize ans, cette surdité se renouvela à *a suite des mauvais traitemens qu’il recevait cha-
<ÏUe jour de la part d’un gouverneur vif et emporté, qui Auvent se servait d’un bâton pour frapper le jeune comte aussi bien sur la tête que sur les autres parties du corps : cette infirmité diminua encore, mais ne disparut pas entièrement.
Les services militaires et la campagne de Russie rendirent M. de Séefeld presse totalement sourd.
De l’oreille droite, il n’entendait absolument aucun bruit j la gauche seule lui resta pour cn-^ tendre la parole j mais seulement quand on lui parlait la bouche rapprochée à un pied de sa tête , et même à un demi-pied, quand ^ temps était humide. A une petite distance, on avait heau crier, frapper, etc., etc., jamais M. le Comte ne se retournait : il était aussi insensible aux sons des cloches, aux coups de pistolet tirés à un cer- ^ tain éloignement, et auxhattemens d’une montre placée sur l’oreille. \
Quand M. de Séefeld se présenta à moi, il avait déjà suhi plusieurs trailemensj tous avaient été sans succès, quelques-uns même avaient aggravé le mal, tel qu’un courant électrique auquel il fut soumis à Vienne pendant plusieurs semaines.
A Berlin, un médecin fut plus prudent ; il n’employa que \e%iagnétisme animal. Enfin à Munich on essaya de perforer le tympan du côté droit J mais je ne sais si on y parvint, parce qa’après l’opération l’oreille saigna beaucoup;
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l’ouïe de ce côté resta la même, et aujourd’hui voit une longue cicatrice sur la paroi inférieure du conduit auditif.
Le 12 naai 1821, j’examinai l’état des organes
f udilifs et des parties environnantes: voici ce que exploration la plus attentive me fît découvrir. M. de Séefeld avak la figure très-colorée, les yeux vifs et larmoyans : l’arrière-bouche était le siège d’une phlogose très-prononcée, les amygdales participaient à l’engorgement sanguin, ce qui augmentait leur volume ordinaire, et les rendait très-sensibles, ainsi que les parties environnantes, durant le travail de la déglutition; pendant une forte expiration, le nez et la bouche étant fermés, l’air parvenait pas jusqu’aux . membranes du tambour; les pavillons auricu-* lairts étaient très-sensibles au toucher, ainsi que les conduits auditifs; ceux-ci étaient d’une conformation très - défectueuse : leurs parois inférieures formaient une élévation si considérable, et fermaient tellement les conduits auditifs, qu’à peine pouvait-on voir le bord supérieur de la membrane du tympan, et atteindre cette cloison avec un tube d’une ligne et demie de diamètre ; malgré ce vice de conformation, je crus pouvoir pratiquer l’opération du côté droit avec mon instrument légèrement modifié ; mais avant je dilatai le conduit auditif, et je fis subir à M. de Séefeld
un traitement toat*à-Ia-fois antiphlogistique et révulsif. Les saignées générales et locales , les demi-bains, les boissons rafraîchissantes et laxatives, un régime sévère, les purgatifs drastiques, ne furent pas épargnés. Le 4 jui^ trouvant l’inflammation de la gorge passablement diminuée, et le conduit auditif droit assez peu sensible pour supporter le contact des instrumens , je me déterminai à opérer: M. le Comte fut aussi de mon avis.
' J ’eus beaucoup de peine à introduire mon instrument jusqu’à la partie inférieure de la membranedu tympanj ladouleur fut vive, mais courte. Après l’opération, M. deSéefeld entendit la sonnerie de sa montre approchée de l’oreille. Dès ce jour, je fis dans l’oreille des Injections et des fumigations pour dégorger la caisse du tambour; le troisième jour, il sortit de ces cavités plusieurs parcelles de mucus épaissi, et une sensation douloureuse se manifesta dans la gorge.
Les notes suivantes sont extraites du journal que madame la comtesse de Séefeld a écrit jour par jour :
cc Le soir même de l’opération , mon mari ayant l’oreille couverte de coton, a entendu ma voix, et comprit mes paroles à un pied de l’oreille : si je chantais, il suivait la mesure ; il appréciait même un air que l’on sifflait. Le 8 juin, quatre
jours après l’opération, il a entendu un homme qui parlait dans la rue, et le son d’une cloche que l’on sonnait dans une tour très-éloignée ; ce jour-là il commença aussi à suivre la mesure des airs touchés sur le clavecin.
» Le 6, étant dans son lit, mon mari entendit sonner la messe, ce qui ne lui était jamais arrivé, même de l’oreille gauche ( sa bonne oreille). Le 7, il entendit cracher dans la chambre. ( De l’oreille opérée il entend mieux les sons de sa montre que de l’oreille gauche; celle-ci ne lui rend que la sensation d’un bruit, et non d’un son. )
53 Le 8, il entendit le bruit que fit une voiture qui passa dans la rue; le i8, il entendit sa montre placée à deux pouces de son oreille; le 23 , il l’entendit à un pied.
33 Le 26 juillet, M. le Comte comprit la parole en lui parlant à un pied de son oreille ; dès ce jour il entendit aussi sa montre à la même portée. L’oreiUe se conserve toujours dans le même état, et l’audition ne varie plus : l’inflammation de la gorge et la sensibilité de la tête sont entièrement dissipées. 33
On voit que l’opération pratiquée sur l’oreille droite a eu un plein succès : si l’ouïe ne s’est pas développée davantage, il faut en accuser l’ancienneté et la gravité de la maladie. Si l’opération eût
été pratiquée il y a six ou huit ans, il est certain qu’on serait parvenu à des résultats plus heureux, comme on va en avoir la preuve par la perforation simple pratiquée sur l’oreille gauche, qui était moins malade que la droite.
Certain d’avoir retrouvé une oreille aussi bonne que sa gauche, M. de Séefeld fut d’avis, ainsi que moi, de tenter la perforation simple sur celle-ci. Au moyen d’un petit trois-quarts construit exprès ( mon instrument ne pouvait être employé à cause de l’étroitesse congéniale du conduit-auditif ) , la perforation fut faite le 17 juillet; le jour même l’oreille fut sensible à la voix partant d’une chambre à l’autre, et à la parole à une distance de sept à huit pieds. Le malade entendit tous les bruits que l’on faisait dans la rue, tels que le claquement des fouets, le bruit des voitures, la marche des chevaux, l’aboiement des chiens, etc. ; mais le lendemain l’inflammation de la membrane du tympan s’étant développée, la sensibilité fut si vive, que les injections faites dans l’intention de désobstruer la trompe d’Eustache ne purent être supportées. La cicatrisation de l’ouverture se fit, et l’oreille rentra dans le même état où elle était avant l’opération. Cependant l’inflammation, entièrement passée, l’ouïe paraissait moins dure; car le 28 juillet et les jours suivans, il fallait parler moins haut pour se faire en-
tendre. Le son d’une jætite' clochette attachée au cou d’un cheval, le roulement d’un tambour très-éloigné, et le son d’une cloche, parvinrent S aussi à l’oreille ; ce petit mieux dans la faculté auditive de l’oreille gauche pouvait bien tenir à la tension plus grande qu’avait reçue la membrane du tympan, par la cicatrisation de la simple Ouverture que j’avais pratiquée à sa partie inférieure. J’af déjà eu occasion de faire cette observation, et de remarquer que le tympan plus tendu est plus facilement ébranlé par les ondulations sonores.... Pour achever cette observation, et la rendre tout-à-fait authentique, je vais transcrire ici la consultation que j’ai donnée à M. de Séefeld le jour de son départ de Saiot-Mihiel.
La surdité de M. le comte Joseph de Torring- Séefeld estinflammàtoire, ^non nerveuse comme on l’avait pensé. Ellè est causée par une inflammation chronique qui siège depuis long-temps dans l’arrière-bouche, et qui a été exaspérée par ^les grands froids que M. de Séefeld a supportés pendant la campagne de Russie.
Les congestions sanguines qui se font vers la tête, ont aussi contribué à l’entretenir : cette inflammation ne s’est pas bornée à la gorge, elle s’est propagée dans lés trompes d’Eustache, qu’elle a oblitérées probablement aussi sur les membranes
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desfenêtîes rondes et ovales, puisqu’elle est venue même se manifester dans les conduits auditifs externes et sur les conques auriculaires ; aussi toutes ces parties étaient-elles 'douées d’une sensibilité excessive.
Mes premiers soins ont été dirigés vers ces irritations : les saignées générales et locales, les purgatifs laxatifs long-temps continués, les boissons antipblogistiquaefet les alimens doux et peu nutritifs n’ont pas été négligés j aussi en un mois nous avons vu disparaître ces inflammations locales, et diminuer les congestions sanguines cérébrales qui causent à M. de Séefeld une douleur fixe à la partie postérieure et supérieure de la tête et des allucinationsde la vue. (M. le comte voit souvent des rayons de feu, des cercles enflammés, etc.)
Avant d’opérer l’oreille droite, j’ai été obligé d’introduire chaque jour, dans son conduit auditif, un corps étranger propre à l’élargir, corriger sa mauvaise direction, et l’habituer au contact des instrumens.
L’opération n’a pas eu les suites qu’on pouvait en attendre. {Voyez notes de madame de Séefeld.)
Ce qui me fait juger qu’il existe un épaississement des membranes que l’on rencontre dans la
caisse du tambour, ou une oblitération du conduit qui mène aux cellules mastoïdiennes.
C’est en vain que j’ai voulu désobstruer la trompe d’Eustache ; ce conduit est véritablement rétréci par l’épaississement de ses parois; à peine laissait-il passer de l’air fortement chassé des poumons, la bouche et le nez étant fermés. Les injections faites de dedans en dehors^ continuées pendant huit jours, n’ont rien changé à son état; elle s’est toujours resserrée sur elle-même, ce qui ne serait p^ anivé, si elle n’eût été ohhtérée que par des mucosités épaissies; il en est de même de la trompe d’Eustache gauche.
L’oreille gauche fut opérée par simple perforation; sur-le-champ nous nous aperçûmes de l’utilité de l’ouverture que je venais de pratiquer, laquelle, en s’oblitérant, fit rentrer l’oreille dans son ancien état d’inertie presque complet. Il est fâcheux que la mauvaise conformation du conduit auriculaire externe rende l’opération si difficile, parce qu’en faisant subsister une ouverture au tympan, on aurait rendu l’oreille assez bonne. Pour y suppléer, j’ai fait adapter à son conduit une petite machine en argent, qui augmente beaucoup la force des sons.
Afin que l’inflammation de la gorge ne se renouvelle pas, et que les congestions sanguines cérébrales diminuent de jour en jour, je conseille
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à M. le comte d’employer le traitement suivant :
i,° M. de Séefeld étant très-sanguin, quand il se sentira la tête lourde, les membres engourdis, etc., etc., il se fera saigner : souvent il remplacera la saignée générale par l’application de quinze ou vingt sangsues au fondement ; ce dernier moyen sera même plus salutaire, parce que M. le comte approche de l’âge où Uaction vitale se développe avec énergie ver J 9 e ventre 5 et comme il a déjà été affecté d’une maladie inflammatoire du foie,|Pn évitera, par ces précautions, le retour de cette maladie, en même temps qu’on débarrassera la tête. On sait que l’àge de trente-six à quarante-cinq ans est l’époque où s’établissent ces flux hémoiTboïdaux si utiles dans certains cas. Eh bien ! c’est en prévenant ainsi les intentions de la nature qu’on parvient à l’aider dans ses actes. Dans le cas où se trouve M. le comte, on ne peut méconnaître l’avantage qu’il retirerait d’une exhalation sanguine qui se ferait sur la surface muqueuse du rectum.
2..° Prendre des bains de pieds et des demibains , surtout les jours qui suivront la saignée.
3 .° Les eaux minérales de Plombières conviennent beaucoup J elles établiront sur la peau et les intestins des révultions très-salutaires.
Quand il sera rendu à Munich, le malade fera bien de se procurer des eaux de Sedlitz ou de Seyds.
chutz en Bohème; il boira de ces eaux minérales chaque matin à jeun assez pour procurer deux ou trois selles. De temps en temps il pourra y suppléer par une once de sulfate de soude dissoute dans un bouillon de veau pris à jeun.
4.° Dans les journées d’élé, user souvent des limonades et des sirops rafraîchissans.
5.0 Enter les grandes agitations d’esprit auxquelles on est exposé dans le cours de la vie.
Nota. Le jeune homme qui fait le sujet de l’observation n.“ 2 a, comme nous l’avons vu, les conduits auditifs externes très-étroits ; il est à présumer que les trompes d’Eustache participent à ce rétrécissement congénial, puisque les injections n’ont pu élargir ces conduits assez pour donner un libre passage à l’air qui doit arriver dans la caisse du tambour. Ces conduits ne se sont pas élargis l’un plus que l’autre.
M. de Séefeld serait-il dans le même cas?
Chez lui les conduits auditifs sont extrêmement étroits; ils n’ont pas même l’ampleur de ceux d’un enfant de deux ans. Si, toute proportion gardée, les trompes d’Eustache étaient, dès l’enfance, dans le même état, il n’est pas surprenant qu’elles se soient oblitérées facilement par des inflammations de l’arrière-bouche.