QUATORZIEME OBSERVATION
Surdité et mutisme de naissance occasionés par engorgement des caisses du tambour^ qui semblait être accompagné d^asthénie des nerfs auditifs.
Le jeune Bühler, âgé de douze ans, doné d’une bonne constitution et d’un caractère doux, n’ajant jamais été malade, sourd-muet de naissance, me fut présenté par ses parens le 28 mai i8ai. Ce jeune homme n’avait jamais entendu que les cris les plus forts proférés près de l’oreille droite. Sa voix consistait en quelques sons gutturaux aigus très-désagréables qu’il émettait de temps en temps sans aucune intention. Les conduits auditifs externes et les membranes du tympan étaient intacts : l’arrière-bouche n’avait jamais été le siège d’aucune-inflammation.
L’Operation de la perforation du tympan étant pratiquée sur les deux oreilles , ce jeune homme n’entendit pas mieux qu’avant. U resta insensible aux batlemens d’une montre placée derrière l’oreille et entre les dents ; en le faisant souffler, le nez et la bouche étant fermés, je reconnus que la trompe d’Eustache gauche était oblitérée en-
ilèrementj la droite ne l’était pas. Voyant que l’ouïe était restée dans le même état après l’opération, et que l’air arrivait dans l’oreille droite sans qu’il en résultât aucun changement, je présumai que la cause de la cophose existait dans le labyrinthe j je soupçonnai surtout une lésion nerveuse jointe à un engorgement complet de la caisse du tambour du côté gauche. En conséquence, je prescrivis un traitement mixte dirigé contre ces deux causes de surdité. L’extrait des lettres que m’écrit le père, de ce jeune homme va faire connaître ce traitement et les changemens survenus dans l’audition.
« Pour satisfaire à notre promesse, nous vous donnons des nouvelles de notre voyage, qui a été heureux : en même temps, nous allons vous faire connaître la situation de notre fils, et les résultats du traitement que vous avez ordonné.
35 1.° Nous avons fait couler de l’eau de guimauve tiède dans les deux oreilles ( pour calmer l’inflammation.)
33 2.° Nous avons ensuite injecté, soir et matin, dans l’oreille gauche, deux grands verres d’eau minérale tiède de Plombières. Cette eau revient tout-à-fait claire et sans le moindre dépôt.
33 3.0 Nous faisons aussi des injections du côté droit, mais en moindre quantité et avec moins de force, comme vous l’avez ordonné.
55 4 *** Nous garnissons toujours les oreilles de coton.
55 5 .° Le soir, trois heures après les injections, nous faisons dans chaque oreille la fumigation d’éther sulfurique, qui dure une demi-heure.
55 Le résultat général de ces remèdes est ce qui suit :
>5 Nous croyons que notre fils commence un peu à entendre, et surtout avec un cornet et à voix ordinaire j il n’aime pas le grand bruit, comme le jracasj le tintamarre^ etc. Aujourd’hui encore, nous avons fait un essai avec une crécelle J pour crépiter, faire du bruit, etc. j aussitôt il s’est sauvé, et s’est caché. En lui plaçant une montre dans la bouche, il nous dit si elle va ou non , ce qu’il ne savait jamais si bien distinguer comme à présent,
Hamarin, i 4 inillet 1821.
a J’ai le plaisir de pouvoir vous annoncer que nous trouvons que notre fils fait toujours des progrès, et que nous avons l’espérance de le voir sous peu commencer à parler : il n’y a plus de doute qu’il entend. En le faisant tourner à l’opposé d’une table, d’une fenêtre, en lui mettant une montre à répétition près de l’oreille, il indique avec le doigt tous les coups qu’il entend frapper, et toujours avec une grande justesse.
Quoique assez éloigné de la procession de la Fête- Dieu, et ne voyant pas le feu, il nous a fait connaître qu’il entendait tous les coups de fusil.
» Nous continuons, comme vous nous l’avez indiqué, les injections et les fumigations; après ce traitement il entend toujours mieux que dans le reste de la journée. Depuis que son ouïe se bonifie , nous remarquons qu’il redoute qu’on lui parle avec le cornet ; nous supposons que ce bruit est trop fort : il en est de même lorsqu’on frappe snr un plateau en tôle; il n’entend qu’un bruit confus sans pouvoir distinguer les ceups. Il commence à prononcer quelques mots, mais avec difficulté. Dans le principe il avait un bourdonnement dans l’oreille qui le fatiguât : il a cessé. »
BUHLER.
19 juillet 1821.
Depuis cette dernière lettre, l’audition ne s’est pas améliorée chez ce jeune homme; le temps humide lui est contrair^ sa voix reste toujours sifflante, et semble partir du fond du gosier; on croirait entendre les cris d’un jeune coq , quand il s’efforce de prononcer quelques mots un peu haut. Le père de ce jeune malade, dans une lettre qu’il m’écrit, datée du 14 septembre, me dit que ses oreilles commencent depuis quelques
jours à laisser coulëf du cérumen ; ce qui n’était jamais arrivé.
Cette observation aurait pu donner lien à des ré^ flexions intéressantes, si l’individu eût été observé jour par jour par un médecin. On ne peut douter que c’est aux fumigations éth4rées que l’on doit ce changement dans l’audition survenu quelque temps après l’opération.
QUINBIÈME OBSERVATION.
Surdité et mutisme fecbnnaissant pour cause prochaine Voblité'ràtian des trompes d^Eustache.
Absène Cüvelier , ^âgé de neuf ans, doué d’une bonne constitution, devenu sourd-muet à la suite d’une maladie qui lui survint à l’âge de quatorze mois, me fut présenté le 26 juillet
Les conduits auditifs externes èt les membranes du tympan étaient sains; l’arrière-bouche présentait les tra(^ d’une ancienne inflammation; les amygdales «aient tuméfiées.
Comme l’enfant avait été très-bien portant depuis la maladie qu’il avait essuyée à l’âge d’un an et quelques mois, j’ai présumé que ces restes d’une ancienne phlegmasie dataient de
cette époque, et qu’ils pourraient bien aussi subsister dans les trompes d’Eustache; en conséquence, je fis l’opération sur une oreille.
Les résultats répondirent à mon attente : surle-champ l’enfant entendit parfaitement bien les baltemens d’une montre, les sons d’un fortépiano et le bruit que sa mère fit en frappant sur un tambourin d’enfant ; il nombra aussi les syllabes des mots que je prononçai derrière luij avant l’opération, il n’entendait que le bruit du canon et le tonnerre.
Quoique la mère de cet enfant vît les résultats heureux de mes premiers soins, elle ne voulut jamais laisser son enfant à Saint-Mihielj elle l’emmena deux jours après l’opération, trouvant que les injections que je lui faisais l’importunaient beaucoup trop. Les conseils de M.le comte de Séefeld, qui recevait mes soins à cette époque, ne purent rien sur cette mère, douée d’une sensibilité si grande, qu’elle ne consentit pas meme à laisser opérer la seconde oreille.
Cet enfant éprouva beaucoup de plaisir à entendre , et fit ensuite de grands efforts pour prononcer quelques mots : sa voix était belle, et je suis persuadé qu’avec des soins assidus, il parviendrait à parler d’une manière satisfaisante.
Sa mère m’écrivait, le 27 septembre dernier, que son fils entendait toujours de l’oreille opé-
rée, quand on lui parlait de prèsj il demande continuellement le nom de tous les objets qu’il voit dans la maison, et fait beaucoup d’efforts pour répéter les mots qu’on lui dit j il parvient assez bien à prononcer ceux qui renferment le plus de consonnes labiales explausives.
Si j’eusse pu surveiller la cicatrisation du tympan, je suis persuadé que je serais parvenu à donner une oreille fine à cet enfant, qui habite maintenant Jonchéri Suovelle. Le fait n’en est pas moins intéressantj il contribue à prouver que beaucoup de sourds-muets peuvent récupérer l’ouïe à un degré plus ou moins parfait.
Après avoir donné le détail des opérations les plus anciennes dont j’ai connu les résultats par ma correspondance, je vais exposer les cas de surdité qui ont eu sur le moment un succès apparent , qui s’est dissipé en quelques semaines. J’indiquerai aussi les opérations que j’ai pratiquées sur des individus dont je n’ai reçu ensuite aucunes nouvelles.
Si tous les individus qui font le sujet des quinze premières observations, fussent restés plus longtemps près de moi, je suis persuadé qu’en général l’ouïe se fût perfectionnée, parce que j’a,urais pu remédier, dans beaucoup dè cas, soit à des engorgemens partiels qui ont continué de subsister dans l’oreille interne, soit à des oblitérations des
trompes, ou enfin à des dégénérations de la membrane du tympan de l’une et quelquefois des deux oreilles.
Les observations suivantes prouveront encore bien mieux l’absolue nécessité qu’il y a de soumettre les opérés à un traitement régulier dirigé par un médecin habitué à suivre les maladies de l’oreille ; car que deviennent des enfans qui rentrent sous les yeux de leurs parens ? ils reprennent leur train de vie, ils s’exposent au froid, au vent, les parens négligent de leur mettre du coton dans les oreilles et souvent même de leur couvrir la tête. Dans le mois d’octobre, je me rendis dans plusieurs villages, pour voir quelques-uns de mes opérés J je les trouvai la plupart sans bonnet, sans chapeau, et tous ayant les oreilles nues et sans coton J on pense bien quelles doivent être les conséquences de pareillés négligences.