DEUXIÈME OBSERVATION
Surdité et mutisme de naissance occasionés par ^obstruction dés trompes d*Eustache.
Pendant que j’observais la jeune personne qui fait le sujet de la première observation, un jeune homme âgé de vingt-un ans m’occupait aussi pour la même infirmité : je le traitais par les mêmes moyens. Informé que je venais de rendre la faculté auditive à la jeune Vivier, M. Toussaint me présenta son fils, sourd-muet de nais sance : le peu de douleurs que cause celte opération me détermina à la pratiquer une seconde fois de la même manière, sans attendre les suites qu’elle aurait chez ma première opérée j j’ai agi peut-être précipitamment, mais enfin je voulais m’assurer si beaucoup de sourds-muets étaient dans le cas d’être traités par la perforation du tympan; on verra combien j’ai été favorisé dans cette recherche, et que de cures brillantes j’étais à même d’opérer en peu de temps, si j’eusse été secondé le moins du monde par les parens de tous les sourds-muets dont je ferai l’histoire.
Madame Toussaint à eu neuf enfans, don t le troisième, le sixième elle neuvième étaient sourdsmuets; celui-ci est mort d’une maladie inflammatoire : le premier, actuellement âgé de vingtun ans, doué d’un tempérament nerveux-sanguin, d’un caractère vif et emporté, entendait à peine un coup de pistolet tiré derrière sa tête : il était insensible aux battemens d’une montre placée entre ses dents; bien conformé, il porte seulement des conduits auditifs très-étroits ; à peine si leurs orifices externes égalent l’ouverture d’une petite plume à écrire ; les membranes du tympan, l’arrière-boucbe et le nez sont en bon état, et aucune de ces parties ne présente les traces d’une ancienne inflammation. Ce jeune homme a eu la petite vérole dans un âge déjà avancé : en le faisant souffler fortement le nez et la bouche fermés, il faisait signe qu’il ne ressentait aucun gonflement dans les oreilles. Je fis l’opération le 22 septembre par perforation simple^ en présence de beaucoup de personnes de Saint-Mihiel ; elle fut prompte et peu douloureuse; on entendit les membranes du tympan faire un bruit semblable à celui que produit du parchemin quand on le déchire.
Aussitôt après l’opération, Toussaint imita avec le doigt le mouvement d’une montre que je plaçai à son oreille sans qu’il s’en aperçût; en
même temps il nous fit signe de ne pas marcher et de parler bas, parce que ces bruits lui produisaient de grandes douleurs dans la tête.
Il tourna la tête sitôt que l’on fit sonner une clochette dans la chambre voisine; ce son lui déplut : il n’en fut pas de même des airs de walse qu’il entendit sortir d’une serinette. Comme il ne connaissait pas cet instrument, il resta stupéfait au premier moment, et marqua beaucoup d’inquiétude ; il la prit ensuite, et tourna la manivelle près d’un quart d’heure sans faire attention aux personnes qui étaient présentes ; la tête levée, les yeux fixes , les traits épanouis, la bouche béante, etc., il semblait être en contemplation....
Nous nous avisâmes de l’interrompre en chantant ; il se mit à rire aux éclats. Comme il était fatigué de toutes ces épreuves, je l’engageai à se coucher; il dormit d’un profond sommeil, et ne s’éveilla que quatre heures après, aux sons d’une clochette.
Le 26 septembre, quatre jours après l’opération , il était d’une grande gaîté ; sitôt que l’on chantait, il se mettait à danser.
La présence des cordes à boyaux dans le conduit auditif l’importunait beaucoup; à chaque moment il voulait les retirer.
Le 28, la joie de Toussaint était évanouie; il
vint au-devant de moi d’un air triste et rêveur, et me fit signe de lui rendre encore une fois l’ouïe} ce qui me fut très-facile, car le coton et les cordes à boyaux sortis des conduits auditifs, il entendit comme les jours précédens.
Pendant les injections, je vis tomber avec une grande satisfaction quelques gouttes d’eau par le nez, ce qui me fit concevoir l’espoir de déboucber complètement les trompes d’Eustacbe} mes espérances furent vaines} jamais je n’ai pu faire sortir par le nez ou par la bouche une plus grande quantité du liquide employé aux injections} l’air même, fortement expiré par le jeune homme, la bouche et le nez étant fermés, agitait à peine un cheveu placé près du conduit auditif externe : l’ouverture des trompes d’Eustache aurait-elle participé à l’étroitesse de ces derniers conduits? Je ne sais, mais ton jours est-il que les conduits gutturaux ne laissaient passer chacun qu’une égaie quantité d’eau servant aux injections.
Toussaint demeurait loin de moi, je ne pouvais le voir à loisir} la saison, qui était froide, l’empêchait de faire le voyage, et nécessairement le traitement se ressentait de la rareté de nos entrevues : sa parole, que je commençais à développer, souffrait aussi du retard} et il arrivait
souvent que d’une leçon à l’autre, il avait entièrement oublié ce que je lui avais appris.
Le lo Octobre ; je cessai d’introduire des cordes æboyaux à travers les ouvertures faites au tympan, parce que le patient ne voulut pas les supporter plus long-temps. Depuis cette époque la sensibilité de l’ouïe a diminué, et bientôt l’oreille ne perçut plus que les sons distincts peu éloignés de sa têtej il entendait cependant toujours bien la parole, puisqu’il n’a cessé de comprendre la valerur des mots Toussaint^ bâton, chapeau.
Couteau, pain , papa, quand on les prononçait derrière lui distinctement et par syllabes. Il doit cet avantage au dégorgement partiel des trompes d’Eustache, caries ouvertures du tympan sont parfaitement cicatrisées.
Du 22 octobre au i.®’' janvier 1821, ce jeune homme était toujours resté dans le même état, c’est-à-dire qu’il entendait parfaitement les sons distincts à une distance peu éloignée; quand il venait chez moi, de suite il allait au piano; et sitôt qu’il entendait, il se mettait à rire quelquefois près d’un quart d’heure : souvent aussi il me priait de jouer de la flûte; il comprenait et répétait encore, à cette époque, les mots que je lui avais appris ; si' on lui prononçait distinctement et lentement, il arrivait souvent qu’il était obligé de tâtonner pour produire tel ou tel son ;
je le laissais faire, et ne voulais pas l’aider. En me plaçant en face de lui, alors il contournait de mille manières la langue et les lèvres j il ouvrait plus ou moins la bouche, et faisait des expirations fortes et faibles jusqu’à ce qu’il eût rendu le son que je venais de lui faire entendre. C’est par de telles leçons, et un exercice soutenu, qne je serais parvenu à apprendre à parler à cet intéressant jeune bomme ; son ouïe dure se serait en même temps perfectionnée petit-à-petit, et bientôt il aurait pu comprendre la voix articulée à une distance assez éloignée; mais ses parens pensent qu’il lui est beaucoup plus utile de battre à la grange qne de passer son temps à s’instruire dans l’art si utile de la parole : ces bonnes gens ne peuvent se figurer que des soins asâdus et de l’exercice peuvent améliorer l’audition : j’avais aussi proposé d’injecter les trompes d’Eustache, mais en vain.
Vers la fin de juillet, j’ai revu Toussaint, qui s’est prêté à toutes sortes d’épreuves, pour me convaincre qu’il entend.
Il résulte de mes expériences que ,
1.0 Son oreille est sensible aux battemens d’une montre appliquée sur cet organe.
2.0 A quatre pieds de distance, il marque les coups que l’on frappe avec le doigt sur la couverture d’un livre.
3. ° Il nombre aussi et fait des efforts pour repéter les syllabes des mots qu’on lui prononce auprès de l’oreille, de la gauche surtout.
4 . ° En le faisant souffler fortement, le nez et la bouche fermés, on entend distinctement craquer les membranes du tympan : il dit lui-même sentir dans les oreilles un gonflement incommode.
5.0 Depuis qu’il a été opéré , chacun a remarqué , si on lui parle, qu’il accompagne tous les gestes qui lui servent à répondre, d’un jargon très-ennuyeux} ce qui n’est pas du tout naturel aux sourds-muets.
Il est donc certain que ce jeune homme entend maintenant assez pour apprendre à parler, parce que les trompes d’Eustache sont en partie désobstruées.
Sesparens ne pensent pas ainsi. Le fils voudrait faire croire qu’il a l’ouïe très-fine ; il se fâche si on lui soutient le contraire : il est de fait qu’il compte toutes les syllabes que l’on prononce derrière lui; ce qui est une marque qu’avec des soins assidus il peut apprendre à les articuler lui-même.
Ces résultats de mes deux premières opérations étaient bien capables de me décourager, et me faire renoncer à un traitement si incertain et en même temps si difficile : d’ailleurs, je savais que
plusieurs médecins d’un grand nom et doués de rares talens, l’avaient abandonné ; je pouvais les imiter, sans pour cela affaiblir la confiance que beaucoup de personnes ont bien voulu m’accorder. Mais, loin de ralentir mes recherches, j’ai redoublé d’efforts à mesure que mes relations se sont multipliées avec les sourds-muets ; j’ai reconnu qu’un grand nombre de ces malheureux pouvaient jouir de l’ouïe, même en bas âge, si je trouvais moyen, dans certains cas, de conserver une ouverture à la membrane du tympan, et, dans d’autres, de dégager la tiompe d’Eustache : il eût donc été inhumain de laisser là mon entreprise, puisque je me trouvais dans une circonstance un peu avantageuse pour observer les effets du moyen que j’ai inventé.
La suite de ce mémoire prouvera que je n’ai rien négligé pour parvenir à mon butj et si je n’ai pu multiplier davantage mes observations, et les rendre plus complètes, c’est faute d’avoir été secondé dans mon travail.
Il est évident que ces deux premières opérations n’ont pas eu de suites heureuses, faute d’avoir pu maintenir, une ouverture à la membrane du tympan,ou désobstruer la trompe d’Eustache pour donner à l’air extérieur un libre accès dans la caisse du tambour.... Tout le temps que j’ai introduit les cordes à boyaux à travers l’ouver-
tare faite au tympan, les opérés ont joui d’une manière très-satisfaisante de la faculté auditive 5 mais one fois que ces corps étrangers n’ont plus été employés, les bords de l’ouverture se sont rapprochés, et ont fini par se joindre et adhérer ensemble. Il est donc nécessaire de pratiquer une seconde fois l’opération.
On me demandera peut-être pourquoi je n’ai pas continué plus long-temps d’introduire des cordes à boyaux? En voici la raison : les membranes du tympan ont bientôt acquis un surcroît de vitalité par une irritation quelconque ; si cette irritation continue d’agir, ces corps albuginés s’épaississent par un plus grand abord du sang dans leur tissu, et laissent en même temps suinter une eau roussâtre qui peut bien provenir aussi des membranes environnantes.
Ce léger catbarre favorise singulièrement la réunion de l’ouverture artificielle j quelquefois même il produit, pour ainsi dire, une régénération partielle du tympan, comme on en verra des exemples dans le cours de ce mémoire. Ainsi donc tous corps étrangers introduits et laissés dans le fond de l’oreille, loin d’empêcher la réunion des bords d’une ouverture faite au tympan, la favoriseront, parce que ce diaphragme et les parties qui lui sont continues sont douées d’une trop grande sensibilité. En chirurgie, que fait-
on pour obtenir la cicatrisation d’une plaie fistuleuse ? On se sert de trochisques pour produire une inflammation adhésive.
' Les observations suivantes vont nous offrir des résultats beaucoup plus intéressansj elles doivent rendre incontestable l’avantage de la perforation du tympan, que l’on ne saurait plus regarder comme une opération hasardée, dès que l’emploi en sera sûrement indiqué.
Je vais d’abord parler des individus que j’ai observés plus ou moins long-temps après l’opération , et sur lesquels les parens m’ont transmis des détails.
J’exposerai ensuite les causes de surdité, et l’effet immédiat de l’opération chez des individus que j’ai perdu de vue, qui ont négligé de m’écrire, et qui n’ont fait aucun traitement, soit par négligence, soit par défaut de moyens. Enfin je rapporterai quelques observations de surdité qui me paraissent intéressantes et instructives par quelques singularités.