S. IV
L'Église professe la doclrine de l’immaculée Conception de la
très sainte Vierge.
De tous les faits que nous avons rassemblés dans les deux paragraphes précédents, on serait donc en droit de conclure que rimmaculée Conception est une croyance de l’Eglise, comme Eglise, puisque celle-ci la tolère et la favorise d’une manière aussi expresse;, mais nous irons plus loin , et nous dirons que l’Eglise professe publiquement celte croyance. Or, selon l'axiôme de saint Augustin, que nous citerons ici pour la troisième fois, quœ sunt contra fidem non facit Ecclesia; l’Eglise ne peut agir selon l’erreur; en d’autres termes, l’Église ne peut professer l’erreur.
Maintenant, l’Eglise professe-t-elle réellement la croyance à l’immaculée Conception? Pour ne pas le voir, il faudrait être aveugle; pour ne pas l’entendre, il faudrait être sourd. Sans doute, l’Eglise n’a pa$, jusqu’ici, enregistré celle doctrine dans le symbole positif de sa foi, puisqu’il s’agit précisément de sa voir si le moment est venu de l’y inscrire; mais on sait que les vérités révélées, avant d’y être insérées, ont besoin d’être d’abord professées, crues et appliquées. Elles doivent avoir paru dans la pratique de l’Eglise pour pouvoir passer en-
suite, s’il est à propos, dans les symboles de la foi. Examinons si l’immaculée Conception de Marie a obtenu ce premier degré qui prépare la voie à une décision doctrinale, et qui, pour un grand nombre de dogmes, en a tenu lieu pendant des siècles.
On peut étudier le sentiment de l'Eglise sur une doctrine, en deux manières : en interrogeant successivement les diffétentes parties qui composent cette grande société ; en recueillant, pour en peser la portée, les actes publics dans lesquels elle expose sa croyance intime. Suivons d’abord la première méthode ; nous viendrons ensuite à la seconde.
La plus noble et la principale partie de la Catholicité est l’Eglise Romaine, Mère et Maîtresse de toutes les autres Eglises, l’Eglise Romaine qui ne peut errer dans la foi. Elle s’explique par le Pontife Romain, qui ne fait avec elle qu’une seule et même chose; mais la prérogative de cette Eglise est permanente. Lors même que le Siège Apostolique est vacant, elle ne cesse pas pour cela de présider à toutes les Eglises, et de les enseigner dans la lumière de l’Esprit divin.
Or, l’Eglise Romaine, non seulement a professé directement et solennellement la doctrine de la Conception Immaculée, par la voix de la Liturgie, depuis l’année 4 476, sous le Pontificat de Sixte IV, jusqu’à l’année 4 568, x sous le Pontificat de saint Pie V, qui ôta du Bréviaire Romain l’Office composé par Léonard de Nogarolis; mais, de nouveau, par commandement du Souverain Pontife Pie IX, la môme Eglise Romaine, à partir du 8 Décembre 4 847, a recommencé à professer directement et solennellement, par la voix de la
Liturgie, la même doctrine, et ce renouvellement d’un usage
qui avait régné déjà durant près d’un siècle, est désormais
irrévocable, puisque le Pontife Romain, après lavoir décrété molu proprio, vient d’engager toutes les Eglises à suivre l’exemple de leur Mère et Maîtresse. (1)
Tirons maintenant une conclusion. La Liturgie étant la règle de ce qu’on doit croire, selon l’axiôme, legem credendi statuât lex supplicandi , la valeur du témoignage liturgique dans l’Eglise de Rome est en proportion de l’autorité de l’Eglise de Rome elle-même en matière de doctrine; or, c’est un point de la croyance catholique que l’Eglise de Rome ne peut errer, puisque celte proposition de Pierre d’Osma, Ecclesia urbis Romœ errare polest, a été condamnée, il y a quatre siècles, par Sixte IV. Donc, on est en droit de conclure du fait évident de la profession actuelle de la doctrine de l'immaculée Conception par l’Eglise do Rome dans la Liturgie, que cette doctrine ne pourrait aujourd’hui être niée sans péril.
Si maintenant, après avoir constaté la profession du privilège de Marie dans l’Eglise Principale, qui est la Pierre fondamentale de tout l’édifice, nous considérons l’Épiscopat catholique, dans toutes les parties du monde, est-il un fait plus éclatant que l’unanimité morale des Evêques sur cette même doctrine, des Evêques qui, unis au Chef suprême, forment
(1) En 1846, nous écrivions ces lignes : « De nos jours, plusieurs Eglises « de France ont sollicité la permission de sac joindre à un grand nombre « d’autres qui, dans les deux mondes, sont autorisées à confesser à l’autel « la Conception sans tache de la Vierge Immaculée. Rome accorde avec «joie ces faveurs; mais quel que soit le zèle de la Mère et Maîtresse des « Eglises pour l’iionneur de la Vierge immaculée, elle larde encore à faire « usage du privilège qu'elle accorde à ses filles; car elle sait que le jour où « elle se joindra à elles dans la proclamation liturgique du privilège de « Marie, la cause sera finie, et la décision souveraine suivra de près. » ( Nouvelle Défense des Institutions liturgiques 2 e lettre à Mgr l'évéque d'Orléans, page 69.) Nous étions loin de penser alors que le dénouement attendu depuis tant de siècles eût été réservé pour nos temps.
le corps enseignant? À peine en pourrail-on compter quelques-uns qui ne lui rendent un solennel hommage, soit du haut de la chaire de vérité, soit dans leurs lettres pastorales ou mandements, soit dans l'enseignement donné en leur nom et par leur autorité aux élèves du Sanctuaire, soit dans l’approbation cl l'encouragement donné par eux aux Confréries et autres pieuses Associations, qui ont pour objet d’honorer Marie Immaculée, soit enfin dans leur langage et dans leurs habitudes publiques de piété. Que l’on suppose la tenue d’un conseil œcuménique en nos jours, si la question venait à se présenter, comme elle se présenta à Trente : n'est- il pas à croire qu’au lieu d’être réservée avec toutes les marques du respect, ainsi qu’elle le fut alors, le témoignage moralement unanime des Pontifes amènerait aussitôt la décision affirmative, sur une question mûrie par trois siècles et forte de l’adhésion du monde entier, dans le sens du privilège de la Mère de Dieu?
De l’Eglise enseignante, passons maintenant à l’Eglise enseignée, qui se compose du Clergé du second Ordre et du peuple fidèle. Pour le Clergé d abord, il suffit d ecouler, du pied des chaires, l’instruction qu’il dispense aux fidèles, pour se convaincre que, de toutes parts, il ne cesse de célébrer la faveur qu’a reçue Marie dans sa Conception , et d encourager par tous les moyens la piété chrétienne envers ce mystère. Quant au peuple fidèle, rien n’est plus évident que son zèle pour la croyance la plus honorable à la Mère de Dieu. 11 aime de prédilection tout ce qui la rappelle, il se presse dans les associations au sein desquelles on l’honore, il solennise avec une dévotion toute spéciale la Fêle qui a pour objet de la célébrer. Sa possession sur ce point est si ferme et si com-
pîète, qu’il ne pourrait aujourd’hui l’entendre attaquer du haut de la chaire qu’avec dégoût et indignation. C’est ce qu’exprimait tout dernièrement un denosEvôques, dans son Mandement sur le mystère de l'immaculée Conception : « Si « de nos jours, a-t-il dit, un homme audacieux, fût- ij même « constitué en dignité, renomme par ses talents, sa science, a son éloquence, s’avisait de parler publiquement dans une << des chaires de nos églises, contre l’immaculée Conception « de la Sainte Vierge, comme le patriarche Nestorius parla à « Constantinople contre sa divine «Maternité, la surprise et le « scandale seraient ils moins grands? Nous affirmons, sans « hésiter, qu’il y aurait réprobation unanime dans le Clergé a et les fidèles, douleur vive, affliction profonde de voir « ainsi abaisser et dégrader celle que nous sommes accoulu- « mes à honorer comme ayant toujours été pure et sans « tache, (t) »
N’est ce pas là celte voix du peuple fidèle, si souvent invoquée en témoignage dans les jugements de la foi, cette acclamation toujours décisive qui renversa Nestorius de son
trône patriarche!, cette foi de la communauté catholique qui
ne pourrait défaillir sans que les promesses de Jésus Christ
ne fussent renversées? Car, qui ne sait que si le Sauveur a garanti infaillible l’enseignement du Corps des Pasteurs uni à son Chef, il s’est engagea maintenir, par un privilège corrélatif, la permanence de ,1a foi orthodoxe dans le corps des fidèles, puisque l’Eglise serait anéantie le jour où les seuls Pasteurs seraient en possession de la vérité, où le corps des fidèles qui doivent recevoir et accepter d’eux l’enseignement aurait cessé d'exister ou d’èlre visible?
(1) Mandement de Mgr l’Evêque du Mans, du 8 avril 1849. pag. 8.
Ainsi, les deux grandes parties de la société catholique, l’Eglise enseignante, c’est-à-dire le Siège de Pierre et l’Episcopat; l’Eglise enseignée, c’est-à-dire le Clergé du second Ordre et les Fidèles, s’accordent pour proclamer Immaculée la Conception de Marie. Veut-on constater d’une autre manière lo sentiment de l'Eglise? On peut interroger ces deux forces imposantes sur lesquelles repose aussi la Catholicité, nous voulons dire la Doctrine et la Sainteté; on y trouvera encore la profession expresse de l’immaculée Conception.
L’Eglise qui enseigne par ses Pasteurs, s’explique en même temps par ses Théologiens. Les Docteurs qui, de siècle en siècle, publient leurs écrits, avec son approbation, forment un corps d’une importance doctrinale si considérable, >
qu’il n’est pas permis de contester une proposition sur laquelle leur accord est moralement unanime. Le témoignage de l’Ecole devient, dans ce cas, une des formes du témoignage de l 'Église elle-même, de l’Eglise qui accepte et autorise l’enseignement des Docteurs dans son sein.
Or, le sentiment de l’Ecole sur le privilège de Marie, divisé d’abord, est devenu moralement unanime à le soutenir et à le professer, par l’accession successive des plus grands noms de la théologie, les Duns Scot, les Gerson, les Trithême, les Surius, les Lipoman, lés Catharin, les Laynès, les Salmeron, lesClichtouë, les Bellarmin, lesTolet, les Pierre Canisius, les Vasquez, les Valenlia, les Suarez, lesBonacina, les André Duval, les Théophile Raynaud, les Louis Bail, les Sfondrate, les Marracci, les Piazza, etc. Nous plaçons ici ces noms, sans choisir; car, pour être tant soit peu complet, il faudrait couvrir des pages entières. Cet accord n’a pas lieu de surprendre, lorsqu’on se rappelle que dans les divers pays du monde catholique, grand nombre d’Universités, entre autres l’ancienne
Sorbonne de Paris, firent de bonne heure profession de la
doctrine favorable à l’immaculée Conception, et exigèrent des gradués l’engagement, et souvent même le serment delà défendre.
Il serait inutile d’objecter que l’école Dominicaine fait opposition au sentiment commun, et empêche cette unanimité des Docteurs sur laquelle nous nous appuyons comme sur un argument du témoignage de l’Eglise. D’abord, nous ferons observer que, dans tous les temps, celte École elle-même a fourni des docteurs favorables à l’immaculée Conception; on en pourrait citer au delà de cinquante, à la tête desquels brille le nom du premier docteur mystique de l’Ordre des Frères Prêcheurs, l’immortel Thaulère.
En second lieu, comme nous envisageons dans ce Mémoire l’état présent de la question, et par conséquent la situation actuelle de l’Ecole Catholique, on ne doit plus compter l’Ordre de Saint-Dominique dans les rangs des adversaires du Privilège de Marie, puisque ce saint Ordre, tout entier, vient de s’unir à l’Eglise entière, par la profession publique et officielle de ce mystère.
Le \ 0 Décembre 1 843, sur la demande expresse du Maître Général des Frères Prêcheurs, le Pape Grégoire XVI a autorisé les Dominicains à célébrer désormais la Fête de la Conception avec l’Octave à laquelle, par dérogation spéciale, ils n’avaient pas été obligés jusqu’alors, et à proclamer la Conception Immaculée dans la Préface de la Messe. On peut donc dire que, de nos jours, l’Ecole catholique, sans exception, est unanime à reconnaître que Marie a été conçue sans la tache du Péché originel.
Si maintenant nous voulons interroger le sentiment des
Saints que l’Eglise a place sur les autels dans ces derniers
siècles, nous ne les trouverons pas moins unanimes que les Docteurs à confesser le privilège de Marie. Il n’est personne qui ne sente la valeur de ce témoignage; car les Saints ont pratiqué dans une entière plénitude, toutes les vertus dont la foi est la première. Unis intimement à Jésus Christ, illuminés sans cesse des rayons de l’Esprit- Saint, ils ont entrevu dès ce monde la lumière dont la contemplation parfaite et sans nuage fait maintenant leur bonheur; enfin l’Eglise, en les canonisant, a assumé la responsabilité de leurs mérites.
Entre les Sainls qui ont rendu à la Conception Immaculée de Marie un témoignage que l’on a recueilli de leurs écrits ou de leurs paroles, nous citerons saint Bernardin de Sienne, saint Jean deCapistran, saint Laurent Justinien, saint Ignace de Loyola, saint François Xavier, saint François de Borgia, saint Charles Borromée, saint Thomas de Villeneuve, s-int Torribio, saint Pierre d’Alcantara, saint Jean de la Croix, saint Paschnl Baylon, saint François de Sales, saint Joseph de Copcrtino, saint Alphonse de Liguori, etc., sainte Brigitte, sainte Thérèse, sainte Jeanne-Françoise de Chantal, etc Nous ne donnons ici que quelques noms, et nous passons sous silence les Bienheureux , ainsi que les nombreux personnages simplement décorés du titre de Vénérables depuis trois siècles: mais nous affirmons, sans crainte, qu’il serait impossible d’en produire un seul qui ait été contraire à la pieuse croyance, un seul même qui ne l’ait pas professée.
Après avoir exposé ainsi, par le détail, la pensée générale de l’Eglise sur l'immaculée Conception, de manière à constater qu'elle professe, à tous les degrés, le sentiment favorable à cette doctrine, il nous reste à présenter les actes pu-
blics au moyen desquels elle proclame hautement, et en tant qu'Egiise de Jésus-Christ, sa foi dans le privilège de Marie.
Nous remarquerons d’abord que l’Eglise célèbre solennellement la fêle de la Conception de la Sainte-Vierge, et nous conclurons de ce fait incontestable que l’Eglise reconnaît par là meme publiquement que la Conception de Marie a été pure et sans tache.
Saint Bernard et saint Thomas vont nous préparer euxmêmes l’argument que nous prétendons tirer de ce fait; quant à la conclusion, il n’est aucun logicien au monde qui puisse se dispenser de la déduire avec nous.
« L’Eglise ne célèbre de fête qu’en l’honneur de ce qui est « saint;
« Or, l’Eglise célèbre la fête de la nativité de Marie;
« Donc la nativité de Marie a été sainte, ou, en d’autres « termes, Marie a été sanctifiée avant de naître, (t) »
Appliquant maintenant le raisonnement des deux saints Docteurs à la Conception de la très sainte Vierge , nous disons :
L’Eglise ne célèbre de fête qu’en l’honneur de ce qui est saint;
Or, personne ne peut nier que l’Eglise ne célèbre la fêle de la Conception de Marie. En Orient, elle la célébrait plu-
(1) Fuit procul dubio et Mater Domini ttnte sancta, qüam nata; nec fallitur omniiio sancta Ecclesia, sanctum reputans ipsum Nativitatis diem, et omni antio cum exsultatione universæ terræ votiva celebrilate suscipiens... quo pacto sanctus asserctur Conccptus, qui de Spiritu saucto non est, ne dicam de peccato est : aut festus habebitur, qui minime sanctus est ? S. Bernard. Epist. 174 ad cationicos Lugdunenses.
Ecclesia célébrât Nativitatcm B. Maria; Virginis; non autem celebratur festum in Ecclesia nisi pro aliquo sancto : ergo Beata Yirgo in ipsa sua nativitate fuit sancta. S. Thont . Ilia quœst. Il, art. 1.
sieurs siècles avant le schisme; en Occident, les décrets du Siège Apostolique l’ont rendue obligatoire, l’ont honorée d’une Octave, l’ont, en un mot, placée sur le même rang que la Nativité, et au-dessus de la Purification et de l’Annonciation, solennités dont assurément l’objet est saint;
Donc, selon saint Bernard et saint Thomas qui n’ont pas vu celle fêle établie dans l’Eglise de leur temps, la Conception de Marie a été sainte.
Si la conclusion n’est pas légitime pour la Conception, elle ne l’est pas non plus pour la Nativité. La fête de la Conception n’a pas toujours été célébrée dans l’Eglise;* mais celle de la Nativité ne l’a pas non plus été toujours. L’une et l’autre ont été instituées par la môme autorité; l’institution de l’une et de l’autre nous révèle, au même titre, la sainteté de l’objet quelles ont pour but de célébrer.
Il est donc évident que l’Eglise professe , par le fait même de la Fête delà Conception, la doctrine qui reconnaît cette Conception Immaculée. C’est ce qu’avait parfaitement compris l’Ordre de saint Dominique, et les Eglises qui protestaient contre la pieuse croyance, lorsqu’elles voulaient célébrer le 8 Décembre, \a Sanctification ei non la Conception de la sainte Vierge, et Grégoire XV, en leur retirant cette liberté, Alexandre VII, en insistant sur le titre de la Fêle, comme exprimant une intention favorable au mystère lui-même, faisaient assez voir qu’il y avait dans celte seule circonstance
une définition implicite sur la matière.
Mais la profession publique et officielle de la croyance à l’immaculée Conception ne se manifeste pas seulement, do la part de l’Eglise, dans le titre et dans l’intention de la Fêle du 8 Décembre; les paroles mêmes de la Liturgie expriment
plus positivement encore la profession irréfragable de celte croyance.
11 ne s’agit pas ici de l’Office de la Conception récemment inauguré à Rome, ni de celui que récitent les nombreuses Eglises de l’Espagne, du Portugal et de l’Amérique méridionale, ainsi que tout l’Ordre de saint François; on sait que ces Offices ont pour but direct de proclamer Immaculée la Conception de Marie; seulement, nous ferons observer que l’étendue géographique des contrées dans lesquelles ils régnent, avec l’agrément du Siège Apostolique, représentent une partie notable de l’Eglise catholique : il s’agit de l’Office introduit dans le Bréviaire universel par saint Pie V, en i 568,
lequel Office est chanté et récité dans touted'Eglise Latine, à
l’exception des diocèses de France qui ne suivent pas la Liturgie Romaine, et qui, d’ailleurs, ont récité et chanté cet Office jusqu’au xvnr siècle, comme il est aisé de le voir par les Bréviaires antérieurs à l’innovation (i).
Ainsi que nous l’avons vu, cet Office universel n’est autre que celui de la Nativité de la Sainte Vierge, dans lequel on a substitué le mot Conceptio7i dans l’Oraison, les Antiennes, Répons et Versets aux mots qui exprimaient la Nativité. 11 devait donc arriver, par suite de cette substitution, usitée
(1) La Liturgie Ambrosienne qui est eu usage dans le diocèse de Milan et daus un certain nombre d’Eglises de cette Métropole, ne contient pas l'office du Bréviaire de saint Pic V; mais elle ne s’unit pas moins au reste de l’Eglise dans la confession solennelle du privilège de Marie. A la Messe du 8 Décembre, VIngressa est ainsi conçu : a Lætemur omnes in Dominé, « diem festum célébrantes, ob honorem B. Mariæ Virginis, de cujus im- « maculatà Coticeptione gaudenl Angeli, et collaudànt Filiürn Dci. » Dans la Préface, on lit ces paroles : « Recenseirtus enim prœclarissimœ Con - « ceptionis diem quo gloriosissima Dei Genitrix, iutemerata Virgo Maria, « Stella corusca et admirabilis, mundo concepta est. »
( so )
déjà, ainsi que nous l’avons dit, dans plusieurs Eglises, avant ie Bréviaire de saint Pie V, que les éloges décernés par l’Eglise catholique à la Nativité de Marie, laquelle Nativité, selon l’enseignement catholique a été pure et sainte, s’appliqueraient directement à sa Conception.
Or, c’est ce qui a eu lieu, et de la manière la plus significative en faveur du privilège de Marie. L’Antienne de Magnificat des premières Vêpres de la Nativité portait ces paroles : Gloriosœ Virginis Maries orlum dignissimum recolamus. Depuis près de trois siècles, toute l’Eglise a dû chanter, et a chanté en effet, sauf les diocèses de France qui ont cessé de le faire depuis le xvm* siècle : Gloriosœ Virginis Mariœ Conceptionem dignissimam recolamus.
Le huitième Répons des Matines de la Nativité portait encore ces paroles : Sentianl omnes tuum juvamen, quicumque célébrant tuam sanctam Nativitatem; depuis près de trois siècles, toute l’Eglise a dû chanter et a chanté en effet, sauf les diocèses dont nous parlons ; Sentianl omnes tuum juvamen quicumque célébrant tüam sanctam Conceptionem.
Il est évident qu’une Conception très digne et très sainte de saurait être une Conception entachée du péché originel; elle ne peut donc être qu’une Conception Immaculée. L’Eglise confesse donc publiquement et officiellement le privilège de Marie dans l'Office ordinaire de la Fêle du 8 Décembre. Or, la Liturgie, principal instrument de la Tradition, représente
dans ses formules la règle de ce que l’on doit croire; nous
laisserons le lecteur tirer la conséquence de celle profession patente de l’Eglise.
On doit comprendre de plus en plus pourquoi les opposants à la doctrine de l’immaculée Conception avaient re-
fusé d’admettre., dans leurs Bréviaires particuliers, cet Office dont l’apparente simplicité insinuait si clairement que la sainteté de la Conception de Marie a égalé la sainteté de sa Nativité. Bellarmin regardait le simple emploi de cet Office rendu obligatoire dans toute l’Eglise, comme équivalent à une définition. Voici ses paroles dans un Vote qu’il rendit, en présence de Paul V, à la Congrégation du Saint-Office : * Si, « dit-il, on ne juge pas à propos de donner pour le pré- « sent une définition formelle, on devrait au moins faire un « précepte à tous les ecclésiastiques séculiers et réguliers, « de réciter l’Office de la Conception, tel que le récite l'Eglise; « car, de cette manière, on atteindrait le but, sans défini- « tion (1). » r
Ce que le pieux et savant Cardinal désirait s’est accompli successivement. Grégoire XV abolit, comme on l’a vu, la Fêle et l’Office de la Sanctification de la sainte Vierge, et on dut leur substituer la Fête dé la Conception, avec son Office calqué sur celui de la Nativité. Les Bréviaires de tout l’Occident, au XVII* siècle, en font foi. Quant à l’Ordre de saint Dominique, il reçut dans son Bréviaire la plus grande partie de cet Office, et entre autres les mots : Conceptionem dignisst mam , et s’il n’admit encore ces autres paroles : Quicumqué célébrant luam sanctam Conceptionem qu’en retranchant le mot sanctam , il témoignait assez clairement que, dans son sentiment, proclamer sainte la Conception de Marie, c’était la même chose que la proclamer immaculée. Nous avons râ-
(1) Si non placet nunc ulla formalis definitio, saltem fieri deberet pra> ceptum omnibus Ecclesiasticis sæcularibus et regularibus, ut recitàreni Officium de Conceptione, quo modo récitât Ecclesia; sic cnim sine delinitione haberetur intentum. Votuiïi Roberti Çarcl, Bellarmifii , 31 Augusti 1617.
conté plus baut le grand exemple de respect pour la croyance universelle que ce saint Ordre vient de donner à l’Eglise v Il est donc permis de dire, puisque les exceptions sont à peine perceptibles, que le jour où le Pontife Romain a adressé à tous le3 Evêques du monde ses Lettres Apostoliques, comme préliminaires d’un Décret explicite et solennel en faveur de la Conception immaculée de Marie, toutes les Eglises, moralement parlant, confessaient déjà, dans ce témoignage liturgique reconnu par Bellarmin comme équivalent à une définition implicite, que celte Conception a été sainte et très digne.
Ainsi l’Eglise professe directement la doctrine favorable au privilège de Marie, par la voie de la Liturgie; nous ajouterons encore un fait qui, pour être moins éclatant, n’en est pas moins très significatif, dans sa nature toute officielle, en faveur de la pieuse doctrine.
Tout le monde sait que le grand Bellarmin, tout couvert des lauriers que lui avait mérités sa magnifique défense de la foi catholique dans les célèbres Controverses, ne dédaigna pas, à la prièrede Clément VIII, de composer un simple Catéchisme pour les enfants, sous le titre de Doctrine chrétienne. Ce précieux opuscule trop peu connu en France aujourd’hui, bien qu’il ait eu au moins deux éditions dans notre langue, fut approuvé par un Bref de Clément VIH, du 15 juillet 1598, « dans l’intention, dit le Pontife, que désormais une seule et « même méthode fût employée par tous, dans l’étude et Len- « seignement de la Doctrine Chrélienne(l). » Le même Calé-
(1) Ut posthuc unus idemque modus in doceado et discendo Doctriaam Clmstiauam ;ib oiuuibus teucretur. Bref de Clément VJII, Pastoral is Romani Pont i fais.
chisme recommandé encore dans un Bref d’Urbain VIII, du 22 février 1633, a été l'objet d’une Constitution spéciale de Benoît XIV, adressée à tous les Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques, sous la date du 7 février 4742, et dans laquelle le Pontife, rappelant les paroles de Clément VIII, exhorte avec les plus vives instances ses Frères dans l’Episcopat, à l’adopter pour l’enseignement de leurs peuples On ne saurait donc refuser à ce Catéchisme, publié officiellement dans toute l’Eglise, et répandu, moralement parlant, dans le monde catholique tout entier, comme le prouvent ses éditions italiennes, françaises (4), espagnoles, allemandes, suisses, flamandes, anglaises, slavonnes, grecques modernes, arméniennes, arabes, etc., on ne saurait lui refuser, disons-nous, la valeur d’un document incontestable de la croyance de l’Eglise.
Or, voici ce qu’enseigne ce Catéchisme pour les enfants, le plus universel et le plus approuvé de tous. Sur cette question : « Que signifient ces paroles adressées à Marie Pleine « de grâce? i» — il répond : « Notre-Dame est pleine de grâce , « parce quelle n’a jamais eu la tache d’aucun péché, ni ori-
(( ginel, ni actuel, ni mortel, ni véniel (2). »
. Assurément, il ne se peut rien de plus explicite ; or, ce livre étant un des moyens les plus approuvés et les plus efficaces
(1) Paris. Martin Durand, 1629. Lyon, Crampon, 1630. . Un dos Statuts du Synode d’Avranches, tenu par l’Evêque François Péricard, enjoint à fous les curés, maîtres d’école et pères de famille, d’avoir ce Catéchisme que le prélat déclare avoir fait traduire en français. Dom Guill. Bessin. Concilia Normanniœ. part, u, pag. 296.
(2) Che vuol dire piena di grazia ? — La Madonna è picna di grazia , perche essa non a mai avuto macchia di peccato veruno, ne originale, nè attuale, nè mortale, nè veniale. Dottrina Cristiana. Cap. V. Dichiarazione dellMue Maria.
de répandre l’enseignement de la doctrine chétienne dans la société catholique, on pourrait donc soutenir, d’après ce seul fait, que l’Eglise, comme Eglise, professe la doctrine de l’immaculée Conception.
Nous venons de voir, à l’instant, que la Liturgie universelle témoigne à sa manière de la croyance affirmative de toutes les Eglises sur ce point, tant par l’institution et la célébration d’une Fêle en l'honneur de la Conception de Marie, que par les propres paroles de l’Office en usage dans cette fête. Interrogeant l’Eglise entière dans les diverses parties qui constituent son unité, le Siège Apostolique, l Episcopat, le Clergé du second Ordre et le peuple fidèle, auxquels nous avons adjoint les Docteurs elles Saints, il nous a été facile de constater non seulement l’unanimité morale sur la croyance à l’immaculée Conception, mais encore le plus imposant accord à parler et à agir d’après cette croyance. Nous pouvons donc conclure en toute sûreté, et avec la plus haute évidence, que l’Eglise professe de fait la doctrine de l’immaculée Conception de Marie.
Si cette croyance est fausse, dirons-nous pour la troisième fois, l’Eglise a professé et professe l’erreur; or, elle ne peut même pas la favoriser , elle ne peut même pas la tolérer , sans cesser d’être l’Eglise Tout catholique doit donc, par le seul fait d’une si évidente profession , considérer l’exemption du péché originel dans Marie comme une vérité irréfragable, et même ainsique nous l’avons fait voir comme une vérité fé^ vélée.
Conséquences pratiques des trois faits qui viennent
d'étre établis.
Le lecteur catholique doit maintenant conclure de tout ce que nous avons exposé que si, dans le passé, il a pu être libre aux enfants de l’Eglise de refuser leur assentiment intérieur à la doctrine de l’immaculée Conception, celle liberté n’est plus aussi complète aujourd’hui. Saint Bernard pouvait, au xn* siècle, en reprenant les chanoines de Lyon sur l’institution plus ou moins opportune de la Fêle dans leur Eglise, exprimer un sentiment opposé au privilège de Marie; aujourd’hui, ce grand Docteur n’aurait plus le courage de soutenir les assertions que, dans son zèle pour l’intégrité du dogme du péché originel, il crut devoir énoncer. Non seulement les Constitutions Apostoliques, de Sixte IV à Alexandre VII, enchaîneraient sa plume; mais il verrait clairement que, s’élever aujourd’hui, ne fût-ce que dans le plus intime de la pensée, contre l’immaculée Conception, c’est déjà protester contre l’Eglise elle-même, l’accuser d’avoir trahi la cause de la foi.
Nous n’avons garde d’oublier que les décrets pontificaux dont nous parlons, frappent d’anathème quiconque se permettrait d’appliquer la note d'hérésie à la doctrine contraire; mais qu’il nous soit permis de faire observer que, depuis la Constitution d’Alexandre VII, l’assentiment de l'Eglise en faveur de l’immaculée Conception, s’est déclaré d’une manière bien autrement expresse qu’il n’avait paru jusqu’au temps de ce Pontife, et que la pratique de l’Eglise pourrait déjà suffire sur ce point, comme elle a suffi sur d’autres, à consa-
crer en dogme ce qui n’a pas été l’objet d’une définition juridique. Nous avons vu le sentiment de Bellarmin dans la Congrégation du Saint-Office en 1617, et celui de cette Congrégation elle même en 1625, se réunir pour proclamer que, moyennant certains faits, il serait possible d’arriver insensiblement à une définition équivalente.
Notre intention n’est pas de préciser à quel degré cette définition pratique a conduit la question, jusqu’aux jours où
nous sommes; il est clair pour tout le monde que le Siège Apostolique pose en ce moment les préliminaires d’une définition juridique; mais en attendant, nous maintenons que la liberté des fidèles n’est plus la même sur cette question qu’elle était au xn e siècle. Nous admettons assurément qu’il n’est pas permis d’infliger aux opposants la note d 'hérétique; mais en même temps, nous soutenons que leur sentiment ne pourrait plus être énoncé aujourd’hui sans mériter, outre la note de désobéissance au premier chef , celle de témérité.
On sait que la proposition téméraire est celle qui contredit le sentiment moralement unanimedes théologiens catholiques; or, nous avons vu que l'Ecole tout entière s’accorde à admettre le privilège de Marie; la doctrine opposée est donc téméràire. Il ne mènerait à rien de dire que le sentiment des Docteurs n’a pas toujours présenté celte unanimité; les Pères
eux-mêmes dont le témoignage ne peut non plus être méprisé dans les questions de doctrine, sans que le contempteur n’encoure la note que nous venons de produire, sont loin de présenter toujours un accord absolu, particulièrement si on interroge ceux d’entre eux qui ont écrit avant que le sentiment de l’Eglise, sur tel ou tel point, se fût plus formellement déclaré.
Mais si le théologien est en droit d’appliquer aux adver-
saires de l’immaculée Conception la note de témérité , par cela seul qu’ils s’opposent à la doctrine générale de l’Ecole catholique; ces derniers n’en méritent- ils pas déjà une plus sévère (au dessous néanmoins de celle â* hérésie), en ce qu’ils accusent indirectement d’erreur l’Eglise elle-même qui, comme nous l’avons montré, ne se contente pas de tolérer et de favoriser la croyance au privilège de Marie, mais la professe expressément de toutes les manières. 11 ne nous appartient pas de discuter ici quelle pourrait être celte note; il nous suffira d’avoir montré que l’immaculée Conception ne peut plus être innocemment l’objet d’une négation. Au reste, les auteurs qui, de nos jours, l’auraient combattue, sont rares, et il serait peut-être difficile de citer, parmi les contemporains, un autre nom que celui d’Hermès, auteur assez connu par les dangereuses erreurs de son système théologique, et par la condamnation solennelle qu’en a fait Grégoire XVI.
Ajoutons encore, pour rentrer dans les principes incontestables que nous avons posés en tête de ce Mémoire, que les ménagements observés parle Saint-Siège à l’égard des opposants, avant que l’Ecole de Saint-Thomas se fût rendue au sentiment commun, ménagements qui consistent à interdire l’application de la note d 'hérésie à la doctrine des adversaires de la pieuse croyance, pourraient être levés par la même autorité qui les a imposés aux théologiens. Dans l’état où est arrivée la cause, celte simple mesure, jointe à la profession patente et moralement unanime de l’Eglise, terminerait à elle seule toutes les questions. 11 en serait alors du dogme de l’immaculée Conception comme il en est du dogme de la perpétuelle Virginité de Marie, lequel est arrivé au rang de Vérité
Catholique par la simple profession que l’Eglise en fait, depuis un grand nombre de siècles, dans la Liturgie. *
Mais il y a tout lieu d’espérer que l’Eglise ne se bornera point à cette définition équipollente; mais quelle proclamera un jour, et peut-être bientôt, le privilège de la Reine des Anges, avec ces solennelles formalités qui n’ajoutent rien, sans doute, à la vérité révélée, mais n’en sont pas moins le plus imposant hommage que l'Eglise puisse rendre à cette Parole de Dieu qui est pour elle le principe de la lumière et de la vie.