VI
Sources de la doctrine de l'immaculée Conception de la très
sainte Vierge.
Cette suprême sentence qui placera au rang des Vérités révélées l’immaculée Conception de la très sainte Vierge, devra, comme toute autre sentence, être appuyée sur des motifs juridiques L’Eglise aura-t elle beaucoup à faire pour rassembler ces motifs? La cause en offre-t-ello de suffisants pour légitimer un arrêt de celte nature ? De semblables ques lions peuvent paraître oiseuses, après l’exposé que nous venons de faire; néanmoins, l’importance de la matière exige que nous y répondions catégoriquement.
Nous convenons d’abord que les saintes Ecritures ne présentent pas de textes dont on puisse dire qu’ils expriment clairement et directement l’exemption du péché originel en Marie. Les adversaires de cette doctrine ont même cherché des armes contre elle dans les livres sacrés; mais il est évident pour quiconque a pris la peine d’étudier sérieusement la question dans les auteurs qui l’ont traitée avec solidité,
que des réponses péremptoires ont été fournies à chacun de
ces textes, et que la doclrine de l'immaculée Conception, loin
de les contredire, se concilie parfaitement avec eux.
Les défenseurs de la pieuse croyance ont allégué à leur
tour plusieurs passages des saintes Ecritures en faveur de
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leur thèse. Nous conviendrons volontiers que ces divers
textes ne forment pas une démonstration évidente; mais il faut bien reconnaître aussi que si une définition favorable intervenait, le sens de ces textes serait désormais fixé, et ils acquerraient une valeur de preuve positive qui leur manque jusqu’à présent. 11 n’est pas besoin, sans doute, de démontrer que la succession des décisions de l’Eglise est le principal moyen de l’interprétation des Saintes Ecritures.
Si la Parole écrite n’appuie pas avec une entière évidence la réalité de l’immaculée Conception de Marie, nous accorderons encore que la Raison Théologique, dont L’office est de faire sortir par voie de déduction un dogme d’un autre dogme, n’arrive pas non plus à cette plénitude de démonstration qui, par une équation rigoureuse, équivaut pour le catholique à une décision de l'Eglise. Ainsi, avant la définition solennelle contre les Apollinaristes qui niaient l’âme de Jésus-Christ, tout catholique sensé devait faire un acte de foi sur la conclusion de ce raisonnement : « Dans le « Christ, la nature humaine a été complète et entière; or, « l'âme est essentielle à toute nature humaine entière et
« complète; donc, le Christ, dans son humanité, a non seule- « ment un corps, mais aussi une âme. »
Nous confessons, sans détour, que l’immaculée Conception ne se déduit pas des dogmes révélés, avec celte évidence; autremenlelle appartiendrait déjà directement à la foi catholique.
Nous irons même plus loin, nous conviendrons que, dans - l’ordre rationel, cette doctrine n’est pas même l’objet d’une .. de ces conclusions qui, sans être juridiquement proclamées par l’Eglise, sont rangées au nombre des vérités théoîogiques. Les arguments que l’Ecole nous fournit en faveur delà pieuse croyance sont nombreux et d’une grande beauté; ils renversent sans peine toutes les objections des adversaires; mais ils appartiennent à l’ordre de simple convenance; on ne saurait donc en déduire avec évidence la réalité d’un fait positif, d’une dérogation consentie par Dieu lui -même à une loi générale qu’il a posée, et que la révélation nous intime dans les termes les plus absolus.
Nous dirons néanmoins, au sujet des arguments théologiques en faveur de l’immaculée Conception , ce que nous avons dit à propos des textes de l’Ecriture allégués pour soutenir celle croyance : que leur valeur simplement relative aujourd’hui, s’élèvera jusqu’à la démonstration, lorsque la décision de l’Eglise sera venue projeter sa lumière sur l’objet de ces mêmes arguments. Le fait révélé étant devenu l’objet de la foi explicite de l’Eglise, la raison théologique se sentira ferme et assurée dans la voie des explications du fait lui-même. En vertu du même principe qui est applicable à toutes les thèses définies par l’Eglise, nous ajouterons que déjà les développements dont la doctrine de l’immaculée Conception a été l’objet jusqu’aujourd’hui, développements qui, comme nous l’avons vu, intéressent au plus haut degré l’infaillibilité même de l’Eglise, en mettant celle vérité hors de tout doute pour le catholique, ont proportionnellement accru la valeur des arguments à l’aide desquels la thèse est démontrable en ellemiême.
(Ces principes posés, nous avouons encore une fois que
ni l’Ecriture, ni la Raison Théologique ne seront la source directe de la future décision. Où donc l’Eglise puisera-t-elle
ses motifs de définir? Là même où elle a puisé les motifs d’un grand nombre de ses définitions antérieures : dans la Tradition qui, aussi bien que l’Ecriture, renferme la Parole révélée de Dieu; dans la Tradition de qui nous avons reçu l’Ecriture elle-même, et qui seule nous en donne la clef.
Mais cette Tradition qui, au fond, n’est autre chose que l’Eglise elle-même croyant et professant telle et telle doctrine, peut être considérée par le théologien en deux états différents. Ou l’on s’attache à la suivre depuis l’origine de l’Eglise à l’aide d’une chaîne de témoignages qui se succèdent de siècle en siècle; ou elle résulte du sentiment actuel de l’Eglise qui s’accorde tout entière dans la croyance et te profession d’une doctrine. Or, le sentiment favorable à l’immaculée Conception réunit en sa faveur le témoignage de la Tradition de l’Eglise considéré sous l’un et l’autre deces deux rapports.
Quant au premier mode de constater la Tradition relativement à cette pieuse croyance, nous ne craignons pas d’affirmer qu’il lui est favorable dans une proportion égale à celle qui a été requise pour la définition d’un grand nombre de dogmes, et supérieure à celle qui a suffi pour la décision de plusieurs Vérités Catholiques. Mais, préalablement, il est nécessaire de poser ici quelques principes incontestables.
4°. On ne doit pas se figurer les monuments qui constituent la Tradition successive comme un ensemble tellement complet, qu’il n’y ait pas une des Vérités professées par l'Eglise qui n’y rencontre, siècle par siècle, son expression évidente. 11 faudrait pour cela que chaque époque nous eût légué un
exposé officiel et complet de la foi qu’oii ÿ professait; or, la divine Providence n’a pas jugé à propos qu’il en fût ainsi. Elle à fait assez en nous donnant pour guide la sainte Eglise qui traverse les siècles, comme une colonne lumineuse, et qui, forte des promesses de Jésus-Christ, enseigne à chaque génération la vérité dont il l’a faite dépositaire; mais celte même Providence de Dieu a laissé périr un grand nombre de Traités et de Confessions de foi, appartenant surtout aux trois premiers siècles, et dont nous découvrons encore la trace, sans pouvoir absolument nousreudre compte de leur teneur.
C’est principalement à partir du iv* siècle, que les monuments deviennent plus abondants; mais le plus souvent les ouvrages des Pères sont des écrits polémiques contre les hérésies du temps. Les dogmes qu’ils ont à défendre s’y montrent, il est vrai, environnés d’une vive lumière ; mais pour l’ordinaire, il n’est parlé des autres points dé la croyance que d’une manière succinte et en passant. Les six premiers siècles, si féconds en œuvres patristiques, ne nous ont pas légué un seul exposé du dogme catholique que l’on puisse mettre en regard, non seulement du Catéchisme du Conbile de Trente, mais même du traité De Fide orthodoxà , que saint Jean Damuscène résumait au vin® siècle. Si donc la théologie catholique est néanmoins parvenue à recueillir une assez belle série de témoignages de tous les siècles sur la plupart de nos dogmes, en rassemblant les sentences échappées çà et là aux saints Docteurs, dans leurs savantes discussions, homélies ou épîtres, on doit en conclure deux choses : la première, que cette moisson serait bien autrement abondante si nous n’eussions perdu un nombre d’écrits de l’antiquité égal à celui qui nous est parvenu, et si les
Pères eussent, comme nous, senti le besoin de formuler des traités didactiques sur l’ensemble de la doctrine chrétienne; la seconde, que l’absence ou la rareté des témoignages de l’antiquité sur un point appuyé d’ailleurs par l’assentiment de l’Eglise, ne saurait autorisera dire que la doctrine qu’il a pour objet est nouvelle.
2°. Dans la recherche des témoignages de la Tradition sur un point de la doctrine catholique, il ne faut pas s’étonner de rencontrer dans les auteurs de divers siècles des passages contraires au sentiment qui a prévalu depuis, et est •même devenu plus tard l’objet d’une définition de l’Eglise. La question n’étant pas suffisamment éclaircie, et pouvant être agitée contradictoirement, sans blesser les droits de la foi, ces divergences n’ont rien de surprenant en elles-mêmes, et ne sauraient faire aucun tort à la doctrine que l’Eglise a définie plus tard, lorsque peu à peu les contradictions ayant cessé, celte doctrine parut environnée de l’assentiment général.
3°. Il importe de bien saisir le sens du célèbre axiôrae de saint Vincent de Lérins : Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus. Celle sentence exprima une vérité profonde, en ce quelle affirme que le dogme catholique se réduit à ce qui a été cru toujours , en tous lieux et par tous ; mais pour quelle ait une acception complète, et pleinement orthodoxe, il faut l’entendre en ce sens, que le dogme catholique consiste en ce qui a été cru toujours, en tous lieux et par tous, soit explicitement, soit implicitement. Il faut de toute nécessité diviser les dogmes en deux classes; les premiers qui n’ont jamais pu être l’objet d’une discussion dans la société chrétienne, la divinité de Jésus-Christ par exemple; les Seconds sur lesquels il
âété permis de discuter, jusqu’à la sentence définiloire, comme le Canon des livres sacrés, le nombre des Sacrements, etc. Les docteurs qui, antérieurement à la définition, ont soutenu le sentiment contraire à celui qui, plus tard, a été reconnu et proclamé comme faisant partie de la révélation divine, ont cru implicitement ce que nous croyons aujourd’hui; car leur intention était, avant tout, de s’en rapporter au jugement de l’Eglise qui n’était pas encore intervenu; leur volonté expresse. était de recevoir comme inspirés tous les Livres qü’elte proclamerait pour tels, et de reconnaître comme véritables Sacrements ceux auxquels elle assignerait par une définition expresse, cette qualité.
• Des trois observations qui précèdent nous conclurons d’abord
1°. Que l’absence de témoignages favorables à l’immaculée Conception de la très sainte Vierge, dans les écrits qui nous restent des six premiers siècles, n’impliquerait pas, à elle seule, que celte doctrine eût été inconnue dans l’Eglise, durant cette première période du christianisme.
2°. Que les témoignages contraires à la croyance de l'immaculée Conception qui se rencontreraient dans les écrits des six premiers siècles, ne pourraient en aucune manière être allégués comme fin de non recevoir, à l’égard de cette doctrine, s’il est évident d’ailleurs que l’Église, dans les âges suivants, a jugé celle môme doctrine compatible avec l’enâemblede la révélation, et encore si au milieu de ces témoignages contraires, il est possible d’en produire une succession d’autres qui lui sont favorables.
3°. Que la foi à l’immaculée Conception, si elle est exigée plus tard de tous les fidèles par l’Église, aura été professée
implicitement , dah9 tous tes siècles antérieurs, par la disposition générale où ont été, sans interruption, tous les catholiques, de croire sur la Mère de Dieu tout ce que l’Église infaillible a enseigné et enseignera jusqu’à la consommation des siècles.
Jetons maintenant un coup-d’œil rapide sur les monuments de la Tradition antérieurs aux réclamations de saint Bernard contre les chanoines de Lyon, et voyons si la doctrine de l’immaculée Conception était inouïe dans l’Église, à l’époque où ce saint Docteur écrivit la fameuse Lettre ( U 40 ). Nous serions en droit de le compter déjà parmi les partisans de la pieuse croyance, puisque nousavons constaté* sur ses propres aveux, que le seul fait de l’institution d’une fête en l’honneur de la Conception do la sainte Vierge, par l’autorité de l’Eglise Romaine, eût suffi pour le convaincre que la Conception de Marie a été aussi pure et aussi sainte que sa Nativité; mais nous voulons, pour le moment, le considérer, comme un adversaire dont il nous faut repousser les coups avec le bouclier de la Tradition des siècles qui l’ont précédé.
D’abord, en commençant par le douzième, le siècle même de saint Bernard, on doit convenir que déjà la Fêle de la Conception de la Sainte Vierge se célébrait dans plusieurs Églises de l’occident, avant que l’Église de Lyon eût songé à en enrichir son calendrier. En Angleterre, cette Fête avait commencé dès la fin du xi* siècle qui l’avait vu instituer par saint Anselme ; les Églises de Normandie la célébraient déjà, par la même influence, et les plaintes de saint Bernard servent du moins à prouver qu’en solennisant une Fête en l’honneur de l’immaculée Conception, on entendait exprimer
que la sainte Vierge avait été conçue sans le péché originel. Ce sentiment se trouve rendu, en propres termes, dans les
écrits de Hervé, moine de Dol, qui écrivait vers 4 4 30 son
commentaire sur les EpUres de saint Paul, où on lit ces pa-
rôles : « Tous les hommes, si l’on en excepte la Mère de Dieu , a sont morts après avoir contracté le péché, soit originel , « soit volontaire (4). » Et ailleurs : « Marie, issue d’Adam, « a subi la mort, à cause du péché, bien qu’elle en ail été di- « vinement exemptée; mais le Seigneur issu de Marie, selon « la chair, a subi la mort pour effacer le péché (2). »
Le pieux Adam de Saint-Victor composait, pour l’Eglise de Paris, ses admirables proses, dans le temps même où saint Bernard écrivait sa lettre, et il chantait ainsi le privilégé de Marie. S’adressant à la Vierge immaculée, il disait : « Salut, a Mère auguste du Verbe; fleur qui sors des épines, mais qui « ne connais pas d’épines; fleur, la gloire du buisson. Le « buisson, c’est nous; nous que l’épine du péché a ensan- « glanlés; toi, ô Marie, tu ignores cette épine (3). » Descendant ensuite au xi* siècle, nous rencontrons saint
(1) Omncs itaque raortui sunt in peccatis, ncmine prorsus excepte, dompta Matre Dci, sivc originalibus sivc etiam voluntate additis. In II Epist. ad Cor. cap. V, 14.
(2) Maria ex Adam, mortua propler pcccatum, nisi divinitus exempta fuisset; et caro Domini ex Maria, mortua propter dclendapeccata. In Epist. ad Rom. cap. VIII, 1.
Salve Verbi sacra Parens, Flos de spinis, spiua carcns, Flos, spincli gtoria.
Nos spinetum, nos peccati, Spina sumus cruentati,
Sed tu spinæ nescia.
In Assumptione R. Mariœ Virginis , apud Clichtoveum f et daus les Missels romains- français du xiv« au xvi* siècles.
Anselme qui pose, sur la sainteté de la Mère de Dieu, ce fameux axiôme que nul catholique ne saurait contester, et qui contient implicitement toute la doctrine de l’immaculée Conception : « Il était juste qu’elle fût ornée d’une pureté atia dessus de laquelle on non pût concevoir de plus grande que « celle de Dieu même, cett® Vierge à qui Dieu le Père devait a donner son Fils d’une manière si particulière, que ce Fils « deviendrait par riature le Fils commun et unique de Dieu le « Père et de la Vierge; cette Vierge que le Fils devait élire pour a en faire substantiellement sa Mère, et du scinde laquelle l’Es- « prit-Saint voulait opérer la conception et la naissance de « celui dont il procédait lui -môme (1). » II est vrai que l’on peut citer deux passages du même saint Docteur dans lesquels il affirme que Marie a été conçue avec le péché originel; mais loxiôme n’en demeure pas moins dans toute sa force, au point que saint Thomas lui- môme, dans son Commentaire sur les
Sentences, est amené, en vertu de cet aphorisme qu’il admet
comme fondamental, à conclure l’exemption du péché originel , aussi bien que du péché actuel dans la Vierge (2).
Le vénérable Hildebert, Evêque du Mans, puis Archevêque de Tours, contemporain de saint Anselme, professe clairement l’exemption du péché originel en Marie, dans ces paroles de son troisième sermon sur l’Assomption de la Vierge.
(1) Dcccnscrat ut ca puritatc qua major sub Dco nequit intelligi, Virgo ilia niteret, oui Dcus Pater unicum Filium suum quem de corde suc æqualem sibi genitum tamquam seipsum diligebat, ita darc disponebat, ut naturaliter esset unus idemque communis Dei Patris et Virginis fitius; et quam ipso Filius substantialiter facere sibi Matrcm cligebat; et dequd Spiritus sanctus volcbat, et operatus erat, ut couciperetur et nasceretur Illud de quo ipse proccdebat. De Conceptu Virginal i, cap. XVIII.
(2) In Sentent, lib. I. dist. XL1V, quæst. 1, art. 3;
Sur ce texte du cantique : Videte Hegem Salomoném in dxademate quo coronavit eum Mater sua, il dit : « C’est avec rai- « son que l’on dit que Marie a couronné son Fils; car elle ne « l’a pas conçu de l’arbre de la concupiscence, elle ne l’a f>as « déshonoré par le péché originel, comme font, pour leurs « enfants, les autres femmes; mais immaculée , et intacte , a exemple de tout péché , elle a mis au jour le Saint des « saints (1). »
Saint Bruno d’Asli, Evêque de Segni, dans son commentaire sur les Psaumes, que l’on attribue aussi à saint Bruno, fondateur des Chartreux, qui florissait comme ce saint Prélat, vers la fin du xt« siècle, s’exprime ainsi : « Du haut du « ciel, le Seigneur a abaissé ses regards sur la terre, lorsqu’il « est descendu de sa royale demeure dans le sein de la « Vierge. Marie est cette terre non souillée que le Seigneur a « bénie; sa bénédiction l’a affranchie de la contagion du pô- « ché (2). » Celle comparaison de Marie avec la terre, avant que celle-ci eût reçu la malédiction de Dieu, est le type le plus ancien delà Conception Immaculée; nous le rencontrerons plus d’une fois, en remontant le cours des âges.
Au milieu du xi e siècle, saint Pierre Damien édifiait et éclairait l’Eglise par sa doctrine. Voici comment il s’exprimait sur la prérogative de la Mère de Dieu : « La chair de la
(1) Et bcne dicitur coronasse, quia non de arbore libidinis, nec pcccato originali, sicut aliæ soient, deturpavit eum, aut dcshoneslavit, sed iinniaculata et intacta, et irnraunis ab omni pcccato Sanctum Sanctorum edidit. Hildeberti Ojjp. pag. 537.
(2) Dominus de cœlo in terram aspexit, dum de regalibus sedibus in uterum Yirginis venit. Hæc est cnim incorrupta terra ilia, cui benedixit Dominus, ab omni propterca pcccati contngioue libéra. In Ps«//tt.,cap. I.
« Vierge, issue d’Adam, n’a cependant pas contracté les la* « ches d’Adam (1). » Ailleurs, il dit : « La branche deJessé « sort du tronc tortueux du genre humain; elle s’élance, a haute et droite, de l’arbre des patriarches; mais il n’y a pas « de nœud en elle, les ténèbres de sa race lui sont inconnues, a il n’y a rien en elle qui ne porte son fruit (2). »
Quarante ans avant saint Pierre Damien, le pieux Fulbert de Chartres, célébrant l’instant où Marie fut conçue, épanchait ainsi son admiration : a Quelle a dû être la vigilance « des saints Anges sur les parents de Marie si agréables à « Dieu, dans ce moment où elle commençait d’être ! Comme « ils ont dû veiller sur un si auguste rejeton 1 Pourrait-on « croire que l’Esprit saint n’eût pas protégé cette auguste « enfant, lui qui devait, plus tard, la couvrir do l’ombre de « sa puissante vertu (3) ? »
Le x*. siècle est, comme l’on sait, pou fécond en docteurs et en écrivains ecclésiastiques; mais nous n’en sommes pas moins en mesure de prouver qu’il a connu et estimé 1$ pieuse croyance que les siècles précédents lui avaient transmise. En effet, la fête de la Conception de la Sainte-Vierge se célébrait, par continuation, non seulement dans l’Eglise Grecque, au sein de laquelle elle était reconnue depuis long-temps, mais
(1) Caro Virginis ex Adam assumpta maculas Adæ non admisit. Sermo in Assumptione B. Virginis , opp., tom. II, pag. 205.
(2) Genninat igitur virga Jesse de tortuosa radicc gcncris humani, et de patriarcliarum arbore in altitudinem et rectitudinem erumpens, omnem ignorât nodositateni, iiliorum tenebras nescit, infructuosa quæque non habet. Sermo de Annuntiationc B. M. V. Ibid. pag. 51.
(3) Quanta putamus provisio fuerit sanctorum Angclorum circa tain Deo gratissimos parentes ab initio suæ procreationis, et excubatio super tain insignem sobolem? Numquid abfuissc crcdendus est Spiritus Sanctus ab ista eximia puella, quam sua obumbrare disponebat virtutc? Sermo in ortu almœ Virginis Mariœ. Biblioth. Max. Patrum , t. XVIII, p. 40,
encore dans une illustre église d'Italie, comme nous le ferons voir au siècle précédent.
Toutefois, pour ne pas laisser cette période sans fournir au moins un texte précis qui retrace la doctrine de l’immaculée
Conception, nous citerons un passage d une hymne de la Liturgie Melchite, composée, vers 980, par Jean-le-Géomètre, l’un des principaux hymnographes de l’Eglise de Constantinople. Ayant à célébrer l’Assomption du corps de Marie dans lescieux, il parle ainsi : « O Vierge exempte de notre commun « péché, réjouissez-vous; votre corps est enlevé au plus haut
« des cieux. Vous qui, affranchie de la tache du premier
a père, avez donné au Christ un corps mortel, réjouissez- « vous (<). »
Parvenus au ix« siècle, nous rencontrons pour témoin de la pieuse croyance, lecélèbre Calendrier de l’Eglise de Naples, gravé sur le marbre à celte époque, et présentant la.fète de la Conception de la Sainte-Vierge, CONCEPTIO SÀNCTÆ MARIÆ V1RG1NIS, fixée au 9 décembre, selon l’usage de l’Eglise Grecque à laquelleelle paraît avoir été empruntée (£).
George, Evêque de Nicomédie, écrivait vers la fin de ce siècle, en 880, son sermon sur la Conception de la Sainte- Vierge. II y parle ainsi : « La fête d’aujourd’hui précède toutes « les autres solennités, même les plus illustres, par la nature
(1) Gaudc concretum subi imi corpus Olympo,
Et vitii nostri crimine, Virgo carens.
Gaudc, quæ Christo corpus mortale dedisti;
Gaude primævi libéra labc patris.
Hymn. III. In B. Dei Genitricem. Biblioth. Max i ma Patrum , tome XXVII, page 472.
(2) Voir les savants commentaires de ce précieux monument, par Mazzochi et par Sabbatini,
a des prodiges qu'elle a vu s’opérer; elle est pour toutes les a autres le fondement et la base des mystères qui s’y sont « accomplis; il est donc juste que nous la célébrions avec « une joie particulière, comme le principe et la cause de tons « les biens (4). »
Vers 844, saint Paschase Ralbert, abbé de Corbie, avait dit, dans son traité de la Virginité et de l’Enfantement de la Vierge : « Si Marie n’a pas été rendue sainte et pure par l’Es- « prit-Saint, comment sa chair ne serait-elle pas une chair de « péché? Et si sa chair procède de la masse infectée par la « première prévarication; comment le Christ, Verbe fait chair,
« a-t-il été sans péché , lui qui aurait pris sa chair dans une « chair de péché (2) ?
On rapporte à ce même siècle le sermon d'un certain Docteur, désigné sous le nom de Sophrone, et même sous celui de Jérôme, ce qui a fait long-temps attribuer cet opuscule au saint Docteur de Bethtléem . Il a pour objet de célébrer l’Assomption de Marie, et on y lit ces paroles : a La Vierge était - « éclatante de blancheur par ses mérites et ses vertus, plus
(1) Cum itaque hodicrna festivitas illustrioribus omnibus solenmitatibus, miraculorum in ipsa consummatorum ratione, præent; iisquc ceu fuudamcntum quoddam, accrcpido supposita, quidquid in illis sacramentorum dispensatum est, pro fundamenti ratione in se colligat; par omnino est, ut tomquam principio et causæ universorum bonorum, venerationem ci adhibeamus, impensiorique eam gaudio celebremus. Biblioth. Mox. Patrum , tome XII, page 695.
(î) Si non codcm Spiritu sanctificata est et emundata (Maria), quomodo non ejus caro, non caro peccati fuit ? Et si caro ejus de massa primæ prævaricationis \enit, quomodo Christus Vcrbiun caro sine pcccato fuit, qui de carne peccati carnem assumpsit. Bibl. Max. Pati'um , tome XII, page 566, sous le nom de saint Ildefonse, auquel cet ouvrage a été long-temps attribué,
« pure que la neige par l’éclat des dons de l’Esprit saint, t( enfin immaculée, paroe quelle ne connut en rien la souil- « Iure (4). »
Le vin® siècle, à lui seul plus abondant en écrivains que les deux suivants, présente aussi un plus grand nombre de témoignages. Nous y trouvons d’abord la lettre synodale de Théodore, patriarche de Jérusalem, qui fut approuvée, d’un consentement unanime, par le septième Concile Général, deuxième de Nicée, et dans laquelle ce prélat enseigne formellement que Marie est sortie des mains de Dieu dans un état de perfection supérieure. « Elle est véritablement la Mère « de Dieu, dit-il, vierge avant et après l’enfantement, et elle a a été créée dans un état plus sublime de gloire et de splen- « deur que toutes les natures intelligibles et sensibles (2). » Douze ans plus lard, en 794, le Concile de Francfort exprimait, sous une autre forme, la même doctrine, et comparait à son tour la future Mère de Dieu, à la terre exempte de malédiction. Réfutant l’hérésie de Félix d’Urgel, qui ne voyait dans le Christ qu’un homme, simple fils adoptif de Dieu, les Pères du Concile s’exprimaient ainsi : « Dites-nous : Adam, le a premier père du genre humain, qui a été formé de la terre « encore vierge, a-t il été créé libre, ou esclave? Esclave : « comment serait-il l’image de Dieu ? Libre : pourquoi le «Christ, formé de la.Vierge, ne serait-il pas libre aussi ?
(1) Erat enim candidata multis meritorum virtutibus et dealbata, nive candidior Spiritus Saucti muneribus, et idco imraaculata, quia in nullo corrupta. Intel' opéra S. Hieronymi , tome XI, page 100.
(2) Quæ vere Dei Mater est, ante partum et post partum Virgo, atque omnis intelligibilis ac sensibiiis naturæ gloria et claritate creata sublimior. Itabb*. Concile tome VII, page 182.
« Meilleure fut la terre, terre animée et immaculée , de la-
a quelle il s’esl fait homme, par l'opération de l'Esprit « saint (4 ). »'
Le savant Paul Diacre, moine du Mont-Cassin, qui flo~ l issai t en 774, célébra dans une hymne élégante le privilège de Marie j « Ayant aspiré les poisons du serpent ennemi, « le père des humains tomba dans la mort; le virus qui l’a- « vail atteint a infecté sa race tout entière et l’a frappée d’une « plaie profonde. Mais le Créateur, ému de compassion et « contemplant du haut du ciel le sein de la Vierge, exempt « de cette souillure , veut s’en servir pour donner au monde « languissant sous le poids du péché, les joies du salut (2), »
Le même auteur composa, comme Ton sait, à la prière de Charlemagne dont il avait été le secrétaire, un Homiliaire, recueil de sermons des saints Pères ou auteurs ecclésiasti-
ques destinés à être lus dans les Offices divins. Parmi ces discours, s’en trouvait un que quelques critiques ont attribué à Alcuin, contemporain de Paul Diacre, et que, dans
(1) Scd et hoc volumus a vobis audire, an Adam primus humani generis pater, qui de terra Virgine creatus est, liber esset condilus, sive servus? Si servus, quomodo tune imago Dei ? Si liber, quare et Christus quoque non ingenuus de Virgine? Meliore quidem terra, etiam animatu et immaculata, Spiritu sancto opérante factus est horao. Labb. Concit. tom. VII, pageAOM.
(2) Hausto maligni primus ut occidit Virus Chelydri terrigenum parens Hinc lapsa pestis per genus irrepens Cunctum profundo vulnere perculit. é»*
Rerum miserons sed Sator, inscia Cernons piacli visecra Virginia,
His ferre mortis crimina languido
Mandat salmis gaudia sæculo.
.y.-. i** ;U‘- Lt'oiiittH :
Cité d’après le manuscrit , par Don J. B. Federici y dans son ouvrage
intitulé : La Immaculata Concezione délia B. Virgine Maria. Naples, 1792*
tous les cas, oh ne saurait reculer au-delà du vm* siècle. Dans ce sermon sur la Nativité de la Sainte Vierge, on lit ces paroles : « Vous avez été l’aurore, ô Marie! Le Soleil de justice « qui devait procéder de vous, voulant annoncer son lever « par une splendeur matinale, a versé en vous avec abon- « dance les rayons de sa lumière, qui ont mis en fuite les « puissances de ténèbres que la faute d’Eve avait déchaînées. « Vous êtes belle comme la lune, plus belle même que cet « astre; car vous êtes toute belle, et il n’y a en vous ni tache, « ni ombre de changement (1). »
Dans la première moitié du siècle, vers 730, saint Jean Damascène professait aussi la pieuse croyance sur la Conception de la Vierge. Ayant à expliquer les raisons pour lesquelles Marie naquit d’une mère jusqu’alors stérile, il dit entre autres choses : « Je puis encore donner une nouvelle raison, « plus profonde et plus divine. C’est que la nature y a cédé a la place à la grâce; elle était là tremblante et incapable d’aco complir un tel œuvre. C’était une Vierge Mère d’un Dieu o qui devait naître d’Anne; la nature n’osa prendre les de- « vanls sur l’opération de la grâce; elle attendit dans le repos « que la grâce eût produit son fruit (2). »
(1) Et recte quidcm auroræ implesti officium: ipse enim sol justitiæ de te processurus, ortum suum quadam matutina irradiationc præveniens, in te lucis suæ radios copiose transfudit, quibus potestates tenebrarum
quas Eva induxcrat, in fugam convertit Tu pulclira es, et macula
non est in te, nequc vicissitudinis obuinbratio. Serm. de B. Virginis Nativitate.
(2) Cæterum aliaquoque altior diviniorque ratio a me atterri potest. Natura enim gratiæ cedit,. statquc trcmula, pergerc non sustinens. Quoniam itaque futurum erat, ut Dei Genitrix Virgo ex Anna nasceretur, natura gratiæ germen antevertere non ausa est; sed mansit fructus expers, dum gratia fructum ederet. In Nativit . B. IHariœ Virginis , homil . 1, Opp., tom. II, pag, 842.
Ailleurs, le pieux el éloquent auteur s exprimait ainsi : « Ce paradis, dit-il, en parlant de la Vierge, a été constam- « ment fermé au serpent qui, allumant en nous le désir trom- « peur d’être comme des dieux, nous a rendus semblables a « des animaux sans raison. Le Fils unique de Dieu, étant « Dieu et de la même substance que son Père, s’est formé « lui-même, comme homme, de cette terre vierge et pure (4). » Les comparaisons que saint Jean Damascôno emprunte à l’Ancien Testament pour les appliquer à Marie, ne sont pas moins significatives. «Salut, lui dit-il, vous qui êtes ce « buisson qu’un prodige maintenait en môme temps que le
« feu; vous avez été inaccessible au péché , qui n’a pu vous « atteindre, de même qu’un mortel n’eût pu toucher cet ar- « buste (2). Salut, bois incorruptible, car le ver corrupteur « du pêché ne vous a pas atteinte; en vous, a été érigé à Dieu « un autel spirituel, non à l’aide d’un bois incorruptible, « mais dans votre sein très pur (3). »
Avant saint Jean Damascène, dans les premières années du même siècle, saint Germain, patriarche de Constantinople, saluait Marie comme l’œuvre directe des mains du Très- Haut, isolée, quant à la faute, dê la succession humaine : « Salut, disait-il, ô tabernacle, qui n’as pas été fait de main
(1) AU hune enim Paradisum serpenti aditus non patuit, cujus falsæ divinitatis cupiditate flagrantes jument is sumus coniparati. Ipse cnim Unigenitus Dei Filius, cum Deus esset, ejusdcmque ac Pater substantiæ, ex hac Virgine ac pura terra seipsum in hominem formavit. In Dormi tionc B. Mariæ V. Homilia II, ibid., pag. 869.
(2) Ave rubus, igni complicatnm miraculum, ipsa peccato inaccessa; nam et arbusculum istud tangi nequit. In Notiv. B. Mariœ,Homil. II. Ibid., pag. 854.
(3) Ave lignum non putrescens, quæ corruptionis pcccati verracm non admisisti : ex qua spirituale altare, non ex lignis imputribiiibus, sed ex intemerato utero fuit exlructujn Deo. Ibid. pag. 856,
« d’homme, mais créé par Dieu lui-même; loi, dans lequel « est entré une fois le seul Dieu et souverain Pontife, quand « les siècles furent accomplis (4). »
Dans un autre endroit, le môme saint Evêqne disait de la Vierge : « Elle est vraiment élue et supérieure à tout, non « par la grandeur des palais et des édifices superbes, mais « par l’élévation de ses divines et sublimes prérogatives. « Marie surpasse en pureté tous les êtres, elle qui n’a eu de « rapport avec aucun péché, quel qu’il soit (2). » •
Le vu* siècle vit déjà la fête de la Conception de la sainte Vierge établie dans l’Eglise Grecque. Plusieurs auteurs graves la font même remonter jusqu’au v e ; mais comme leurs arguments ne nous paraissent pas absolument démonstratifs, nous préférons nous en tenir à celte date sur un fait d’une si haute portée, au risque de nous priver, pour la carrière qui nous reste à parcourir, d’un argument traditionnel important. Le fait est que saint André de Crète, qui florissait au vu* siècle, et dont nous parlerons tout à l’heure, est auteur d’une des hymnes en usage dans l’Office de cette fête (3).
Parmi les diverses pièces liturgiques dont cet office secompose, on en trouve plusieurs dans lesquelles la Conception Immaculée est reconnue etproclamée. Ainsi, on y lit ces paroles : « Joachim, embelli de la beauté même de Dieu, et vous, Anne, « toute éclatante d'une splendeur divine, vous êtes les deux
(1) Salve non manufactura tabernaculum, atque a Deo conditum in quo semel in consuraraationc sæcuti solus Deus ac sumraus Pontifex introivit. Biblioth. Patrum Gi'ceco- Latin. , tome II, page 457.
(2) Vera est electa et omnibus superior, non domorum excellentia, et altitudinc cxcitatorum ædiüciorum; sed divinarum et sublimium virtutum magnitudine, et puritate omnibus anlcccllcntcm Marinm, nulli penitus culpæ affmem. Marracci. In S. Germani Mariait, page 133.
(3) Ode 1,
« flambeaux d’où procède cette lampe dont la lumière ne cona naü aucune ombre (l ). » Ailleurs, l’Eglise Grecque s’adressant à Marie dans sa Conception : « La faute du premier père « s’arrête à votre aspect; il ne lui est pas donné d’avancer « contre vous (2). » Et encore : « En vous je mets toute mon
« espérance, en vous qui ri avez eu de rapport avec aucun « péché. Nul n’a été comme vous, ô Reine, exempt de toute « faute; mil n’a été comme vous sans souillure, ô vous qui
« n’avez été soumise à aucun défaut (3). d
Saint André, Evêque de Crète, dans un de ses discours composé vers 635, célèbre ainsi la naissance de Marie : « Au-
« jourd’hui, Adam offre à Dieu, de notre substance et en
« notre place, Marie pour prémices. Tous, nous sommes lo a levain, elle seule ri est pas fermentée , et d’elle est formé le « pain qui doit régénérer le genre humain. » Peu après, il ajoute : « Le Rédempteur de notre race, voulant inaugurer a pour nous une nouvelle naissance qui succédât à la pre- « mière, de môme que, pour former Adam, il avait pris du « limon de la terre encore vierge et intacte; ainsi, opérant « lui-mômc son incarnation, il choisit, dans toute la nature, « cette autre terre, si je puis parler ainsi, la Vierge pure dt « très immaculée , et par un nouvel art, il nous donna forma - « lion en elle (4). »
(1) Joachim afflatc divino dccore ! tü qiioque Annîi dlvinitus clard ! vod gchiini cstis lychni, a quibuS orta est lampns circa quain nullunl umbræ vestigium cernimus.
(2) In teprimi parentis substitit lapsus, ultra progredi facultatc sublata»
(3) In te quæ nulli unquam culpæ afflnis fuisti spem omncin meam repono. Nemo, ut tu Domina, inculpatus est æqttc, ncc prætcr te incontdminatus quisquam, o nævo nulli subjccta.
(4) Hodiecx nobis, nostriloco, Adam us priinitias Dcoofferens Mariai» primitias facit; et ex toto fermento, ca non fermentata, per ipsam fornia-
Le même siècle nous offre, dans ses premières années, Hèsychius, prêlrc de l’Eglise de Jérusalem, qui rend ainsi témoignage au privilège de Marie: « Elle est, dit-il, la plus.
« excellente des femmes, élue entre les vierges, le glorieux « ornement de notre nature, la gloire de notre limon; elle à « délivré Eve de sa honte et Adam de sa malédiction; elle a
« anéanti l’audace du serpent; les fumées de la concupiscenco « ne l ont point atteinte, et le ver des voluptés rie l’a point « attaquée (t). »
Arrivés au vi f siècle, nous aurions à produire un texte de saint Golomban, le célèbre abbé de Luxeuil, auquel Vallarsi attribue le commentaire sur les Psaumes que l’on a longtemps donné ô saint Jérôme, et qui est reconnu pour n’èlrc pas de ce saint Docteur; mais cette sentence, émise par l’auteur sur un verset du psaume 77, peut s'interpréter de la virginité de Marie; son rapport avec la Conception Immaculée n’est pas assez clair pour qu’il puisse être invoqué dans la question.
Il en est de même d'un passage de saint Fulgence (2), qui,, comme le précédent, a été souvent allégué dans la contro-
tur panis ad humaiti generis rcformationem . . .Cum Redcmptorgencris nostri, novam priori succedaneam nativitatem ac formationem exhibere voluissct, quemadmodum illic prius accepto limo ex Virgine ac illibata terra primum Adam effinxit : sic et tac modo, suæ ipse incarnation^ auctor, alterius, utsicdicam, vice terra?, mundamhanc iinmaculatissimamque Virgincm c tota natura eligens, nostruraque ex nobis in ea figinentum nova ratione componcns. DeNutivitatc B. M. V., orat. I, Bill. Max. Patrum , ton;, X, pag. 618-620.
(1) Quænam mulicrum egregia, e virginibus electa, præclariun naturæ ostræ ornamentum, gloria luti nostri, quæ Evam pudorc et Adainura
comminationc liberavit, audaciam draconis abscidit : quam concupiscente fumus non attigit, ncque verinis voluptatis eam læsit. De Virginc Maria, homil. II, Biblioth. Patrum Grœcor. tom. II, page 423.
(2) Serm. de duplici Nativitate Christi.
verse; nous l'omettrons donc pareillement, et nous descendrons au v e siècle, beaucoup plus riche en témoignages sur le privilège de Marie, en môme temps qu’il est plus rapproché des temps apostoliques.
Nous trouvons d’abord, vers 434, saint Proclus, Putriarchede Constantinople, qui célèbre avec enthousiasme le soin que Pieu a pris de créer Marie dans un état de pureté qui fut en rapport avec ses destinées: « Ce n’est pas, dit-il, undéshon- « neur pour l’architecte d’habiter la maison quil a bâtie ; « l’artiste ne souille pas l’argile qu'il avait d'abord façonnée , «lorsqu’il s’en sert pour en former un vase nouveau; de
« même, le Dieu très pur n’éprouve aucune souillure de pas- «r ser par le sein de la Vierge. Il V avait formée , sans en con- « tracter aucune tache; il sort d’elle exempt de souillure (1). » Saint Proclus met ensuite ces paroles dans la bouche du Christ : « Je n’inflige à mon incréée majesté aucun déshon- « neur, en habitant une demeure que fai moi-même créée (2); » et pour montrer la sainteté de cette création, le pieux Evêque avait dit plus haut, en parlant de saint Joseph : « H avait « oublié qu’elle était propre à devenir le temple de Dieu, celle « qui avait été formée d’une terre pure (3). » Ailleurs, le môme auteur dit en parlant de Marie : « Elle est le céleste
(1) Haudquaquam ftrchitecto dedecori est, ut cam incolat domum quam ipseuiet extruxerit, neque lutum figulum inücit, cum ille vasculum quod tinxçrat relingit : ita ncc quidquam Dcum purissimum polluit,quod ex virginali utero prodiit. Quam enim citra mntteni sui lahcm formaverat, ex ca nulla contracta macula processif In S. Dei Genitvicem , orat. I. Biblioth. Patrum Gullandii , pag. 615.
(4) Nulla injuria increatam inajestatem sum alTccturus, ut in habitaculo^ quod a me creatum fuit, habitaverim. Ibid. pag. 642.
(3) Non meminerat potuisse eam effici Dei templum, quæ ex mundo erat formata luto. Orat. VI Ibid. pag. 637.
« globe de la nouvelle création; le Soleil de justice ne lui aja- « mais caché ses rayons , ce soleil qui a dissipé dans toutes les « âmes la nuit du péché (i). »
Le grâcieux poète Sedulius dont l’Eglise a plus d’une fois emprunté les paroles pour en former ses prières liturgiques, chantait ainsi, vers l’an 434, le triomphe de Marie sur les périls auxquels a succombé la postérité d’Eve tout entière : « Comme la tendre rose s'élève du sein des épines , n ayant « rien en elle qui puisse blesser , effaçant par sa gloire le tronc « qui l’a portée; ainsi l’aügusle Marie, issue de la race d’Eve, « est celle Vierge nouvelle qui efface le crime de la pro- « mière (2) . »
Dans le même temps, sur le siégede Ravenne, saint Pierre Chrysologue prononçait ses célèbres Sermons, dans l’un desquels on trouve le passage suivant : « L’Ange, interprète du « décret divin, vole en toute hâte vers celle qui doit être « l’épouse. 11 vient pour écarter d’elle tout ce qui ressent « une union à la manière des hommes. 11 n’enlève point la « Vierge à Joseph, mais il la rend au Christ à qui elle fut fanai cée dès le sein de sa mère , dès l'instant où elle était créée. « C’est donc sa propre épouse que le Christ vient réclamer, « et non celle d’autrui (3). »
(1) Ipsa novæ creaturæ cœlcstis globus, in quo sol justitiæ nunquam occidens omnem ab anima omni peccatorum noctem fugavit. Ibid: pag. 646.
(2) Et velut c spinis mollis rosa surgit acutis,
Nil quod Iædat habens, matremque obscurat honore;
Sic Evæ de stirpe sacra veniente Marin,
Virginis antiquæ facinus nova Virgo piaret.
Carmen Paschale , lib. II, vers; 28-31.
(3) Pervolat ad sponsam festinus interpres, ut a Dei spoüsd humariæ
Dans le Concile général d’Epbèse. tenu en 4at , et .qui gâr rantit à Marie son titre incommunicable de Mère de Dieu, la perpétuelle comparaison de la Vierge avec la terre bénie du Paradis terrestre fut proclamée, devant les Pères assemblés,; par Théodoted’Ancyre, dans l’homélie qu’il prononça le jour de Noël. «O Vierge, s’écria-t-il, Vierge qui surpasse en « gloire le jardin môme des délices î Ce Paradis produisit, de « sa terre vierge, les arbres elles plantes; mais la Vierge est « encore au : dessus de celle terre. Elle n’a pas produit desar- « bres chargés de fruits, mais elle a donné la branche de « Jessé qui apporte aux hommes le fruit du salut. {<). » „ „ Le même Evêque, dans une autre occasion, énumérant les titres de gloire qui sont propres à Marie, la salue comme c la
« Vierge pleine d’innocence, sans tache, franche de tout « péché, lys entre les épines , ignorant les malheurs provenus « d'Eve , digne du Créateur qui nous l’a donnée dans sa di-
« vine prévoyance (2). »
Déjà le pieux et savant Théodoret, qui se rendait célèbre dans toute l’Eglise dès l’an 423, avait exalté la sainteté de
Marie au-dessus de celle des hiérarchies Angéliques les plus
desponsationis arceat et suspendat affectum, neque auferat ab Joseph Virgineni, se«l reddat Clwisto, oui est in utero oppignorata cum fieret. Cliristus ergo suain sponsam recipit, non præripit alienam./)eJmjM«n«liatione B. M. V. Sermo CXL.
(1) O Virginein, quæ ipsum vicit deliciuruin paradisunC llte namque gcuus sativarum stirpium protulU, ex Vjrgrne terra exortis plantis î-haic autem Virgo mciior est jlla terra. Non eniui pomorum protulit arbores, sed Virgam Jcsse fruetpm salutarein hominibus aflerentem. Concil. Labb . tom. III, pag. 989.
(2) Yirgincm iunoccntem, sine macula, omni culpa vacantcm, inte-
meratani, sanctam anima et corpore, sicut lilium Miter médias spiuas germinans; non doctam Evæ mala, quam nobis Crcatore dignam donavq divina providentia. Orat. In sanctam .Dei Genitricem. Bibt. Patrum Gailmdi , tom. IX, pag. 475 * • ■
élevées, lesquelles n ont jamais connu la faute d’origine qui fait le déshonneur de notre nature : « Entre toutes les âmes t des hommes qui sont sauvés, avait-il dit, il en est une, « comme la colombe choisie, une seule qui a enfanté le Christ; of c’est la Vierge Mère, la jeune Marie, qui surpasse en pureté « les chérubins et les séraphins (t). »
Contemporain de tous ces grands Evêques, saint Maxime de Turin a célébré la prédestination de Marie à la Maternité divine par un seul mot qui renferme, dès le v e siècle, la formule complète de la doctrine de l’immaculée Conception. Dans son Homélie cinquième, Ante Natale Domini , on lit ces paroles remarquables : « Marie fut pour le Christ une dc- « meure digne de lui, non sous Te rapport du corps, mais à a cause de la grâce originelle qui était en elle ( 2 ). »
Nous terminerons la série des auteurs du v e siècle par ces beaux vers du poète Prudence : « La cause de l’antique et a irrémédiable haine du serpent et de l’homme, c’est que la vipère est maintenant écrasée sous les pieds de la femme, a La Vierge, digne d’enfanter un Djeu, triomphe de tous les « poisms. Repliant sur lui-même sa croupe tortueuse, le servi. pcnt désarmé revomit son virus impuissant sur le gazou « verdâtre comme ses anneaux (3). »
(1) Inter tôt animas omnium hominum qui satvantur, üt eleeta columba, est una ilia sola -quæ Christum genuit, Virgo Mater, puella Maria, quæ puritate profecto €herubiin et Sernphim ahtecellit. In Cnn tica Canticorum , sur ees paroles : Scxaginta sunt rnginæ.
(î) ïdoncum plané Maria Christo habitaculum, non pro habitu corporis, sed pro gratia originali. Opp. S. Maximi Taurinensis , édit. Romand , 1784, pag. 18.
(8) Hoc odium vêtus illud erat,
Hoc erat aspidis, atquc hominis Digladiabile discidium,
- Noua voici maintenant «tu iv® siècle. Avant'd’aborder saint Augustin, écoutons d’abord son initiateur, saint Ambroise» S’adressant au Sauveur des hommes, à propos de ees paroles du psaume 1 1 8, Erravi sicut ovis quœ periit . , quœre servùm tuum, le grand Evêque de Milan s’exprime ainsi : « Cherchez
« votre brebis, non plus par le moyen des serviteurs et des
« mercenaires, mais par vous-même. Recevez -moi dans cette « chair qui est tombée dans Adam; recevez moi, non pas de » Sara, mais de Marie, afin que celle qui m'offre à vous soit « une Vierge sans souillure, une Vierge exemple , par grâce , « de toule lâche de péché (t). »
Dans le même temps, vers 370, l’éloquent diacre de l’Ër glise d’Edcsse, saint Ephræm, si connu par son zèle pour le culte de la Mère de Dieu, lui décernait les éloges que nous transcrivons ici : « Immaculée, très immaculée, nouveau don.
« de Dieu, sans aucune tache, divin trône de Dieu, reine
« toujours bénie r prix de la rançon d’Eve, source de grâce, « fontaine scellée de l’Esprit saint, très divin temple, siège « de pureté pour la majesté divine; elle a écrasé la tête du
Quod modo cernua fcmiiieis Vipera proteritur pcdibus.
. Edcrc namque Deiun mérita Oinnia Virgo vcncna domat :
Tractibus anguis incxplicitis Virus inermc piger rcvôinit,
Gramine concolor in viridi.
Cathemerinon. Hymnus ante cibum y vers. 146-155» t * ?. » c
(4) Quære ovem tuam, jara non per servulos, non per mcrcenarios, sed per temetipsum. Suscipe me, in carne quæ in Adam lapsa est; suscipe me, non et Sara, sed ex Marin; ut ineorrupta sit Virgo, sed Virgo per gratiaui ab oinili integra labe pcccati, Sermo AÀ7/, in Psal. 118, u° 30:
<t perfide dragon; toujours elle a été intègre et immaculée ,
« tant du corps que de V âme (4). »
Mais venons, sans tarder davantage, au grand Evêque d’Hippone. Dans son livre de Natura et gratia, ayant à réfuter 1’bérétique Pélage, qui prétendait qu’un graud nombre d’hommes sur la terre avait été absolument sans péché, et faisait de ces justes une longue énumération, à partir d’Abel jusqu’à la Vierge Marie, saint Augustin soutient que tous ces justes ont véritablement connu le péché, « excepté, dit-il, « la sainte Vierge Marie que, jxwr l'honneur du Seigneur, je « ne veux pas comprendre dans ces sortes de questions où il
<fs agit de péchés. Comment, en effet, pourrions-nous savoir « la mesure de la grâce quîlui a été donnée pour vaincre, en « toute manière , le péché , elle qui a mérité de concevoir et « d’enfanter celui qui, certainement, n’a jamais eu aucun «péché (2)?» < *•
La portée de ces paroles d’un si grand Docteur est évidente par ^Ile-même. Sans doute, il ne s’agit ici que des péchés acluelsdont Marie, selon la croyance de l’Eglise, n’a jamais connu la souillure; mais le principe de solution proposé par saint Augustin proclame en même temps l’exemption du péché
(1) ïmmaculatam, ùuniaculatissimam, novam maxime ac divinam lar-
gitionem, omnino immaculatam, Dci divinam sedetn’, Dominam semper benedictam, Evæ pretium redemptionis, forltem £ratiæ, Sancti Spiritus fontem signature, templum divinissimum, sedem Dci pu ram, quæ draconis nequissimi caput contrivit, quæ semper fuit tum corpore, tum anima integra et immaculata. Oratio ad S. Dei GeniMcem. Opp. tom. Ifl, pag. 545. • . •
(2) Excepta itaque sancta Virginc Maria, de qua, propter houorem Domini, nullam prorsus, cum de peccalia agltur, hdberi volo quæstionem. Unde enim scimus quod ci plus gratiæ ce liât uni fuerit ad vincenduin ourni ex parte peccatum, quæ concipere ac parère meruit quem constat nullum hûbuisse peccatum? De natura et yratia , cap. XXXV I, n*.4»
originel en la Vierge. V honneur même du Seigneur Interdit de parler du péché, dès qu'il s’agit de sa Mère, et la grâce qui a été donnée à celle-ci pour vaincre en toute manière le péché , a élé en proporlion avec la dignité de celte Maternité divine à laquelle Marie était appelée. Peut- on ne pas reconnaître dans ces deux assertions spontanées du saint Docteur le principe formel des arguments que fait valoir l’Ecole pour expliquer rationnellement le mystère de fa Conception Immaculée?
Nous reconnaissons volontiers que la haute intelligence de saint Augustin ne parait pas s’être exercée «à préciser claire-
ment le privilège de Marie; il suffit que les principes qu’il
pose conduisent directement à cette conclusion. Nous en
trouvons un nouvel exemple dans son Traité contre Julien.
Ce disciple de Pélage, qui niait le péché originel, prétendait
que la doctrine du saint Docteur sur ce dogme fondamental,
tendait à conclure que le Christ lui-même, issu d’Adam selon
la chair, aurait aussi contracté cette tache, et il affectait de
poursuivre l’évêque d’Hippone, en alléguant celte sentence
de saint Pierre : Le Christ n'a pas commis h péché ( 4 ). . .
Saint Augustin dui répond : « Vous avez dit une parole
g grande et pleine de' vérité, en produisant ce témoignage de
« l’Apôtre saint Pierre, et en inférant d’une telle parole que
« cet Apôtre a cru dire suffisamment qu’iY ny a eu dans
« le Christ aucun péché, par là même qu’il affirmait que le
« Christ na commis aucun péché. L’Apôtre, dites-vous, en- * * • • • % « seigne dans ce passage que celui qui n'a pas fait le péché,
« n'a pas pu avoir en lui le péché. En cela, vous énoncez une
« doctrine très véritable; car, assurément, le Christ étant
(1) i Pet. II. 22. - . v*
« devenu homme, eût commis le péché, si, dans. l’enfance, il « l’eût eu en lut Et c’est pour cela qu’il n’esl aucun homme, « excepté le Christ, qui, étant arrivé à un âge plus avancé,
« n’ait commis le péché, parce qu’il n’est aucun homme « qui, dans le principe de son existence d enfant, n ait eu « en soi le péché (J). »
Si donc, devons-nous conclure de la doctrine de saint' Augustin. Marie n’a pas connu le péchédurant sa vie, il s’ensuit que Marie a été exemple du péché d’origine. Or, que la Mère de Dieu ait été exempte de tout péché actuel, c'est la croyance de l’Eglise, c’est même, ainsi que nous venons de le voir, la doctrine de l’Evêque d’Hippone, qui, pour l’honneur du Seigneur, interdit de parler du péché, dèsqu il est question de Marie, et enseigne que la grâce lui a été conférée dans la mesure nécessaire pour vaincre en toute manière le péché. Il est vrai que, dans le passage que nous venons de citer, il ne parle que du Christ, comme ayant été complètement exempt du péché actuel; mais quand bien même le saint Docteur n’eût pas écrit ailleurs les paroles que nous avons rappelées, il n’en demeure pas moins évident d’un côté que, selon lui, l’exemption du péché actuel suppose essentiellement l’exemption du péché d’origine, et de l’autre que l'Eglise enseigne,
(1) Illud-sane magnum verumque dixisti, cum posuisses testimonium apostoli Pétri dicentis : Qui peccatum non fecit; notandum esse quod judicaverit apostolus sufficere ad ostendendura ie Christo nullum fuisse peocatirra, quia dixit nullum eum feeisçe peccatum : « Ut doceret,inquis, o quia qui non fecit, habere non potuit. » Oipnino verissimum est.Profecto enim peccatum etiam major fecisset, si; parvus, h’abuisset. Nam propterea nullus est hominum præter ipsum qui peccatum non fecerit grandioris ætatis accessu, quia nullus est hominum præter ipsum qui peccatum noq habuerit infantilis ætatis exortu. Contra Julianum , lib. Y, n° 57,
comme Eglise, à ses enfants, l'exemption totale du péché actuel dans Marie. •• •
Mais ce n’est pas tout encore. Julien argumentant contre saint Augustin, dans une autre circonstance, sur la même
question, va jusqu'à lui reprocher de faire Marie esclave du
démon, s’il persiste à soutenir le dogme du péché originel. Voici les paroles de ce sectaire, rapportées par saint Augustin lui-même : « Jovinien est l’adversaire d’Ambroise; mais si a on le met en comparaison avec vous, il faut tout lui parfit donner. Il détruit la virginité de Marie, en la soumettant « aux conditions ordinaires de l'enfantement; vous, vous li- « vrez Marie elle-même au démon, en la soumettant aux « conditions de la naissance humaine (4). »
* On doit d’abord reconnaître que si, au iv • siècle, le senti-
ment des fidèles eût été de croire que Marie avait été conçue dans le péché originel, Julien n’eût pas songé à reprocher cette pensée à saint Augustin, comme une impiété. Il est même naturel de penser que la pieuse doctrine était déjà assez répandue pour que l’adversaire du saint Docteur se crut en droit de le poursuivre, nomme établissant sur cette matière des principes opposés au sentiment religieux des chrétiens envers la Mère de Dieu. * -
Que répond saint Augustin à cette objection qui l’oblige d’expliquer sa pensée sur la Conception de Marie? Sa répli-
que est formelle, et entièrement favorable au privilège' de la Vierge : « Nous ne livrons point Marie au démon par la cùn -
(1) Veram ut illi (Ambrosio) infensus JoYinianus arguitur, ita vobis
comparants absolvitur ille Virginitatem Marite partus condilionc dis-
golvit; tu ipsam Mariam diabolo nascendi condilionc transcribis. Opus imperfectum contra Julianum , lib. IV, cap. CXXII,
« dition de sa fiaissance; cette condition pour elle est abrogée « par la grâce de la renaissance (t). »
* Que signifient ces paroles du saint Docteur, si elles n’expriment pas cpie la Conception de Marie a été exempte du péché d’origine? Sans doute, et nous n’avons garde de le
contester, un tel privilège dans la Vierge est lo résultat de
cette (jrâce de renaissance que le Sauveur a méritée à sa Mère eomme à tous les hommes, et qui a été appliquée à eelle-c» comme préservation, et à nous comme remède; mais il est clair que si saint Augustin, répondant à l'objection de Julien, qui lui reprochait de livrer Marie au démon , se fût contenté de dire qu’elle ne lui avait été livrée que pour être ensuite délivrée de cette servitude, une telle réponse eût été toute à l’avantage de l’adversaire. En effet, nous tous qui, par le péché originel, avons été placés sous le joug de Satan, au commencement de notre existence, nous en avons été également affranchis; il ne resterait donc .rien à Marie au-dessus de nous, si ce n’est d’avoir été libérée plus tôt, ce qui n’enlève pas le déshonneur de la servitude.
Ainsi, nous trouvons dans saint Augustin tous les éléments nécessaires pour la démonstration de la thèse de l’immaculée Conception, et il est permis de le considérer comme étant, par sa propre doctrine, l’une des plus solides colonnes de cette croyance, qqoiqu’il n’ait pas jugé à propos de l’enseigner d’une façon plus expresse.
Nous interrogerons maintenant, eu les réunissant dans une même catégorie, les auteurs des trois premiers siècles;
(1) Non tpanscribimus diabolo Mariam conditione nascendi; sçd ideo, quia ipsa conditio solvitur gratia renascçqdi. Ibid.
. et, malgré le petit nombre de ceux dont les écrits se sont conservés, il nous sera encore possible de recueillir, à cette époque primitive, quelques rayons do la doctrine à laquelle l’Eglise dessiécles postérieurs s est plu à rendre un si éclatant témoignage. '
Saint Denys, Evêque d’Alexandrie, l’un des plus grands Docteurs du m # siècle, exprime ainsi les rapports de la Mère de Dieu avec son Fils divin : « 11 est plusieurs mères, mais il « n’est qu’une seule et unique Vierge r fille de la vie , qui a « enfanté \e Verbe. vivant, celui qui subsiste par lui-même, « incréé et créateur (t). o ...
Ailleurs, montrant la puissance divine occupée directement à former Marie pour sa sublime destination, il dit : « Ce « n’est pas dans un serviteur à soi que le Christ a habité, « c’est dans son saint tabernacle , qui n'a pas été fait de main a d’homme , Marie, Mère de Dieu. En elle notre Roi, le Roi de a gloire a été fait Pontife, pour demeurer tel à jamais (2). »
Plus loin, le même saint Evêque dit encore : « Notre souve-
« rain Prêtre n’a pas été ordonné de main d’homme, ni son a tabernacle fabriqué de main d’homme , mais affermi par « l’Esprit !- Saint (3). »
(1) Multæ rcperientur maires : una autem et sola Virgo filia Yitægenuit Verbum vivent et pei* se subsistens increatum et creatorem. Epiât, l adverse Paulum Samosatemim. S.-Dionysii op. pag. 212. .
(2) Non in servo inhabitavit (Chrislus), sed in sancto suo tobernaculo non manufacto, quod est Deipa^a Maria, lllic cnim in ipsa Rex nostér, Rex gloriæ, factus est Pontifex et manet in perpetuuin. Respoirs. ad quœst.- VII Pauli Samosateni. Ibid. pag. 261/
(3) Nequc summus noster sacerdos manu hominis est ordinatus, neque , tabcrnaculum ejus ab hominibus fabrication, sed £piritu Sancto firmatum est, et virtute AUissimi protegitur illud scmper laudatissimum Dci taberpaculum Maria Deipara et Virgo. Resp. ad qwest. X. Ibid. pag. 240,
La comparaison de Marie avec le jardin des délices, est aussi employée par saint Denv s d’Alexandrie : « Le Verbe « Fils de Dieu, dit-il, descendu du ciel, a été porté dans le a sein d’une mère; il est sorti de ce Paradis virginal qui « possédait toutes choses (t). » >
Le célèbre Evêque et Martyr saint Hippolyte, qui brilla dans l’Eglise à la première moitié du m* siècle, applique à Marie une autre similitude de l’Ancien-Testament, non moins significative que la précédente, celle du bois incorruptible
dont fut formée l’Arche d’alliance. « Gette arche, dit-il, for-
« mée de bois inaccessibles à la corruption,- était le Sauveur. « Elle signifiait son tabernacle exempt de pourriture eide « corruption, qui n’a engendré aucune souillure. Ori le Sei- « gneur était exempt dii péché, étant formé de bois non su a jets à la corruption humaine; savoir, de la Vierge et de « ï Esprit-Saint (2). » . .
Nous terminerons cette laborieuse excursion par umdooument qui appartient au premier siècle, et où nous décou vrons enfin la source originaire de la célèbre comparaison du Paradis terrestre avec la Vierge destinée à enfanter un Dieu.
C’est la fameuse Lettre des Prêtres de Patras sur le martyre de l’Apôtre saint André. Celle pièce, dont l’authenticité a été reconnue dans ces derniers temps par des critiques de la
(1) Qui enim e cœlo descendit Unigenitus Deus Verbum, gestatum est in utero, et genitum ex paradiso Yirginali habente omnia.- Jèirf. pag. 277.
(2) Area ex lignis quæ putrescere non poterant, erat ipse Salvator. Per banc enim, putredinis et corruptionis expers ejus tabernaculum signilicabatur, quod nullam peccati putredinem gonuit. Dominus autein peccati expers erat, ex lignis putrefaettoni non obnoxiis second uni hominem, hoc est ex Virgine et ex Spiritu Sanclo, intus et foris tamquam purissimo Yerbi Dei auro circumtectus. Owtioin illud Dominus pascit me, Bibl Patrum Gallandi , tom. Il, pag. 496.
plus imposante autorité, tels que Lumper, Galland, Morcelli, et le Protestent Woog, est vengée aujourd’hui des dédains dont elle fut l’objet de la pai t de plusieurs savants Luthériens et Calvinistes, intéressés à' repousser un document favorable au dogme de la présence réelle, et qui avaient vu avec joie s’associer à leurs efforts l’école des Tillemont et des Baillel, toujours empressée à poursuivre de ses sarcasmes les monuments chers à la piété catholique. Néanmoins, les uns et les autres étaient obligés de convenir que la Lettre des Prêtres de Patras, si elle n’était pas du premier siècle de 1ère chrétienne; n’en appartenait pas moins pour cela à la plus haute antiquité. Celte pièce vaudrait donc encore, même dans cette hypothèse défavorable, comme un témoignage précieux du sentiment de l’Eglise primitive sur Marie lintnaoulée.
Or, voici les célèbres paroles que, selon la Lettre, saint André prononça à Patras, lorsqu’il confessa la foi devant le Proconsul Egée : « Le premier homme a amené la mort par « le bois de la prévarication ; il fallait que* par le bois de la - « passion, la mort fut expulsée du séjour qu’elle avait usurpé.
« Le premier homme ayant donc été créé de la terre encore
« immaculée, il fallait que, d'une Vierye immaculée , naquit -«l’homme parfait, au moyen duquel le Fils de Dieu, qui
« d’abord avait créé l'homme, réparerait cette vie éternelle
a que les hommes avaient perdue par Adam (1). »
(I) Prirnus enim liomo per lignant prævarkationis mortem induxit : hinc necesse crat, ut per lignum passionis, mors quæ ingressa fuerat pelleretur; et propterea quod ex immaculala terra creatu6 fuerat primus liomo, necesse erat ut ex immoculata Virgin® nascoretur perfcctus homo, quo filius Dei, qui ante condiderat hominera, vitani æternam quara perdiderant hommes per Adamum repararct. Martyrium S. Andréas Apos~ toi i , apud Morcelli, Kalendarinm Ecclesiæ C P tome I, pag. 249,
On saisit aisément, et les siéoles suivants lont répété, le rapport qui unit cette terre du Paradis terrestre de laquelle fut formé le premier homme, avec la personne de la Vierge
au sein de laquelle devait être formé l’homme nouveau. Il est évident qu’il ne s’agit pas ici uniquement de la virginité de Marie, mais d’une pureté originelle dans cette inçomparablé créature, que l’Apôtre considère comme matière première de l'humanité du Sauveur, la comparant à la terre du jardin d'Eden, avant la malédiction. On l’a vu plus haut, cette pensée se retrouve dans toute la tradition, et il est impossible de n’y pas reconnaître un objet digne de toute l’attention du théologien. ' .
Ce serait donc une grave erreur de croire que les monuments de l’antiquité ecclésiastique sont absolument muets sur la Conception Immaculée de Marie. Tous ces textes que nous avons présentés, à partir de la Lettre des Prêtres dé Palras, jusqu’à la Lettre de saint Bernard aux Chanoines de Lyon, forment un ensemble auquel nous pensons qu'il est difficile de résister; encore n’avons^ nous fait qu’un choix; car il nous eût été possible d’offrir un bien plus grand nombre de passages. 11 n’entrait pas non plus dans notre plan de développer chacun de ces textes par un argument spécial ; mais nous nous flattons que tout lecteur au fait delà science théologique reconnaîtra dans chacun d’eux, soit l’expression directe de la doctrine de l’immaculée Conception, soit l’emploi évident des principes sur lesquels repose cette doctrine.
Sans doute, il existe un certain nombre de passages des
écrits des Pères et des auteurs ecclésiastiques qui expriment
ou semblent exprimer une doctrine opposée; mais, ainsi que nous l’avons déjà dit, il en est de cette question comme de
toutes celles que l’Eglise n’a pas tranchées encore : de paH et d’autre, on a soutenu le sentiment que l’on croyait fondé, sans rien préjuger contre celui que l’Eglise fixerait plus tard, soit par sa pratique, soit par une décision juridique. Encore; si l’on voulait réunir siècle par siècle les autorités contraires au privilège de Marie, peut-être serait-il aisé de démontrer que les témoignages favorables l'emportent en nombre. AU reste, le désaccord sur celte matière dans les divers témoins de la Tradition successive, s’explique naturellement par leâ principes que nous avons établis au commencement de ce Mémoire. Les Pères qui ont examiné la Conception de Marie dans ses rapports avec le décret absolu qui soumet toute la race d ’Adam à contracter la souillure ori 2 ineite, ont étéatnenés à couclureque celte Conception n’avait pas échappé è la loi commune. Ceux, au contraire, qui ont considéré avant tout la souveraine pureté dont devait être revêtue l’indispensable coopératrice au mystère d’un Dieu fait chair, ont compris qu’une telle Mère avait dû être conçue dans des conditions exceptionnelles. 11 faut, de toute nécessité, que l’un des deux sentiments appartienne à l’ordre révélé; l’Eglise, en se prononçant pour l’un ou pour l’autre, pouvait seule éclairer les siècles suivants. • ».
Il faut observer encore que la plupart des textes contraires à la pieuse croyance, sont susceptibles d’une, interprétation favorable. En effet, il en est à peine quelques-uns dans lesquels l’auteur ail eu l’intention directe de soutenir CACprofesso que Marie a été conçue dans le péché originel. L’assertion que l’on regrette de rencontrer dans les textes objectés par les adversaires, n’est le plus souvent émise qu’en passant, et semble, pour l’ordinaire, n’avoir . pas été sérieusement ap-
'profbndie. On n’v distinguo pas non plus la Conception oclive de la Conception passive; or, c’est uniquement sur celleci que les plus solides défenseurs du privilège de Marie font usage de leur sentiment. En reconnaissant que la Vierge, comme tous les autres enfants d’Adam, avait contracté en naissant de cette source infectée, da nécessité de subir la tache du péché d’origine, si un secours gratuit et exceptionnel ne l’en eût préservée, les théologiens expliquent ce qu’on lil<l!absolu dans plusieurs de ces textes. Si certains auteurs de l’antiquité ont appelé la chair de Marie une chair de péché , il est facile encore de rendre raison de celte expression; en effet, la chair transmise à Mariepar sos parents, bien qu’elle n’ait pas contracté en elle la souilhire commune, n’en est pas moins originairement la chair depéché que le Médiateur venait sanctifier. G : est dans le même sens que plusieurs Pères, entre autres saint Hilaire de Poitiers , saint Grégoire deNaziaoze, saint Proclus de Constantinople, ne fon l aucune difficulté d’appeller la chair de Jésus Christ lui-même une chair de péché. - • . • ' * •
Nous avons donc établi, au moyen des citations Çui ont été produites plus haut, que la Tradition successive est favorable à la doctrine de l’immaculée Conception, et nous ne craignons pas d’affirmer quepârmi les dogmes définis dans le saint Concile de Treute comme appartenant à la foi catholique, il en est plus d’un en faveur desquels les monuments de la Tradition ne nous fournissent pas, à beaucoup près, un aussi grand nombre de témoignages Supposons maintenant que la doctrine de l’immaculée Conception se trouvât dans dans la même situation que les dogmes auxquels nous faisons allusion, c’est-à-dire que par la destruction des monuments
qui en conservaient la notion, elle fut dépourvue de cet ensemble de témoignages qui constatent sa marche et ses développements à travers les siècles; serait-il donc impossible è l’Église de passer à une définition sur ce sujet? La Tradition dont la trace se serait perdue, ne pourrait-elle donc se retrouver nulle part, afin de servir de base au jugement définitoire? En un mot, quand les évènements humains dont Dieu ne s’est pas engagé à arrêter le cours, Ont fait périr tels livres, tels monuments, l’Eglise est-elle dans l’impuissance de retrouver en elle-même ce qui a été révélé au commencement? Nul catholique, sans doute, ne pourrait se prononcer pour la négative: autrement, ce serait faire dépendre la permanence de la vérité divine dans l’Eglise, de la conservation tout-à-fait accidentelle de tels ou tels écrits humains.
11 importe donc de Bien comprendre que l’inerrance abso-
lue de l’Eglise, quant aux dogmes qu’elle professe, n’est après
tout que le résultat de l’opération incessante de l'Esprit - Saint en elle. Nulle société purement humaine, si vénérable quelle
fût, ne peut prétendre au privilège de l'infaillibilité, et si nous
le reconnaissons dans l’Eglise, c’est uniquement parce que
le Sauveur a promis d'être, avec elle jusqu à la consomma tion des siècles (1), et parce qu’il lui a envoyé son Esprit * pour demeurer avec elle à jamais (2). Il suit de là deux choses; la première, que les témoignages de la Tradition successive ne sont aptes à former la base d’une définition de la foi, que parce qu’ils sont l’expression do la croyance de l’Eglise infaillible, durant les siècles auxquels ils se rattachent; la se-
(1) Matth. XXVH4 20* • • . t . : ‘ /* *
(2) Joan. xiv, 16*
conde, qu’une croyance professée à lel siècle par l'Eglise, en tant qu'Eglise, si celte croyance a rapport aux dogmes révélés, doit être considérée par ce seul fait comme appartenant à la doctrine que Dieu a fait connaître surnalurellement aux hommes, soit par la révé(alion de son Fils, soit par l'inspiration de l’Espril-Saint.
Si l’on pouvait assigner une période, si courte qu elle fût, durant laquelle l’Eglise cesserait d’être sous l’influence de son divin auteur, durant laquelle elle serait dépourvue de la direction du divin Esprit qu’il a répandu sur elle, c’en serait fait des promesses de Jésus-Christ; tout l'édifice de la foi chrétienne croulerait par la base. On comprend aisément
qu'il ne doit pas être nécessaire au simple Adèle dont l’exis-
teuce personnelle n’atteindra pas même un siècle entier, d’interroger tous les âges qui l’ont précédé, pour connaître ce
qu’enseigne l’Eglise. L’Eglise de son temps, lui répond de la doctrine des siècles passés et de la doctrine des siècles à venir. Autrement, comment parviendrait- il à se former par lui -même uue appréciation suffisante de l’enseignement, à travers tant
de générations? 11 croit V Eglise, (credo Ecclesiam), et ayec
cette foi, il est en rapport intime avec le Verbe divin, avec l’Esprit -Saint qui n’abandonnent pas un seul jour celte
Eglise dont ils ont daigné faire leur instrument nécessaiêq
pour le salut du genre humain.
C’est donc une méthode dangereuse que de scinde* la durée de l’Eglise par périodes, lorsqu’il s'agit de son enseignement. L’Eglise est toujours la même, en quelque période qu’on la considère La Tradition, comme nous l’avons dit tout àl’heure, c’est l'Eglise même croyant et professant telle et telle doctrine , fel les témoignages que l’on recueille dans les monuments de sa
durée ne valent que parce qu’ils représentent la pensée et i’eûseignement de cette société invariable dans sa croyance. Si dan9lel siècle, les symboles se présentent plus développés que dans tel autre, cela veut dire seulement que cette Eglise, par le mouvement de l’Esprit qui la dirige, a jugé à propos de préciser davantage, pour futilité de ses enfants, ce qui était en elle dès le principe, et nous savons quelle est divinement assistée dans l’œuvre de ce développement.
Qu’importe que, par suite delà destruction des monuments des siècles antiques, nous ne puissions assigner toujours la marche précise de tel dogme à travers les âges? Notre zèle à recueillir les précieux témoignages des Pères ne doit pas se ralentir pour cela; mais quand ces flambeaux viennent à nous manquer, l’Eglise n’est-elle pas là pour y suppléer avec sa ferme et éblouissante lumière dont les Pères ne sont que quelques rayons épars, qui n’ont de valeur que parce qu’elle est leur Centre; l’Eglise, toujours divinement assistée, toujours vigilante, toujours pure, toujours sans tache ni rides {A ), croyant aujourd’hui ce qu’elle croyait hier, et ce qu’elle croira demain, mais le percevant et l’enseignant avec une clarté et une précision toujours plus grandes.
Gela posé, reste à examiner si, en considérant la Tradition dans le fait de l’enseignement actuel de l’Eglise, nous y trouverons l’immaculée Conception de la très sainte Vierge. Il né peut y aVoir de doute pour quiconque nous a suivi jusqu’ici. Après les articles de doctrine déjà définis, s’il est un point qui soit l’objet d’une profession expresse et universelle, c’est assurément celui-là. La doctrine de l’immaculée Conception
(1) Eph v. 47.
réunit donc en sa faveur le suffrage de la Tradition, consi^ dérée dans Jesdeux modes sous lesquels l’élément traditionnel peut être étudié par le théologien. ■ '
Que si maintenant on veut s’expliquer comment l’Eglise est en possession de cette vérité qui n est pas expressément dans l’Ecriture et qui ire se déduit pas avec évidence des dogmes déjà définis, on se trouve amené à conclure que le décret de Dieu qui excluait Marie de la nécessité de contracter la tache du péché originel, ou, pour parler avee une portion respeclable de l'Ecole, que l’intention expresse de Dieu de ne pas comprendre Marie dans ce décret universel, n’ont pu être connus de l’Eglise que par une révélation expresse faite par Jésus-Christ lui-même, et confirmée par l’Esprit-Saiot qui, selon l’oracle du Sauveur, devait enseigner aux Apôtres, avec lesquels il faut entendre l’Eglise, tout ce qu il leur avait
dit lui- même ( 4).
Il s’agit ici d’un fait contingent, d’une exception formelle à un arrêt divin. qui regarde toute la postérité d Adam; Dieu seul, comme nous l’avons fait voir plus haut, a pu le manifester. La connaissance de ce fait, les Apôtres 1 ont reçue de fe» bouche de leur maître, l’Esprit-Saint l’a scellée dans leur mémoire; l’Eglise Ta reçue des Apôtres; elle l’a gardée en ellemême comme un germe divin qui devait croître et se développer en son temps. Les premiers siècles du christianisme étaient moins préparés à voir c.e développement; trop de périls obligeaient l’Eglise d etre circonspecte en proclamant les privilèges de la Mère deDieu.N’élait-il pas à craindre que des fidèles, par un reste des habitudes païennes, ne songeâssenl
(1) Joan.xiv.26.
bientôt à lui déférer les honneurs divins? N’avail-on pas, dès le iv e siècle, la secte des Gollyridiens qui déjà lui vSacri-
fiait comme à une déesse? et quant à reconnaître officiel-
lemenl dans Marie cette merveilleuse exemption de la tache originelle qui exemptait sa chair du joug de la concupiscence, et la constituait dans cet état de parfaite obéissance à l’âme dans lequel fut créé le premier homme, n’était- il pas à redouter que les sectes Gnosliques >qui déjà prétendaient que le Christ n avait eu qu’un corps phanlastique, n’abusassent de celte supériorité accordée à Marie sur toute la race tombée, pour enseigner qu’elle aussi, n’avait point eu une
chair véritable? Toutefois, nous avons vu que les trois premiers siècles eux-mèmes avaient le sentiment de celte vérité qui reposait dans la conscience de l’Eglise, que Marie avait été formée de la main de Dieu, de la plus pure essence humaine, et uniquement pour servir au sublime ministère qui lui était réservé. Est-il même possible de ne pas voir un témoignage de la répugnance qu’éprouvaient les premiers chrétiens à considérer la Mère de Dieu soumise au joug duq)éché d’origine, dans cette doctrine de l’hérésie Collyridienne qui soutenait que la pieuse Anne avait conçu son auguste fille sans le concours de son époux Joachim (t)? Cette erreurserait- elle explicable, si déjà dans la société chrétienne, on n’eût senti que la future Mère d’un Dieu n’avait pu un seul instant encourir la honte qui s’attache à la génération de chacun des enfants d’Eve ?
Mais la prudence de l’Eglise qui veille à réserver en son temps l’épanouissement complet de chacune dés vérités con-
(1) S.tpiphaii. Panai iou. H rcs. 79, § 5.
tenues en elle, devait amener, comme il est arrivé sur tant d’autres points, une certaine hésitation dans les esprits, jusqu’au jour où la croyance primitive se dégagerait enfin des nuages qui l’avaient momentanément enveloppée. De là vient que plusieurs Docteurs, par le cours des siècles, ont semblé comprendre le dogme du péché originel de manière à ne pas laisser place à une exception en faveur de Marie. D’autres se sont rencontrés qui, dans leur incertitude, ont soutenu tour à tour l’affirmative ou la négative, selon que l’immutabilité des décrets divins ou la dignité essentielle d’une Mère de Dieu préoccupait leur pensée.
Cependant, aucun siècle ne s’écoulait sans laisser des traces certaines de la permanence, de cette doctrine, rarement résumée, mais toujours plus précise à mesure que s’étendait, en commençant par l’Orient, la Fête destinée à honorer la Conception de Marie. On arriva au xit* siècle : saint Bernard sembla vouloir protester; mais, comme on l’a vu, il laissait aux âges suivants le soin de compléter sa pensée. Toutefois, l’autorité de ses répugnances n’arrèla pas l’élan des peuples de l’Occident- vers celte Fête dont la notion
même portait avec elle la croyance en la sainteté de la Con-
ceplion de la Vierge. Au siècle suivant, les trois grands maîtres, Alexandre de H^los, saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin,- suivant les traces du Maître des Sentences, purent à peine parvenir à enrayer quelque temps la marche du sentiment catholique, en réclamant avec toute l’énergie de leur puissante scholastique, l’hommage au décret absolu qui soumet tout homme à la culpabilité originelle. Encore, doit-on reconnaître que saint Thomas n’a pas été sans varier sur l’exemption personnelle à Marie, et- que saint Bonaventure,