S. VII
Motifs que l’Eglise peut avoir de porter une définition . solennelle en faveur de l'immaculée Conception.
Mais le moment est-il venu, pour l’Eglise, de donner la dernière consécration à celle vérité quelle professe d une manière si publique et si éclatante? En ce moment, un fait inouï dans l’histoire de nos dogmes se produit, et demande à ' être d’abord considéré attentivement. Tous les catholiques, ' moralement parlant, s’accordent à eroire au privilège de Marie, et cependant parmi ceux qui professent cette croyance, il en est plusieurs qui, à l’annonce d’une décision prochaine, s’inquiètent, s’alarment, et non seulement cherchent à faire partager leur émotion, mais se livrent à des subtilités dont le
(i) Traité des Fêtes de l’Eglise. —Livre il, chap. V, pag. 217,
premier effet, si elles venaient à percer nu grand jour, serait de blesser profondément les légitimes susceptibilités du peuple catholique. Nous répondrons d’abord à ces objections qui,
en fait, ne devraient pas surprendre les enfants de l’Eglise;
car ils ne peuvent ignorer que l’oeuvre de Dieu doit toujours souffrir contradiction.
Nous commencerons par ces rares théologiens qui, à la suite de Muratori, osent prétendre, que la question n’est pas définissable en elle-même, et quelle doit rester à l’état de pure opinion jusqu’à la fin des siècles (t ).
Quels sont leurs motifs? Ceux-ci, sans doute: que l’on ne pourra jamais élever à une évidence absolue les arguments théologiques qui militent en faveur de l’immaculée Conception; que les passages de l’Ecriture allégués en preuve ne s’éclairciront pas davantage par le cours des siècles; enfin, que la Tradition interrogée ne rendra pas de plus nombreux témoignages. •
A toutes ces objections usées depuis long- temps, il est pourtant aisé de répondre : \° que les décisions en matière de foi ne sont pas toujours fondées sur des déductions théologiques, attendu que tout dogme est un fait, ,et que le lien de rapport qui lie les dogmes entre eux n’arrive à l’évidence qu autant qu’il a plu à Dieu de nous révéler les points intermédiaires; ce qu’il n’a pas toujours jugé à propos, afin d’exercer notre foi, et de rendre honneur à son Eglise; V que tous les dogmes révélés sont loin d’ètre contenus dans l’Ecriture, et c’est même là un article fondamental de la foi Catholique; 3° que, quant à la Tradition successive, l'immaculée Concçp-
(1) De ingeniorum raoderationo in religionis negotio, pag. 145. .
tion y est plus visible que sur plusieurs des points déjà définis; qu’enfin l’Eglise es l la Tradition vivante, et qu’il est impossible qu’elle en vienne à professer universellement, et à tous les degrés, une croyance qu’elle n’aurait pas reçue de . cette révélation divine qoi se conserve dans son sein et s’é- claircit par le cours des siècles.
Pourquoi donc une telle croyance ne passerait- elle pas à l’état de dogme, si le tribunal des Pasteurs lui donne un jour celte conséoration ? Sans doute, on a pu la contester, l’agiter' contradictoirement autrefois; mais depuis sont intervenues, aux acdamatiôns de l’Eglise entière, les prohibitions du Siège Apostolique contre les manifestations du sentiment contraire; mais depuis ces solennelles défènses, la profession de celte doctrine est devenue universelle, en sorte que celui qui oserait aujourd’hui soutenir que Marie a été conçue dans le péché originel , insulterait l’Eglise catholique , en même temps qu’il se rendrait coupable de désobéissance à ses ordres. Serait-il donc permis d’assimiler à une simple opinion un sentiment qui se présente appuyé sur la plus haute et la plus divine autorité qui soit sur la lerre? Sans doute, il est des opinions théologiques débattues dans l’Ecole, mais 'a-t-on vu jamais l’Eglise en adopter une, proscrire l’enseignement qui lui est contraire, et la thèse ainsi favorisée demeurer une simple opinion ? Qu’on en cite un seul exemple dans toute la durée du christianisme.
Certes, l'Eglise a^fail assez pour exprimer sa pensée, et quiconque ne le sent pas est surtout à plaindre. Un mot de plus de la part de celte Mère de vérité, et quiconque résisterait n’encourrait plus seulement la peine de ceux qui manquent au respect souverain qui lui est dû, mais il serait soq-
mis à la terrible condamnation que le Sauveur a portée contre
celui qui n écoule pas l'Eglise.
Oserait-on donc affirmer que l'Eglise ne pourrait pas le dire, ce mol? Gomment son divin fondateur la laisse-t-il pro* fesser et recommander de toutes manières une doctrine quelle ne sera jamais libre de définir? Se retranchera-t-on à dire que cette doctrine n’intéresse pas le dogme ? Ce serait dire équivalemment qu’il est indifférent pour le dogme d’ad-* mettre ou de ne pas admettre une exception au décret du péché originel; à quoi il faudrait ajouter, sans doute, que dans le cas où la prétendue opinion serait fausse, l’Eglise serait du moins excusable, par défaut de lumières. Mais c’est trop s’arrêter sur ces rêves de l’orgueil : que ceux qui les forment s’arrêtent à méditer la sentence de l’Àpêlre : Oportet % « \
et hœreses esse (1), ce terrible il faut, comme parle Bossuet ; mais qu’Ü3 sachent que Marie a reçu de son fils, et qu’elle a exercé <lans tous les siècles le pouvoir d 'écraser toute hérésie. Pour nous, simples enfants de l’Eglise, nous chanterons avecelle, à la louange de notre grande Reine, ces belles paroles qui retentissent dans nos Eglises, depuis plus de mille ans : Gaude , Maria Virgo ; cunctas hœreses sola interemisti in universo mundo . • *
D’autres opposants se rencontrent, et ceux -là, c’est au nom de la piété envers Marie qu’ils sont tentés de supplier l’Eglise
de surseoir à loule définition sur la Conception Immaculée.
Ils prétendent que si la sentence est rendue, nous serons désormais privés de l’avantage de pouvoir rendre à Marie l’hommage spécial qui consiste à croire libi'ement son privilège
unique d’avoir été conçue sans la tache du péché d’origine; en un mot, ils regrettent celle liberté qui n’aura plus lieu, disent-ils, dès que l’Eglise aura prononcé son jugement solennel et définitif. «
' C’est là, assurément» un des traits les plus significatifs de cette fausse et étroite piété qui a fait tant de ravages chez nous, et qui dénaturerait la religion dans son entier, si on la laissait prévaloir : nous croyons donc devoir répondre sérieusement à cette idée singulière qui est celle de plusieurs, et qui n’atteste que trop le malheureux état auquel est réduite la vraie intelligence de la doctrine catholique, au temps où nous sommes.
D’abord, nous ferons observer que, pour n'avoir pas été promulguée solennellement en article de foi, la doctrine de l’immaculée Concepliou n’est pas tellement problématique en elle-même, qu’il soit loisible à chaque fidèle de la tenir pour vraie ou fausse indifféremment. Celle liberté, qui existe pour les pures opinions théologiques, ne saurait être revendiquée absolument, quand il s’agit d’ assentiment professé par l’Eglise catholique. Nous avons fait voir, que la Conception Immaculée n’est pas une opinion , dans le sens que l’Ecole attache à ce mot, et il n’est pas permis à un théologien quelconque d’ignorer que si celui-là seulement qui se croit libre de nier un article de foi,. est hérétique, la conscience du catholique n’est pas libre pour cela de refuser son assentiment à un point de doctrine admis et professé par l'Eglise; bien que celle-ci n’ait pas jugé à propos de lui donr ner le dernier degré de consécration, en l’inscrivant dans ses symboles. Mais nous voulons répondre directement au préjugé dont il est ici question.
Si l’on admettait les idées de ceux qui le mettent en avant,il faudrait donc dire que Dieu est plus honoré quand nous croyons une vérité sur la simple autorité humaine, que quand nous la croyons sur l’autorité divine dont l’Eglise est pour nous le moyen, parce que cette dernière emporte avec elle une certitude infinie qui domine la raison d’une manière absolue, en même temps qu’elle l’illumine des clartés éternelles. A ce compte, it est à regretter ^que Dieu ait pris la. peine de se révéler à nous; nous l’eussions honoré bien davantage en prodiguant l’hommage de notre croyance au ré--* sullat de nos spéculations humaines et individuelles. L’Eglise, au lieu de définir le3 dogmes, dans le cours des siècles, eût. mieux fait de les laisser dans l’ombre, et de confier au senti ment privé le soin de choisir l’objet de sa croyance î Est-il possible d’avoir oublié à ce point la nature même de la foi, de ne plus se souvenir que la dignité et le mérite de celte vertu consistent essentiellement à s’incliner devant l’autorité de Dieu connue comme telle? de ne pas sentir que ce qu’il y a de plus avantageux pour l’homme ici bas, c’est de connaître avec une certitude divine la vérité révélée, afitf de la croire par celte foi dont un seul acte honore plus Dieu que toutes les adhésions possibles à toutes les vérités démontrées par tous les moyens humains, métaphysiquement, moralement et même théologiquement !
Mais où a-t-on vu que la décision de l’Eglise sur un point quelle définit enlève à l’homme la liberté? La foi n’a-trelle donc pas le souverain mérite, et peut elle l’avoir, si elle n’est pas libre? N’est -il donc plus possible de refuser la foi à un dogme, du moment qu’il a été défini? En vain l’histoire du passé, en vain le spectacle du présent nous offrent de toutes
parts des hérétiques, c’est-à-dire des réfractaires à un dogme défini; c’est une illusion; les hérétiques n’existent pas, ils ne sont pas même possibles, si l’on en veut croire les principes de nos opposants. L’Eglise, à Ephèse, s’est crue obligée de définir que Marie est véritablement Mère de Dieu; selon eux, ce doit être un malheur qu’une (elle décision ait été portée. U eut été plus touchant et plus pieux que chaque fidèle catholique demeurât maître de reconnaître celle vérité' dans le fond de son cœur y si bon lui eût semblé, sans avoir à redouter les foudres de KEglise qui ne permet plus le doute. Marie a donc perdu dans les hommages des fidèles, à la décision du Concile d’Ephèse.
Voilà, cependant, jusqu’à quel excès de puérilité, jusqu’à quelles aberrations,* l’oubli de la vraie et unique science théologique peut jeter certaines âmes pieuses et sinoères, mais privées de toule idée d’ensemble sur la religion. Ce sont les mêmes que l’on entend par fois déprécier le mérite des vœux de la Religion, parce que, disent ces personnes, quand on a voué une chose, on n’est plus libre de ne la pas faire. C’est toujours la même naïveté. Mais est-il donc impossible de violer des vœux qu’on a émis? Le mérite qu’il y a de les observer n’est-il pas, au contraire, en raison directe du péril que l’on encourrait en les enfreignant? Un enfant, pourrait leur répondre tout cela; maïs un théologien les prierait de considérer que l’Eglise a foudroyé, dans les sectaires des xv e et xvf siècles, la doctrine qu’ils débitent avec tant d’innocence. -,
Ainsi donc, aujourd’hui nous croyons l’immaculée Coacepliou de Marie parce que les moyens de la théologie s’unissent pour démontrer cette vérité à laquelle incline déjà par
lui-même le sentiment catholique; mais on pourrait la contester sans encourir la note d'hérésie. Le jour où celte vérité sera définie comme dogme de foi, nous la croirons sur la parole de Dieu transmise par l’Eglise, et ce sera alors que nous rendrons à Marie sur ce point, avec une liberté entière , l’hommage le plus élevé qu’il puisse être en notre pouvoir de lui offrir.
Mais il estencore d autres ad versaires de la future défi nition . Ce sont certains esprits timides aux yeux desquels celte définition paraît avoir un inconvénient majeur, en ce que les hérétiques, disent-ils, trouveront dans le fait même de la définition un sujet de scandale contre l’Eglise, attendu que désormais if y aura un article de plus au symbole des dogmes catholiques.
Mais, leur répondrons-nous, est-ce que, par hasard, semblable chose n’est jamais arrivée? avouons que pour mettre en avant une pareille raison, il faut être sous le coup d’une bien singulière distraction. Depuis l’origine de l’Eglise, s’esl-il donc passé beaucoup de siècles, sans que cette Mère de vérité n’ait promulgué de nouveaux articles de foi ?' Est-ce donc pour vous un' fait inaperçu jusqu’à présent que ce magnifique développement du dogme révélé, au moyen des sentences doctrinales de l’Eglise? C’est cependant là ce qui fait notre gloire. Ce développement, si lucide, si harmonieux, si aisé, n’atteste-il pas à l’observateur l’assistance d’un pouvoir divin qui peut seul préserver l’Eglise de toute contradiction dans cette explication séculaire de la foi primitive? N’avons-nous pas, au contraire, le droitd’en être fiers, en face des hérétiques toujours divisés, parcourant sans fin les phases bornées de l’erreur, se croisant dans tous les sens, recommençant leur
œuvre à chaque nouveau caprice de la raison humaine, faute d’èlre disciplinés et ramenés par une règle extérieure ol divine, impuissants enfin à réaliser, même dans la plus vieille de leurs sectes, la majestueuse durée du symbole catholique ?
Vous vous troublez par avance des sarcasmes qui peuvent leur échapper, à la nouvelle qu’un dogme aura été défini au xix e siècle! Mais ne savent-ils pas déjà, sans remonter plus haut, que le xviii*, le xvn e , le xvi* siècles en ont vu définir à leur tour? S'il leur plaît de dire que l’Eglise, on ces matières, agit sans droit et arbitrairement, n’ont-ils pas tout ce qu’il faut de prétextes pour se permettre ce blasphème? Auriez -vous peur que ce nouvel exercice du pourvoir que Jésus-Christ a donné à son Eglise de fixer la croyance des fidèles, et de prononcer infailliblement sur les matières révélées, n’empèche nos frères séparés de rentrer dans le giron de la commune Mère? Une telle crainte serait assurément fort gratuite. Car enfin, vous ne voulez sans doute les admettre à la communion catholique qu’à la condition qu’ils seroul prêts à recevoir non seulement les décisions rendues par l’Eglise dans les siècles passés, mais encore celles que celle Eglise viendrait à publier le lendemain même de leur abjuration. Ce n’est pas à une Eglise accablée de décrépitude et ne vivant plus que sur son passé, mais à une Eglise toujours animée d’une vie nouvelle, toujours fécondée du souffle de 1 Esprit-Saint, que vous prétendez les aggréger. Ne nous troublons donc pas, mais souvenons -nous qu’il est écrit au sujet de la Pierre que le Seigneur a posée pour le soutien des uns et pour l’épreuve de tous : a Celui qui tom- « bera sur celte Pierre sera brisé, et celui sur lequel elle
a tombera sera écrasé (t). » Ouvrons les bras à tous ceux qui sont loin, mais n’amoindrissons pas pour eux la dignité
de celle Mère auguste au sein de laquelle nous les convions.
Ainsi donc, au milieu de ce dépérissement universel qui a frappé nos sociétés modernes, il est des calholiques qui, à la nouvelle que l’Eglise se prépare à répandre une grâce sur la famille tout entière, se préoccupent de l’effet que celte grâce produira sur les étrangers, et qui même la repousseraient volontiers, |de peur de choquer la susceptibilité de ceuxci ! Mais est-ce donc pour oeux qui ont rompu l’unité de la foi que les dogmes de la foi sont promulgués dans l’Eglise? Faut-il pour cela leur consentement, et doivent-ils exercer une influence au sein d’une société qu’ils ont abandonnée. Non, l’Eglise ne les ramènerait pas à l’unité et à la soumission par ces ménagements humains, et le moyen de les attirer à la croyanee de la divine infaillibilité de ses décisions, n’est pas d’en suspendre le cours pour capter leur indulgence. Ce ne sont pas les définitions quelle porte, aujourd’hui qu’ils vivent séparés d’elle, qui les retiendront dans l’erreur, ce sont bien plutôt celles dont elle foudroya jadis leurs vains systèmes qui forment obstacle à leur relotir.
Au reste, l’Eglise a déjà plus d’une fois entendu ce langage, et l'histoire de nos dogmes est là pour montrer si elle s’en ëst mîse en peine. 11 n’est pas nécessaire d’être bien profond
dans la science de l'histoire ecclésiastique, pour savoir que, durant la tenue du Concile de Trente, ifse trouva des catholiques, et même des catholiques influents, qui demandaient que les Pères de celte illustre Assemblée se contentâssenl
(t) MaCth. xxi, 44. . . >
de faire les règlements de discipline nécessaires à la réformétion de l’Eglise, mais qu’ils s’abstinssent sévèrement de définir les points de la foi. Or, quel motif alléguaient ces catholiques, parmi lesquels on distinguait des hommes sincèrement pieux et d'habiles politiques? Le même que l’on met aujourd’hui on avant. On disait que les définitions seraient odieuses
aux hérétiques, quelles ne feraient que les irriter cl ren-
draientleur retour impossible. Et quel cas fit-on, à Trente, de ces conseils d’une inconcevable prudence? Les Pères menèrent de front l’étude et la définition des dogmes avec la rédaction des décrets de réformation, et, par ce moyen, l’œuvre immortelle du Concile s’accomplit. Les Prélats qui le composaient avaient senti, et ils le déclarèrent, que s’il eût fallu ajourner l’une de ees deux grandes opérations, celle qui concernait la doctrine devait être préférée à toute autre. Puissent les prétendus sages dont nous parlons arriver à comprendre que le plus grand bien dont nous puissions jouir icibas, après la divine charité, c’est de jouir dans le plus haut degré possible de cette lumière dont la plénitude fait la félicité des Saints dans la patrie !
D’autres, enfin, repoussent l’idée d’une définition en faveur de la Conception Immaculée par ce préjugé d’un genre nouveau : « L’Eglise, disent-ils, ne définit les vérités que « lorsqu’elles sont devenues l’objet d’une contestation; aù- « cune erreur ne s’est élevée dans la chrétienté qui exige a qu’une sentence soit portée sur le Privilège de Marie; une a décision est donc impossible.
Nous répondrons d’abord à ces doctes adversaires, que si l’objet de la décision n’a en lui* même rien d’odieux pour personne, il n’est donc pas si foH à craindre que les hérétiques
’ en scandalisent, puisqu’ils ne seront pas lésés, puisque, à vrai dire, il n’y aura pas de vaincus. Emettre le vœu que l’Eglise s’abstienne d’agir, par égard pour nos frères séparés, c’est donc au fond et uniquement que l’on voudrait leur épargner l’ennui de voir de leurs yeux celte Eglise user du plus sacré et du plus inviolable de ses droits. Mais nous venons de faire justice de ce déplorable respect humain; examinons l’objection en elle-même.
Où a-t-on vu que l’Eglise ne pouvait définir un point de foi que contradictoirement à une erreur enseignée par des hétérodoxes? Un pareil sentiment ne peut procéderqued’uneélrange confusion des deux moyens d’action qui appartiennent à l’E* glise, quant à la doctrine. Sans doute l’Eglise est un tribunal qui juge les débats en matière de foi, et décide avec infaillibilité dans ces circonstances; mais il faut bien comprendre aussi que l’Eglise n’a pas seulement été instituée par Jésus-
Christ pour s’opposer aux hérétiques. Sa fonction principale,
son ministère de tous les jours est d’enseigner les fidèles, et de les enseigner avec cette même infaillibilité qui ne lui fait pas défaut, lorsqu’elle doit prononcer contre les erreurs.
Pour s’expliquer la grave méprise que nous relevons ici, il est peut-être nécessaire de se rappeler que trop souvent, dans l’enseignement du Traité de l’Eglise, à force d’insisler sur la thèse du Juge des controverses, à peine prend -on le temps convenable pour caractériser suffisamment cetleChaire permanente de l’enseignement, qui cependant est la princk pale chose dans l’Eglise, quant à la doctrine. On apprend à combattre les Protestants, mais on ne voit pas assez que les thèses dirigées contre eux ne sont quo le corollaire de celte autre thèse plus importante encore qui établit que l’Eglise
enseigne, formule et définit, pour l’usage des fidèles, selon le besoin des temps, en vertu de la promesse que son divin fondateur lui a faite d 'être avec elle tous les jours , jusqu’à la consommation des siècles, nous intimant en même temps l’ordre d'écouter l’Eglise comme lui-même (4), sous peine d’être tenus pour des pdicns et des publicains (2).
Nous ne disconvenons pas, assurément, que la promulgation plus explicite d’un grand nombre de vérités de la foi n’ait été accélérée par la nécessité d’opposer une barrière aux hérétiques qui méconnaissaient ces vérités; mais comment ne voit-on pas que ces articles eux-mêmes* dont la publication est intervenue par voie de jugement, et à la suite
d’une lutte plus oü moins vive, se divisent en deux classes,
savoir : les articles qui étaient crus comme de foi dès avant la décision, et ceux qui, libres jusque-là, ont été fixés par elle? » On voudra bien convenir, sans doute, que tout catholique,
antérieurement au Concile de Nicée, était tenu de croire lu Verbe consubstantiel au Père, de même que nous accorderons
volontiers que l’on a pu, avant le Concile de Trente, soutenir sans hérésie la contradictoire de tel ou tel article défini dans ce Concile sur le mariage, comme contrat ou comme sacrement.
Mais ces articles qui déjà étaient de foi avant la sentence conciliaire ou papale, comment étaient ils arrivés à cet état? sans doute par une voie différente de la voie juridique. On les croyait, parce que l’Eglise les enseignait et les professait. La plupart d’entre eux, moins explicites d’abord, s’étaient dessinés successivement dans la pratique de l’Eglise* dans les fof-
(1) Matth. x, 16.
„ (2) Luc.Xvm, 17.
mules de sa Liturgie, dans le fait de son enseignement oral.
Les uns ontélé enregistrés dans des symboles officiels, lorsque l’occasion s’en est présentée; d’autres ont attendu de longs siècles avant d’èlre formulés en cette manière, sans qu’on ait pour cela le droit de ne pas faire remonter leur acceptation comme Vérités de foi plus haut que la date de tel Canon ou de telle Décrétale.
. Gardons-nous donc de croire que les moyens d’action que le divin fondateur de l’Église lui a donnés pour le développement de la doctrine révélée soient soumis à des règles absolues. Au fond, il n’y a qu’une seule chose nécessaire, c’est que, dans cette matière, l’Église parleet agisse comme Église; car celui-là ne serait déjà plus catholique qui ne voudrait pas convenir que, dès qu’il s’agit delà doctrine tout fait delà part de l’Église vaut le droit. Symboles, professions de foi, formules liturgiques, pratiques de l’Église, canons, anathèmes* censures de propositions, toutes ces formes variées, quelles soient négatives ou affirmatives, quelles soient dirigées contre une erreur ou simplement destinées à formuler pacifiquement ce qu’il faut croire, ne sont au fond que l’enseignement de l’Église, enseignement qui a sa source dans la Parole de vérité que le Christ a déposée en elle, et qui n’est pas plus nécessité dans Ses manifestations par les circonstances humaines, qu’il n'est enchaîné par de vaines et timides spéculations, lorsque le moment de se produire est arrivé pour lui.
L’objection à laquelle nous répondons n’a aucun sens, ou elle veut dire ceci: « Au cas où l’Église, sans y être contrainte
« par la nécessité de s’opposer à une erreur, formulerait une « définition sur tel ou tel point, nul ne serait obligé de dé- « férer à celle définition. » Il faut aller jusque-là, ou conve-
nir simplement que la prétendue difficulté est un pur verbiage. Si l’on persiste à présenter cette fin de non recevoir à
In future décision sur la Conception Immaculée, nous catholiques, nous prierons ces graves docteurs de vouloir bien faire la preuve de leur sentiment, et de nous démontrer comment il peut être au-dessus du pouvoir de l’Église, de formuler en décret ce que par le fait elle croit et professe, et de le formu-* 1er, disons-nous, toutes les fois qu’elle le juge à propos, dans l’intérêt d’une plus complète manifestation de la vérité dont elle est la gardienne.
Nous aurions voulu épargner au lecteur celte excursion dans le champ d’une polémique étroite et tracassière, et arrb ver de suite aux graves motifs qui font désirer la décision; nous y venons maintenant, persuadé que tout esprit droit et catholique ne peut manquer d’èlre frappé de leur importance.
Le premier motif se tire de l’état même auquel est arri vée la question, et qui place l’Eglise dans la nécessité de la trancher tôt ou lard. Nous avons déjà fait voir que la doctrine de l’immaculée Conception ne peut être comptée au rang des opinions spéculatives que l’Eglise laisse enseigner librement dans l’Ecole, sans prendre fait et cause pour l’une ou pour l’autro! Non seulement l’Eglise a déjà fait pressentir de la manière la plus énergique sa préférence pour cette doctrine, en interdisant à quiconque, sous les plus graves peines, de l’attaquer et de la combattre; mais la société catholique tout entière considère cette croyance comme une vérité incontestable, et ne la pourrait voir contredite sans en éprouver un immense scandale. Taxer d’erreur celte doctrine, ce serait accuser l’Eglise elle-même, et encourir une note dont la gravité s’accroît, à mesure que l’assentiment universel se dessine
avec plus d’énergie. Il est donc évident qu’une senlence • définitoire dégagerait la responsabilité de l’Eglise, en môme temps quelle serait reçue avec acclamation dans la chrétienté.
Sur toute autre question, la profession publique, surtout par le moyen de la Liturgie, pourrait suffire à produire le résultat désiré; l’honneur de l’Eglise demande qu’il y ait quelque chose de plus sur la Conception Immaculée. Depuis plus de deux siècles, la décision formelle et juridique a été l’objet de sollicitations réitérées; les fidèles, par l’organe de leurs pasteurs; les peuples, par les ambassades de leurs souverains, ont fait instance au pied de la Chaire Apostolique. Les Pontifes Romains avaient, il est vrai, manifesté jusqu’ici l’intention de différer la sentence, mais ils ne l’ont jamais refusée d’une manière absolue; ils se contentaient de l’ajournera des temps où elle pourrait être rendue avec opportunité. La liberté d’une Ecole digne des plus grands égards leur semblait aussi mériter des ménagements particuliers, et en cela ils suivaient l’exemple éclatant des Pères du Concile de Trente, qui s’abstinrent de définir un grand nombre de points dont la solution n’était pas indispensable dans le moment, par le seul motif de ne pas porter atteinte à la franchise des docteurs orthodoxes. Mais aujourd’hui que l’Ecole Thomiste s’est rendue d’elle-même au sentiment général, et qu’elle se joint au reste de l’Eglise pour implorer le jugement suprême; aujourd’hui, enfin, que les instances arrivent au Siège Apostolique d’autant de lieux qu’il y a d’Eglises sous le ciel, ce u’est pas seulement une solution indirecte que la catholicité implore ; la cause ne doit être vidée qqe par une • sentence formelle et juridique.
Il convient donc que, sur celle question mûrie par les siècles, l’Eglise prononce haul et ferme. Sa souveraine dignité exige que, par une sentence irréfragable, non seulement elle accepte tout ce passé de tolérance , de faveur et de profession envers la pieuse croyance, mais qu’elle affirme à la face du monde que le dogme sacré et inviolable du péché originel ne reçoit aucune atteinte de l’exception glorieuse dont Marie a été l’objet; que l’alliance de ces deux vérités ne lui a point été révélée par la chair et le sang (I), mais que le Père céleste et son Fils divin le lui ont manifesté; car il est ainsi. Alors la vérité brillera de tout l’éclat qui lui est dû; l’Eglise, à qui il appartient, selon l’Apôtre, « d’abaisser toute hauteur « qui s’élève contre la science de Dieu, et de captiver toute « intelligence, sous l’obéissance du Christ (2), » appuyée sur la promesse de l'Esprit de lumière qui ne peut jamais l’abandonner, terminera dignement cette grande cause, et son oracle sera béni de tout cœur catholique, jusqu’aux extrémités
du monde. Qu’importe donc à nous, qui avons si heureuse-
ment confié nos destinées à celte arche de salut, que les vents ' impuissants de la superbe ou de la légèreté de l’homme s’en viennent battre les flancs de ce navire qui nous protège contre les eaux du déluge, et hors duquel tout doit périr? Nous savons que le ciel même et la terre passeront, mais que la Parole qui a garanti l’infaillibilité de l’Eglise en toute décision qu’elle prononce, ne passera jamais.
A ce premier motif qui intéresse à un si haut degré l’honneur de l’Eglise, vient s’enjoindre un autre non moins puis-
(1) Matth. xvi.
(2) II. Cor, x, 5. .
sant, celui de la gloire de la très sainte Mère de Dieu. Si la cause est mûre, si tout est préparé par l’assentiment universel, convient- il de priver plus long- temps la Reine du ciel et de la terre, de l’hommage sublime que non plus seulement la science et la piété, mais la foi devra rendre à son magnifique privilège?
De tous les monuments que toutes les nations pourraient élever à Marie, il n’en est aucun dont la splendeur puisse être .comparée à celui que lui offrira la solennelle décision qui consacrera parmi les articles de notre foi celte prérogative d’immaculée qui la distingue entre tous les enfants d’Adam. Son premier et plus éclatant trophée est la qualité de Mère de Dieu, proclamée au Concile d’Ephèse; vient ensuite l’honneur de sa perpétuelle Virginité déclarée d’abord dans un Concile de Latran, sous saint Martini", mais confessée bien plus hautement dans la Liturgie universelle; son exemption de tout péché actuel reconnue solennellement au Concile de Trente forme le troisième caractère de celte auguste créature; en . définissant le privilège unique qui l’a préservée de la tache originelle, l’Eglise assurera ici- bas le dernier triomphe de cette Sainteté créée qui ne voit au-dessus d’elle que la Sainteté même de Dieu.
Si donc les temps sont accomplis, et comment ne l’espérerions- nous pas, lorsque Rome elle-même, toujours si grave et si prudente dans ses démonstrations, n’attend plus aujourd’hui que les Eglises la pressent, mais les provoque à son tour? si, disons -nous, le moment est proche, est* il un enfant de l’Eglise catholique, un client de la Mère de Dieu et des hommes, juste ou pécheur, qui n’aspire à voir ce jour, à entendre
prononcer, avant de quitter cette terre, le décret qui doit
achever de dévoiler dans (out son éclat le mystère de Marie? Est-il un théologien, vraiment digne de ce nom, qui ne pressente le pas immense que la solution officielle d’une question si féconde doit faire faire à la doctrine catholique sur l’écono « mie générale du Dogme de l’Incarnation?
Quant au besoin que le monde éprouve en ce moment, d’attirersur lui les regards miséricordieux de la Reine du ciel, par un hommage spécial et nouveau, qui pourrait ne le pas sentir? De toutes parts, les choses humaines inclinent à leur ruine, elles secours ordinaires semblent épuisés. Déjà la société eût croulé sur elle- même, si Dieu ne la retenait à cause de son Eglise dont les destinées ne sont pas achevées. Que la terre entende donc bientôt cette parole de salut qui lui assurera de nouvelles espérances ! Le Fils de Dieu ne brisera pas un monde tout retentissant de la gloire de sa Mère. L’arc de paix brillera de nouveau sur les nuées du ciel; le cours des châtiments que les nations ont mérités et qui leur arrachent le cri de la détresse s'arrêtera luot à coup, et ls flots de la colère de Dieu se replieront sur eux-mêmes. Tel est le pressentiment des cœurs catholiques, telle est l’espérance du Père des fidèles (1).