‹ Mémoire sur la perforation de la membrane du tympanChapitre 4 sur 28 · OBSERVATION · texte numérisé non relu

OBSERVATION

Surdité avec mutisme ^ occasionée par l'oblitération des trompes d'Eustache.

Eméeie Vivier, douée d’une bonne constitution , âgée de seize ans, aussi intéressante par ses qualités morales et sa beauté, que par le malheur qu’elle avait d’étre privée du sens de l’ouïe, source principale de l’intelligence, n’avait jamais entendu que les coups de tonnerre les plus forts, et le bruit produit par l’explosion de la poudre à canon : elle était impassible à la voix d’un homme qui lui parlait à l’oreille fortement, ainsi qu’aux mouvemens d’une montre placée entre ses dents. Privée de l’ouïe à ce degré, il est inutile de dire qu’elle ignorait ce que c’est que la voix. Complètement muette, elle laissait échapper, dp temps en temps et sans intention, les syllabes apa , aman. Son air réfléchi formait un contraste frappant avec la figure des autres sourds-muets. Chez elle les plaisirs de son âge étaient transformés en occupations sérieuses et utiles ; les soins du ménage et le travail à l’aiguille faisaient ses délices.

De si belles dispositions à nn âge si peu avancé, surtout chez un être qui n’en connaissait pas le prix, ne pouvaient manquer de fixer nion attention. Si on joint à cela la résignation de mademoiselle Émélie à supporter toutes les douleurs, on concevra facilement pourquoi j’ai renouvelé une opération presque tombée en désuétude, et qui a eu si peu de succès entre les mains des médecins qui en ont fait l’essai.

J’ai examiné dans le plus grand détail possible l’état de l’organe de l’ouïe : une sonde introduite dans le conduit auditif a rencontré la membrane du tympan douée d’une grande sensibilité et d’élasticilé. Les rayons du soleil m’ont aidé à juger de son intégrité et de sa couleur naturelle. Pendant une forte expiration, le nez et la bouche étant fermés, l’air n’a pas paru pénétrer dans les caisses du tambour ; les fosses nazales et l’arrièrebouche étaient saines, et jamais aucune maladie n’avait affecté ces parties- La jeune personne a joui des bienfaits de la vaccine ; les nerfs auditifs ne m’ont pas paru lésés. Quant aux diverses parties qui composent le labyrinthe, je n’ai pu juger de leur état, parce qu’elles sont jusqu’à ce jour inaccessibles à toutes nos recherches.

Le i 5 septembre 1820, je me suis décidé à opérer ; la jeune personne étant assise, la tête soutenue contre la poitrine d’un aide , je portai

le trois-quarts dans l’oreille droite, au moyen d’une canule en gomme élastique; la douleur fut vive, mais instantanée. La jeune Émélie présenta de suite l’oreille gauche , et nous fit voir, par sa physionomie riante, qu’elle entendait déjà des sons nouveaux pour elle. Les deux oreilles étant perforées, elle entendit la voix de son père, et elle sembla vouloir y répondre par plusieurs cris qu’elle balbutia avec joie.

Après le premier pansement, qui consista en une injection émolliente faite dans chaque oreille pour entraîner au dehors le peu de sang qui aurait pu s’épancher et se durcir dans la caisse du tambour, et l’introduction dans le conduit auditif d’un peu de coton imbibé d’huile d’olive fine , je fis les expériences suivantes pour m’assurer si la jeune personne entendait distinctement : trois personnes étaient placées à divers endroits de la chambre, et frappaient alternativement du bout du doigt sur les corps environnans ; l’opérée montrait , sans se méprendre , l’individu qui avait frappé : à cinq pas elle entendait le mouvement d’une montre, ainsi que la sonnerie , qui l’a fort étonnée; elle comptait les heures. La parole la flattait aussi beaucoup, car elle faisait des efforts pour répéter ce que je lui disais, mais c’était en vain ; il lui échappait seulement quelques expirations sonores , qui cependant égalaient en nombre

les syllabes des mois que je prononçais lentement. Le meme jour, vers le soir, Emélie souffrait beaucoup de la tête j le moindre bruit la faisait tressaillir; le pouls était accéléré, et la chaleur générale augmentée. Les injections d’eau de guimauve tiède ont produit une sensation pénible et un sentiment de gêne dans la mâchoire inférieure ; ce liquide n’a jamais pu parvenir dans la bouche ni dans les fosses nazales preuve de l’obstruction des trompes d’Eustache.

Le lendemain matin i6 septembre, le coton était imbibé d’un liquide jaune et abondant. L’introduction d’une corde à boyau huilée au-delà de la membrane du tympan fut très-douloureuse j cependant la jeune personne supporta sa présence avec courage jusqu’au lendemain à midi. Pendant ce second pansement, léchant d’un serin est venu frapper agréablement son oreille ; le son d.’une cloche parut aussi lui faire plaisir : il n’en fut pas de même du son de la trompette. Le soir, elle prononça distinctement le mot maman.

Le 17, la vive sensibilité des oreilles était diminuée ; le pansement fut moins douloureux que la veille. Il me sembla voir, sur l’extrémité des boyaux, une dépression légère faite par les bords de l’ouverture pratiquée à la membrane du tympan. Ce jour même, j’eus le plaisir d’assister à une scène bien touchante. M. le médecin

Gorcy, et un artiste distingué, M. Saunois-Aibertus, s’y trouvaient aussi : pendant le pansement, ce dernier avait placé sur une table, à l’extrémité de la chambre, une tabatière à musique. A peine les premiers accords eurent-ils frappé l’oreille d’Emélie, que sa phvsionomie marqua l’étonnement et la joie : elle nous fit signe de garder le silence J puis ses regards se portèrent vers le lieu d’où venait cette douce harmonie qui avait tant d’empire sur ses organes. On lui donna ensuite cette boîte, qu’elle porta à son oreille j les sons rapprochés lui firent une telle impression, qu’elle versa des larmes d’allégresse ; enfin, revenue de sa surprise, elle sembla marquer la mesure avec précision par des inclinations de tête et l’agitation des membres. Le soir, elle éprouva une émotion nouvelle produite par des airs de vvalse touchés sur le for té-piano; cette fois encore, tous ses mouvemens suivaient le rhyihme musical.

Le 19, la jeune personne nous fit comprendre qu’elle distinguait le son de la petite cloche de celui de la grosse; mais ce qui la surprenait le plus, c’était de voir sortir des sons différens des assiettes, des bouteilles, des verres, etc. Rien n’échappait à sa main ; elle frappait continuellement le duvet, les rideaux ; sa robe même n’était pas épargnée.

Le 20, elle prononça distinctement les mots

mal et maman. Le chant d’un serin l’occupait sans cesse; en ma présence, elle lit comprendre par signes qu’elle desirait savoir si cet oiseau causait avec son père, qui l’appelait de même que deux personnes parlent ensemble.

Le 28, la vive sensibilité des oreilles était beaucoup diminuée, l’ouïe n’était plus aussi exaltée qpie les premiers jours de l’opération.

Le 10 octobre, mademoiselle EméJie ne s’arrêtait plus aux bruits ordinaires, comme celui que produit la marche, le choc des corps qui 'Sfe trouvent le plus communément dans une maison :

néanmoins elle entendait toujours très-bien le moindre bruit quand on lui faisait prêter l’attention. Elle faisait continuellement des efforts pour prononcer des mots; ce qui lui était le plus facile, c’était de fredonner des airs.

Le i 5 , je cessai d’introduire des boyaux: mou pansement consista alors dans de simples injections d’eau d’orge. A cette époque, la physionomie de la jeune personne changea; elle devint plus riante et plus ouverte ; sa voix semblait aussi se développer; tout le long du jour il lui échappait des exclamations qui marquaient la joie qu’elle éprouvait de voir cesser les pansemens : mais pendant que cette infortunée se félicitait de son nouvel état, je ne pouvais, de mon côté, me dissimuler la crainte qui m’agitait : je

m’attendais à voir se refermer les ouvertures que j’avais faites au tympan, parce qu’à chaque pansement je m’apercevais qu’elles éprouvaient une dilatation forcée de la part du corps hygrométrique que j’y introduisais ; l’événement est venu bientôt réaliser mes conjectures.

Le 19, je m’aperçus déjà, ainsi que les parens, que leur fille ne percevait plus les sons que confusément : néanmoins, du 20 au 3 o, M. Vivier voulut lui apprendre la valeur des mots. D’abord nous eûmes de l’espoir j quand on lui demandait un couteau, du pain, une pomme, unepoire, etc., elle apportait ces objets j mais bientôt la parole ne fut plus pour elle qu’un bourdonnement continu J et en peu de temps elle perdit ce qu’elle avait appris. Elle s’ennuya des leçons qu’on voulut lui donner, puis elle finit par dire qu’elle n’entendait plus.

Le 3 o octobre, je lui présentai une jeune sourde-muette de son âge, qui excita sa compassion ; à mon grand étonnement, elle lui fit signe qu’elle entendait, et l’engagea à se laisser opérer J mais cette jeune fille une fois éloignée, la bonne disposition d’Emélie ne dura pas longtemps ; elle reprit un air boudeur et récalcitrant, surtout en ma présence : les parens ne furent pas d’avis de laisser recommencer l’opération avec l’instrument que j’emploie maintenant, ce qui

fait que depuis cette époque je u’al vu ni le père, ni la mère, ni la demoiselle.

On a vu que cette jeune opérée jouissait, les premiers jours, d’une ouïe si fine, que le bruit lui causait un peu de fièvre et une légère céphalalgie ; mais bientôt cette sensibilité a diminué par l’effet de l’habitude , et l’audition s’est conservée en bon état jusqu’à l’époque où j’ai cessé d’introduire des cordes à boyaux au-delà des ouvertures artificielles que j’avais pratiquées sans perte de substance. Ces corps étrangers une fois absens, les membranes du tympan ont repris leur forme naturelle , ce qui explique pourquoi la jeune Eméhe a perdu de nouveau la faculté auditive.

Il est évident que cette cophose est causée par l’oblitération des trompes d’Eustache j il n’y a aucun embarras dans les caisses du tambour j l’indication est donc de donner un bbre accès à l’air dans l’intérieur de l’oreille j cette infortunée jouira alors, comme nous, du sens précieux dont la privation la place à une si grande distance de ses semblables. Doit-on redouter une seconde opération ? nous avons vu que Himly l’a pratiquée quatre fois de suite sur le même individu. Pour guérir la fistule lacrymale, ne sommes-nous pas obligés quelquefois d’employer plusieurs procédés opératoires? Dans une maladie interne, le premier médicament administré ne produisant

aucun bien , n’a-t-on pas recours à un second ? et combien de fois n’arrive-t-il pas qu’après avoir amputé une jambe, il faut ensuite couper la cuisse !

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