CINQUIÈME OBSERVATION
Surdité, mutisme et perte de Vceil droit.
Cette observation est surtout remarquable sous le rapport du développement de la parole chez la jeune personne qui en fait le sujet. Quant à l’ouïe, on verra comme elle a varié sans cesse, et combien il est difficile de la'conserver au même degré chez cet individu , à cause d’une phlogose chronique de l’oreille intérieure, sans écoulement, qui semble être sous la dépendance d’une pblegmasie de la gorge.
Sophie havi^non, âgée de neuf ans, peu développée pour son âge, avait été bien portante jusqu’à l’âge de dix à onze mois. A cette époque, elle essuya une maladie très-grave, accompagnée de convulsions, qui firent craindre pour ses jours. U ne abondante secrétion de glaires s’établit par la bouche et le nez vers la fin de la maladie, et continua encore très-lon^lkmps, mais en moindre quantité. Tous les accidens terminés, la mère s’aperçutque son enfant était complètement sourd, et qu’il ne répétait plus le mot papa que par moment et machinalement ; son œil droit avait aussi suppuré, et avait entièrement perdu la faculté de voir. Depuis cette affection grave, cet enfant a toujours souffert de maux de tête ou de douleurs
dans la gorge : chaque hiver il tousse fortement; en 1819, il eut une fièvre intermittente-tierce qui dura plus de six semaines.
Au mois d’octobre 1820, après avoir examiné attentivement cette jeune fille , je reconnus que la gorge était le siège d’une inflammation chronique quii^’étendait sur la membrane pituitaire, et qui avait donné lieu à un engorgement considérable des amygdales et des glandes lymphatiques qui avoisinent le pharynx. Je présumai que cette phlegmasie était la cause de la surdité, parce que les conduits auditifs étaient sains, ainsi que les membranes du tympan; cependant cellesci laissaient voir une couleur un peu grisâtre au li^ d’un blanc perlé.
La surdité était portée à un tel degré, que l’enfant ne fit pas le moindre mouvement au bruit de trois coups de pistolet tirés derrière sa tête ; l’odeur de la poudre lui donnait seulement quelque inquiétude. Jamais il n’avait témoigné qu’il entendît le tonnerre.
L’opération fut pratiquée dans les premiers jours du mois de novembre 1820, sur les deux oreilles. L’instrument pénétra facilement dans la c^^e du tambour; mais je ne sentis pas ce craquement que la membrane ^u tympan fait entendre et encore mieux sen^ aux doigts en se déchirant ; il s’écoula une ou deux gouttes de
sang. L'enfant jeta des cris affreux, et ne cessa de me menacer en me montrant un bâton qui était près de lui, jusqu’à ce qu’il fût calmé par les sons harmonieux d^ne tabatière à musique que l’on plaça à l’improviste près de son oreille j il se tut alors , écouta attentivement, puis quelques sourires remplacèrent ses pleurs j il écouta aussi les ballemens de ma montre, et chercha à les imiter en remuant le hout des doigts.
Les injections faites dans chaque oreille furent moins d«^oureuses dans les premiers momens que cinq à six jours après l’opération. A cette époque, il sortit en quantité de la caisse du tambour des matières dures grisâtres, qui eurent beaucoup de peine à se dissoudre dans l’eau simple. A ces corps étrangers succéda un mucus épais à demi-concret, dont la sortie fut accompagnée d’une légère augmentation de l’audition. Le jour que l’eau des injections sembla vouloir se faire un passage vers les trompes d’Eustache, la petite fille entendit les cloches à une grande distance, et compta parfaitement bien des coups très-faibles que l’on donnait sur une porte, une table, une armoire, etc.
Les bords des ouvertures faites au tympan furent très-long-temps à se cicatriser j elles varièrent même beaucoup dans leur écartement, ce qui faisait paraître ces trous plus ou moins grands.
Ces claaugemens, qui durèrent même plus d’un mois, tenaient à l’inflammation chronique qui s’était ranimée dans la caisse du tambour, et prolongée sur toute la surface des membranes du tympan.
Cette phlegmasie existait aussi et subsiste en- <^e dans les trompes à’Eustxiche; c’est ce qui fait que ces conduits s’ouvrent ou s’oblitèrent
encore maintenant selon son intensité.L’at-
mospbère froide et humide entre pour beaucoup dans tous ces cbangemens, parce que la petite fille ne sait pas se soustraire à ces influences. Journellement elle s’expose au froid et au chaud. On ne peut la tenir à la maison j aussi la gorge est-elle toujours enflammée, et même douloureuse , quand elle se trouve en contact avec le vin ou avec des ahmens légèrement acides.
Jusqu’à présent il m’a été impossible de faire subir aucun traitement interne à cet enfant j il refuse absolument toute sorte de boissons et de substances non alimentaires : cependant il est nécessaire de mettre fin à ces secrétions muqueuses, produit de l’inflammation chronique j car les mucosités sont tellement abondantes, qu’elles engouent non-seulement les fosses nazales, le pharynx, mais encore de temps en temps les trompes d’Eustache et les caisses du tambour. J e suis alors obligé d’avoir recours aux injections.
On pense bien que de telles lésions dans l’arrière-bouche , le nez et l’oreille, ont dû apporter des changemens fréquens dans l’exercice des organes de l’ouïe : c’est eu effet ce qui est arrivé.
Après l’opération , l’oreille fut sensible aux bruits et meme aux sons; mais cette sensibilité augmenta après la sortie des matières concrètes et des glaires dont nous avons parlé ; bientôt la petite malade distingua la voix et la parole quand on parlait près d’elle ; elle apprit même en peu de temps à prononcer beaucoup de lettres et de mots.
Du 17 novembre au 112 décembre, l’oreille s’était tellement perfectionnée, que l’enfant indiquait, comme elle a continué de le faire, le lieu où l’on avait frappé légèrement avec le doigt. Si elle entend un coup de fusil tiré dans le lointain, elle pâlit, et se met à pleurer; il en est de même quand il tonne.
Dans le mois de février, je m’aperçus, et la malade elle même me dit qu’elle ne comprenait plus si bien les mots que je lui prononçais à l’oreille à haute voix ; je vis bientôt que l’oreille interne était engouée : j’eus recours aux injections; elles firent un grand bien, et l’ouïe s’améliora ; mais, par malheur, elles produisirent un peu de douleur, à cause de la présence d’un sel neutre
que j’avais fait dissoudre dans l’eau. Il m’a été impossible alors de continuer ce traitement. J’ai donc été obligé de renoncer aux remèdes externes et aux boissons purgatives.
Je m’en consolais, parce qu’au moyen d’un cornet acoustique je voyais la parole se développer et la prononciation se perfectionner de jour en jour, de sorte que maintenant ( 20 septembre I 1821), si la malade prononce distinctement les consonnes r et n, tout le monde peut comprendre facilement tout ce qu’elle dit.
Cet enfant, après avoir appris à prononcer les voyelles, a bientôt su les réunir aux consonnes pour former des syllabes ; j’ai eu soin de ne pas lui faire connaître la mauvaise méthode de l’épellation , ainsi que le nom des consonnes, ce qui n’a pas peu contribué, je crois, à lui faire faire des progrès dans la lecture. Ainsi, voilà donc une som-de-muette, âgée de neuf ans, qui, quoique ne jouissant de l’ouïe pour le présent qu’à un très-faible degré, sait déjà se passer de signes , parce qu’elle les a remplacés par la parole : sa prononciation se perfectionne de Jour en jour par la lecture à haute voix, et la mémoire des mots prend du développement. On pense bien qu’il reste encore beaucoup à faire pour donner à cette petite fille la connaissance des idées abstraites, et même lui apprendre à se servir des adjectifs.
des pronoms, des divers temps des verbes, etc. j mais enfin les premières difficultés sont vaincues, et le reste viendra avec la raison et des soins.
La petite fille commence à communiquer avec ses semblables par les mêmes moyens d’expressions que ceux-ci possèdent dans l’état de santé parfaite. Je crois qu’une telle faculté, que nous ne savons pas assez apprécier, est bien digne d’envie pour un sourd-muet.
Cette observation n’est pas très - remarquable sous le rapport de l’audition , puisque les individus qui font le sujet des deux précédentes et des suivantes possèdent la faculté d’entendre à un degré presque égal à tous les hommes sains; mais elle est intéressante parce qu’elle prouve qu’avec des soins, chez les individus déjà avancés en âge, on développe la parole en peu de temps, surtout si on leur apprend à lire; elle donne aussi des renseignemens sur les maladies de l’oreille interne , et surtout sur les moyens thérapeutiques qui doivent leur être appliqués.