‹ Mémoire sur la perforation de la membrane du tympanChapitre 7 sur 28 · QUATRIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

QUATRIÈME OBSERVATION

Surdité et mutisme de naissance, occasionés par engorgement des caisses du tambour et des trompes d’Eustache^

Victoire Gilbert, née de parens sains, âgée de sept ans, n.’ayant jamais été malade, me fut présentée avec son frère plus jeune qu’elle, l’un et l’autre sourds-muets, le lô novembre 1820: tous deux n’entendaient que les brnits les plus forts, tels que l’explosion de la poudre à canon et les fortes détonations de la foudre.

Je me décidai à opérer seulement la petite fille, parce que, n’ayant pas encore traité d’enfans âgés moins de six ans, je craignais de nuire au petit garçon, on de n’obtenir que des résultats incertains.

La jeune ■fille m’offrit une oreille bien conformée à l’extérieur, ainsi que la gorge et le nez.

Une sonde introduite dans le conduit auditif faisait éprouver une grande douleur sitôt qu’elle rencontrait les membranes du tympan.

L’opération fut faite le 17 novembre, malgré la résistance que l’enfant y apporta.

En peu de jours, au moyen des injections, les caisses du tambour furent dégorgées de toutes les glaires qu’elles contenaient, et la petite fille entendit très-bien : chaque fois qu’une voiture passait dans la rue, elle courait à la croisée; les airs touchés sur le forté-piano lui faisaient un grand plaisir : elle écoutait attentivement, puis il lui arrivait souvent de se placer sous l’instrument; et alors elle nous demandait par signes où se trouvaient les sons qui frappaient si agréablement son oreille : elle voulait absolument qu’ils fussent des corps palpables ou visibles.

Un jour, ayant une montre à la main, elle s’avisa de la porter à son front, à son nez, à ses yeux et à sa bouche, puis enfin elle en revenait toujours à l’oreille, et nous marquait qu’à cet endroit seul elle entendait le mouvement.

Le 19 décembre, cet enfant quitta Saint-Mihiel pour aller demeurer à Toul, chez son onde. A cette époque, elle commençait déjà à prononcer quelques mots, mais à voix très-basse : ses ma-

nières étaient plus agréables, son caractère semblait déjà s’adoucir, et sa physionomie devenir plus ouverte et plus riante.

Au mois de mars 1821, elle fut attaquée àToul d’une maladie fort grave, qui faillit faire perdre tous les soins qu’on avait pris jusqu’alors pour lui développer la faculté d’entendre et de parler j c’est son père qui va tracer l’histoire de cette affection : mais avant, il faut faire connaître les progrès que l’enfant avait faits dans le courant des mois de janvier et février.

«Notre fille, opérée le 17 novembre dernier par M. Deleau, ne disait mot avant l’opération, entendait bien dur; enfin, sourde et muette de naissance, elle a recouvré l’ouïe, et commence à parler; elle dit papa, mamanj, pain, 'vin, pomme, bonjour, bonsoir, feu, bois, pelle à feu, tabac, monsieur, madame, et enfin bien d’autres mots.

Il est vrai que l’enfant duquel je vous parle entend toujours un peu dur; mais comme il est jeune, il ne se fait pas encore connaître; et avec le temps on espère qu’elle fera mieux.

» Si votre volonté est de faire guérir votre enfant , n’hésitez pas ; voizs pourrez le conduire au beau temps.

» Signé J .-J. Hassoux-de-Lücet. »

A madame &ünt-Louis-Gouvion, à Saiîit- Mihiel.

(i.M Avril i8ai.>

« Je vous écris pour vous donner des nouvelles de la petite Victoire, qui est maintenant avec nous à Lucey : elle a été malade dans le courant du mois de mars j elle a eu une fièvre assez considérable, suivie d’un rhume violent; ayant appris son indisposition, nous sommes allé la voir, sa mère et moi : à mon grand étonnement, j’ai remarqué qu’elle entendait aussi dur qu’avant son opération, ce qui nous afflige conséquemment. J’ai attendu jusqu’à aujourd’hui pour vous faire part de cet accident, croyant toujours que ce ne serait rien, et que cette nouvelle surdité provenait nécessairement de sa maladie ; mais elle est toujours dans le même état. Que faut-il donc faire maintenant? Je suis bien désolé !

» J’étais cependant déjà très-satisfait de sa conduite; je remarquais à chaque instant des petits progrès chez elle, et je m’apercevais qu’elle entendait passablement bien : j’en ai fait l’épreuve cent et cent fois; elle ne manquait pas de me répondre au moindre son , bruit ou parole que je lui disais : ce que je lui faisais dire, elle le comprenait fort bien.

» Ce qui est aussi bien certain, c’est que quand

on sonnait les cloches, elle nous faisait connaître que l’on sonnait.

n Avant l’indisposition de la petite fille, comme elle entendait fort bien, elle disait et prononçait assez distinctement beaucoup d’autres mots que ceux qu’elle a appris chez vous j elle ne le fait plus aujourd’hui} elle distingue cependant toujours ce qu’elle a su, et elle prononce les mots lorsqu’on lui montre les objets qu’ils désignent. Si elle ne fût retombée dans ce malheur affligeant pour elle et pour nous, j’avais tout lieu de croire qu’elle aurait prospéré.

» D’après cette malheureuse catastrophe, j’ose donc vous prier encore derechef de consulter en mon nom M le docteur Deleau, en lui faisant connaître la situation où se trouve la petite } qu’il veuille bien nous donner les renseignemens nécessaires pour lui faire renaître l’ouïe} comment devons-nous nous y prendre ?

» Signé Gilbert, Instituteur à Lucey. »

Il y a tout lieu de croire que cet enfont a été affecté d’un calharre pulmonaire} l’inflammation s’est propagée vers les trompes d’Eustache et daùs les caisses du tambour, et a donné lieu à un nouvel engorgement qui a encore Une fois

empêché l’audition. Les succès du simple traitement suivant réalisent ces conjectures. J’ai répondu moi-même à cette lettre pour consoler le père, et lui donner l’espoir que sa fille entendrait bientôt, s’il voulait lui faire chaque jour une douzaine d’injections d’eau miellée dans chaque oreille : ôii n’a pas manqué de suivre mes conseils} et, au bout de cinq ou six jôürs, on a vu le liquide passer par le nez du côté droit, ét tomber dans la gorge du côté gauche. L’audition est revenue, et la petite fille fait de nouveaux progrès du côté de la parole. Voici la dernière lettre que j’ai reçue de cet instituteur estimable, qui ne sait l'ien négliger pour le bonheur de scs malheureux enfans.

a Je vous apprends que la petite Victoire va fort bien : elle connaît ses lettres, sinon la difficulté qu’elle ^ toujours pour prononcer quelques consonnes et certains mots qui se forment dans le gosier} mais enfin, bien satisfait de ce qu’elle nous dit, nous espérons qu’avec l’âge le désir d’apprendre lui viendra, et elle corrigera sa prononciation. Ce qui me prouve qu’eUe fera bien, c’est qu’elle a de la mémoire, malgré sa grande dissipation.

» Nous avons toujours eu soin de lui nettoyer les oreilles de la manière que vous nous l’avez ordonné} elle s’en trouve bien} souvent même

elle nous montre qu’il lui faut passer du coton dans les conduits auditifs, et nous fait signe qu’elle entendra mieux.

» Voilà, monsieur, la situation de l’enfant j j’ajouterai cependant que je suis bien content de voir qu’elle entend quand on lui parle : il m’a paru déjà plusieurs fois qu’elle comprend ce qu’on lui dit même à demi-voix. Je ne puis donc que vous avoir toujours mille et mille reconnaissances pour l’heureuse opération que vous lui avez faite, et vous en témoigner bien sincèrement mes humbles remercîmens.

» Signé Gilbert.»

Il est absolument inutile, je crois, de faire la moindre réflexion sur cette belle observation.

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