TROISIÈME OBSERVATION
Cophose de Voreille droite produite par épaississement de la membrane du tympan y et engorgement de la trompe d^Eustache.
Adolphe Porriqüet, âgé de quatorze ans, doué d’une bonne constitution, a eu dans son enfance une éruption pustulo-croùteuse qui a affecté toute la face.
Depuis cette maladie locale, les parens se sont aperçus que leur enfant entendait très-dur, et éprouvait beaucoup de peine pour répéter quelques mots ; ce n’est même qu’à l’âge de sept à huit ans qu’il a commencé à en articuler, et à prononcer d’une manière assez distincte pour se faire comprendre.
Quand on me présenta ce jeune homme, on avait tenté divers traitemens sans succès, tels que l’emploi de remèdes dits fondans et résolutifs, les eaux minérales sulfureuses, le séton à la nuque : on avait même excité la suppuration du conduit auditif.
Après avoir examiné attentivement ce jeune homme, j’ai reconnu, ainsi que son père me l’avait dit, qu’il n’entendait que de l’oreille gauche j la droite était insensible à tous les sons.
Les membranes du tympan étaient d’un blanc grisâtre, et lout-à-fait insensibles au contact de la sonde, ce qui m’a fait juger qu’elles étaient épaissies. En soufflant, le nez et la boucbe étant fermés, le jeune Porriquet disait sentir le vent pénétrer dans l’oreille gaucbe, mais la droite était absolument insensible à cette expérience; j’ai fait répéter plusieurs fois cette épreuve; elle a toujours donné des résultats semblables.
Ce jeune homme entendait assez de l’oreille gaucbe pour apprendre les mots quand on les lui prononçait en face, lentement et distinctement, mais on ne pouvait le faire comprendre à une petite distance, et surtout si on n’avait pas soin de fixer toute son attention : il ne savait pas employer les verbes dans une phrase; il supprimait souvent les pronoms; si son père lui disait : « Adolphe est un méchant. » Mon papa, Adolphe Porriquet bien gentil, M. Deleau pas méchant: il fait mal pour entendre, etc. 35
Ces petites phrases n’étaient même bien comprises que par ses parens, parce que dans les mots il supprimait des consonnes, ou il les rendait fort mal....
Le 6 novembre, je me suis décidé à pratiquer l’opération sur l’oreille droite seulement; à peine le patient fit-il le moindre mouvement; cependant je sentis que la membrane du tympan offrait
une résistance plus grande qu’à l’ordinaire. Il ne s’écoula pas une goutte de sang. Sur-le-cliainp cette oreille fut sensible aux battemens de ma montre, et put percevoir les mots que connaissait le jeune homme.
Je fis plusieurs injections dans l’oreille immédiatement après l’opération; mais le liquide employé ne pénétra dans la bouche qu’après en avoir injecté une grande quantité : je fus alors assuré que la trompe d’Eusiache se dégorgeait? et, en effet, elle le fut bientôt complètement.
Mon opéré partit pour Bar le lendemain, en me remerciant des souffrances que je lui avais fait éprouver, parce que, disait-il, il était fort content d’entendre des deux oreilles. Son père a eu soin de me tenir au courant de son état, malgré les occasions que j’ai eues de le revoir.
Koici des extraits des Lettres qui m*ont été
écrites par le Père à différentes époques.
« Notre malade est arrivé près de sa mère avec un air très-gai, en lui promettant qu’il entendait, mais qu’il avait un peu mal à l’oreille.
»Sa santé n’a pas été altérée, et il n’a cessé d’être joyeux : son oreille n’a pas jeté d’humeur.
» Nous ne négligeons pas de le tenir toujours dans une chambre chaude, comme vous l’avez prescrit.
35 Nous faisons tous'les essais possibles pour nous assurer qu’il entend, et il y répond assez bien, en nous donnant sa parole d’honneur qu’il entend des deux oreilles.
33 Lorsqu’on l’injecte, il dit que l’eau va dans sa bouche, et qu’il sent le vent lorsqu’on le fait souffler la bouche étant fermée, etc.
33 Signé Porriquet-Baillot. 3>
Bar, le i3 Novembre 1820.
« Nous continuons à suivre vos ordonnances, et je vous préviens que notre fils assure toujours entendre : en effet, c’est ce que nous remarquons j sa parole semble aussi venir avec l’ouïe.
35 II n’a pas eu la moindre fièvre; mais, depuis deux jours, il a une humeur dans la tête qui le tourmente, cependant il boit et mange bien, etc. 33
(21 Novembre.)
« Je suis allé, il y a quelques jours, voir notre fils à Veel, où il a voulu retourner malgré nous, pour y faire la Saint-Nicolas avec ses amis.
33 Je l’ai trouvé bien portant et allant très-bien : il nous assure, ainsi que ses amis, qu’il entend bien; sa parole se dégage aussi à mesure qu’il comprend. 33
(26 Novembre.)
« J’attendais les vacances de Pâques pour vous rendre compte des changemens que nous pourrions trouver chez notre fils. Toutes les fois qu’il revient, nous remarquons toujours des progrès sensibles du côté de la parole : il a grand soin de se servir du petit sabot ivoire que vous lui avez fait faire, et je crois que cela l’aidera beaucoup à se perfectionner dans la prononciation.
» Quand nous remarquons qu’il entend quelques sons plus facilement, nous avons soin de lui demander de quelle oreille j il donne sa parole que c’est des deux ; depuis son opération, les sons aigus lui font même mal. Ses camarades ont pris pour amusement le flageolet ; et lorsqu’ils en jouent plusieurs à-la-fois, il met sa main sur son oreille opérée, disant que ces sons lui font mal.
» La parole se perd encore plus facilement que les autres sons; mais nous espérons qu’en grandissant et en avançant en âge, il se stimulera de plus en plus pour être comme les autres.
Je vous assure que les parens qui sont en pareil cas doivent s’armer de patience et de courage, et ne pas trop exiger d’eux à-la-fois.
» Je viens de nouveau recommander mon fils à
sa pension, afin qu’on ne lui fasse pas le moindre signe, et qu’on le fasse travailler séparément.
» Je regrette beaucoup de n’avoir pas trouvé plus tôt une personne comme vous, dévouée à suivre cette instruction, il serait bien plus avancé qu’il ne l’est. »
(a8 Avril 1831.)
a Ce jeune homme fait toujours des progrès du côté de la parole; sa prononciation est devenue assez distincte et assez claire pour lui donner la faculté de converser avec tout le monde, de manière à être compris sans difficulté.
SS Si l’oreille opérée était mise seule en exercice, il est certain qu’elle se perfectionnerait promptement; mais elle est négligée, parce que le jeune homme, habitué à ne se servir que de la gauche, continue sûrement de le faire, ss
On a vu que l’oreille droite chez le jeune Porriquet était devenue insensible aux sons par deux causes prochaines assez disparates, et qui ne semblaient avoir aucun rapport. Depuis j’ai encore observé des cas semblables, entr’autres le suivant :
M. Huraud de Chaillon était sourd depuis déux ans : il vint me consulter dans le mois d’août 1821. Après l’avoir questionné et avoir examiné les conduits auditifs, je lui annonçai une guérison prompte, parce que je venais de découvrir dans ses cavités la présence d’une quantité
considérable de cérumen épaissi et comme pierreux. Mais quelles furent ma surprise et mes craintes , quand, après avoir nettoyé l’oreille droite, je vis que l’audition ne s’améliorait pas ! Je portai alors mon attention vers la trompe d’Eustache , et bientôt je jugeai qu’elle était légèrement engorgée : la gauche ne l’était pas, ce qui me donna beaucoup plus de facilité de rétablir l’ouïe de ce côté, qui depuis s’est conservée très-délicate de l’une et de l’autre oreilles, malgré l’âge avancé de M. Huraud.