CHAPITRE V
Prostitution clandestine — Répression de cette nature de
prostitution; son importance.
Je renvoie aux rapports administratifs pour les détails statistiques relatifs à Torigine, à Tàge, à Tétat civil, aux professions, etc., des prostituées clandestines. Je me borne à rappeler ici que la prostitution clandestine est presque toujours le prélude et conune l'apprentissage de la prostitution inscrite; mais il me parait de la plus haute importance de faire connaître les principes qui doivent guider la répression de cette dangereuse espèce de prostitution, et de démontrer les résultats hygiéniques qu'on est en droit d'attendre de cette répression, d'après Texpérience de ce qui s'est passé à Bordeaux sous nos yeux.
Le nom de Prostituée clandestine s'applique à toute fille qui fait le commerce de prostituée en évitant l'inscription sur le registre de la police et les visites sanitaires périodiques et obligatoires qui sont la première conséquence de cette inscription. Mais il faut remarquer que le commerce de la prostituée inscrite ou clandestine diffère essentiellement de la vie honteuse de la femme entretenue, qui fait payer ses faveurs à un seul individu auquel elle reste fidèle plus ou moins longtemps. Le fait caractéristique du comnlerce de la prostituée clandestine comme de la prostituée inscrite, qu'il importe de bien définir, consiste à aller chercher ou à envoyer chercher sur la voie publique ou dans les lieux publics des hommes inconnus, afin d'exercer avec eux l'acte génital, moyennant salaire.
Ce fait donne prise à Tintervention administrative pour deux motifs :
V Parce qu'il est scandaleux et se rapproche de Toutrage public à la pudeur (prévu par Tarticte 330 du Code pénal), auquel il peut être assimilé ;
2^ Parce qu'il est dangereux pour la santé publique, au point de vue de la propagation de la contagion vénérienne:'
Aussû Tadministration, dont le devoir est de respecter la liberté des citoyens et de ne point violer leur domicile, s'applique à constater le flagrant délit de prostitution clandestine ou le commerce dandestin de prostituée.
Il y a flagrant délit ou présomption sufilsante de prostitution clandestine dans les cas suivants :
V Lorsqu'une fille est surprise dans un lieu public ou sur la voie publique, se livrant à des actes de débauche avec un homme qui déclare ne pas la connaître et ne pas répoudre d'elle.
Dans ce cas, le délit de prostitution clandestine est compliqué du délit flagrant d'outrage public à la pudeur et souvent de celui de vagabondage.
â^ Lorsqu'une fille est surprise introduisant dans son domicile un individu qu'elle a rencontré sur la voie publique ou dans un lieu public^ et qui fait la même déclaration que cidessus;
3p Lorsqu'une fille est surprise dans une maison garnie, enfermée avec un honmie qui fait la même déclaration que ci-dessus;
4® Lorsqu'à des époques rapprochées, les agents ont rencontré la même fille dans les rues ou dans les lieux publics avec des hommes difiërents, bien que chacun d'eux ait pu déclarer être son amant ou son protecteur;
5o Lorsqu'une fille est surprise dans une maison de passe,
ou lorsque les agents la voient entrer dans une pareille maison ou en sortir;
6° La fréquentation des filles inscrites ou des maltresses de maisons de passe est assimilée au flagrant délit de prostitution clandestine.
Dans tous ces cas, sur un rapport écrit, signé de deux agents, la fille est convoquée au Bureau des mœurs, et si elle refuse de se rendre à la convocation, sur Tordre du chef du Bureau, qui juge de la gravité du fait, elle peut être amenée de vive force.
Lorsqu'elle comparait devant le chef du Bureau des mœurs, celui-ci lui fait subir sur sa famille, ses antécédents, sa profession^ etc., un interrogatoire dont il garde la note écrite pour former les éléments d'un dossier; il ajoute à ce dossier Tacte de naissance de la fille, qu'il se procure par ime lettre ofiicielle écrite au nom du Préfet, et qu'il adresse au maire de la conmiune dont la fille s'est dite originaire. Cette lettre est rédigée en des termes généraux qui ne font aucune allusion aux faits compromettants pour la réputation de la personne.
Si les faits constatés à la charge de la fille sont graves, si elle a été trouvée infectée de maladie vénérienne, s'il y a récidive et qu'il faille absolument désespérer de la voir reprendre une vie honnête, le chef du Bureau propose au Préfet l'inscription d'office sur le registre de la prostitution publique. I^s parents, s'il s'agit d'une fille mineure, ou le mari, s'il s'agit d'une femme mariée, ont dû être mis en demeure de reprendre l'inculpée avec eux, de pourvoir à ses besoins et de veiller sur sa conduite.
Le plus souvent, la prostituée clandestine, incessamment poursuivie et traquée par les agents, vient elle-même réclamer l'inscription qui lui confère le droit de s'enrôler dans une maison de prostitution, ou de fréquenter les maisons de passe,
ou de faire le commerce de sa personne en ville sans être inquiétée, à la condition d'obéir aux règlements qui régissent la prostitution publique, et notamment de subir les visites sanitaires (V. 1^ Part., Chap. V).
Le chef du Bureau des mœurs ne contraint jamais matériellement la prostituée clandestine à subir la visite sanitaire, mais il l'engage à s'y soumettre par la persuasion, par des admonestations sévères, ou bien il l'accuse d'être atteinte de mal vénérien et la menace de la mettre en prison *, il use avec adresse ou avec énergie de la contrainte morale.
Une fois que la fille a consenti à passer dans le cabinet du médecin, celui-ci s'applique à dissiper, s'il en est besoin, les dernières répugnances par des paroles bienveillantes. Lorsque le médecin a constaté la maladie, il rédige et signe un certificat portant le nom de la fille et le diagnostic qu'il a porté; il remet, séance tenante, ce certificat au chef du Bureau des mœurs. A partir de ce moment, la fille malade a perdu sa liberté; elle est envoyée, de gré ou de force, à l'hôpital des Vénériens, où elle est séquestrée jusqu'à parfaite guérison.
Lorsque les renseignements consignés par les agents dans leur rapport, ou lorsque les réponses de la fille permettent de penser qu'elle n'a pas l'habitude de la prostitution ni l'intention de s'y livrer à l'avenir, le chef du Bureau se borne à lui donner des conseils ou des avertissements; il fait appel aux sentiments religieux et honnêtes qu'elle a pu conserver, et il la renvoie sans même lui proposer la visite sanitaire.
En général, les filles ne refusent pas cette visite, surtout si elles sont en récidive; car elles comprennent fort bien que leur conduite est blâmable et les expose aux rigueurs de l'administration. Il est très-rare qu'une fille trouvée malade proteste contre la séquestration à laquelle elle est condamnée.
L'attitude des filles, leur assurance, l'indignation, le déses-
poir avec lesquels elles nient quelquefois les faits rapportés contreelleS) démontrent au premier coup d'œil que les agents se sont trompés dans l'exécution de leur mandat; alors le chef du Bureau des mœurs se borne à donner quelques conseils paternels, et il s'empresse de renvoyer la Ûlle, coupable seulement d'imprudence ou de quelques fréquentations suspectes.
On voit, d'après ces détails, qu'une police bien dirigée doit avoir pour résultat de réprimer la prostitution clandestine, de telle sorte qu'une fille ne puisse pas réussir à en vivre habituellement. Le relâchement des mœurs publiques et les formes variées du concubinage n'empochent pas la constatation des actes que j'ai énumérés et qui caractérisent la prostitution clandestine; seulement, il faut que la surveillance soit incessante, car, de même que les prostituées inscrites se recrutent parmi les clandestines, de même celles-ci se recrutent journellement parmi les jeunes servantes ou les ouvrières qui se laissent entraîner à préférer les gains faciles et honteux de la prostitution, les séductions de la coquetterie et de la gourmandise, la danse, les spectacles, les divertissements d'une vie oisive et dissipée, aux salaires avares, aux interminables privations d'une vie laborieuse et honnête.
Toutes ces considérations font comprendre combien est grave et délicate la mission du chef du Bureau des mœurs. Non-seulement son jugement et sa fermeté doivent gouverner la prostitution inscrite, la maintenir sans l'encourager, et s'efforcer de concilier ce qui est inconciliable : la morale pubh'que et les vices radicalement incorrigibles de la civilisation ; non-seulement il remplit le difficile office d'intermédiaire entre la police et l'hygiène publique, mais encore, et surtout, c'est lui qui décide du sort des prostituées clandestines par les propositions qu'il soumet à l'autorité supérieure. A Bordeaux, 850 filles comparaissent chaque année devant lui, et ses dé-
marches, ses ordres, ses conseils, peuvent préserver des horreurs de la prostitution publique une foule d^ malheureuses qui glissent déjà de la misère dans le vice. Est-ii, je le demande, est-il une fonction, une magistrature qui exige plus d'intelligence et de droiture, plus d'a<5tivité, de patience et de probité? Est-il possible qu'une pareille fonction qui livre à un homme tant de graves intérêts, les entrailles mêmes du peuple, l'avenir de tant de jeunes filles qui, par lui, échapperont peut-être à la honte, à la stérilité, à l'abrutissement, est-il possible qu'une pareille fonction soit convenablement remplie par un employé subalterne que la médiocrité de ses émoluments met aux prises avec les nécessités de la vie?
Il est bien entendu que je parle ici d'une manière générale; ce qui se passe à ÎBordeaux prouve surabondamment que l'intelligence et le dévouement du Chef du Bureau des mœurs ne se mesurent pas toujours au chiffre des émoluments.
Le tableau suivant expose le nombre des visites faites à des prostituées clandestines pendant les trois dernières années, avec le nombre et la proportion des malades trouvées à la suite de ces visites.
TABLEAU donnant le nombre des visites sanitaires faites aux prostituées clandestines, le nombre et la proportion des malades trouvées à la suite de ces visites en 1858, 1859 et 1860.
ANNÉES
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des
visites
sanitaires
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des malades