PREMIÈRE PARTIE
CRITIQUE DU CALCUL DES PROBABILITÉS EN LUI MEME ET DANS SES AVPLICATIOHS A LA THÉRAPEUTIQUE.
Messieurs , le problème sur lequel l'Académie m'a permis de l'entretenir dans celle séance , n'est ni isolé dans la science ni indifférent pour l'art. C'est la grande question delà certitude en médecine. Sa solution complète exigerait une théorie quelconque de la certitude de nos connaissances en général.
Ce problème intéresse immédiatement la pratique. La bonne ou la mauvaise médecine en dépend; et ce sont Jcs praticiens qui l'ont
soulevé. L'Académe, en mettant ce sujet à l'ordre du jour, s'est donné à résoudre à la fois une question de principes et une question de pratique des plus importantes.
Vous le savez , messieurs ; il existe actuellement une école qui place les nombres au dessus de toute chose; qui proclame le calcul des probabilités la seule règle de certitude possible en médecine : école où les idées n'apparaissent que sous la forme de chiffres; qui compte^ et croit en comptant faire de la véritable science, et pour qui toutes les études thérapeutiques se réduisent à une addition ou à une soustraction bien faite.
Je me plais à le proclamer au début de ce travail : l'intention de cette école est louable ; le désir qui la guide , bon en soi ; le but qu'elle se propose, utile : les moyens dont elle use nous paraissent seuls défectueux.
Frappée de nos incertitudes, découragée par l'insuccès de nos méthodes rationnelles, lasse des tâtonnemens sans fin, d'une expérience qui toujours recommence, et d'une observation qui n'est jamais complète; toujours au début de la science, et jamais à son terme; cette école s'est avisée d'un moyen nouveau; elle compte les faits, et pense en apprécier laj valeur
par le nombre; elle additionne , divise et soustrait, et, dans sa naïve sincérité, croit perfectionner l'art et ses procédés.
Je n'ignore pas , messieurs , que la méthode dite numérique compte beaucoup de partisans. Mais n'y a-t-il pas aussi un devoir à la combattre pour ceux qui croient qu'en invoquant les mathématiques, la science fait fausse route? Ses adversaires sont plus nombreux encore que ses partisans. Mais nous qui nions l'autorité du grand nombre dans les faits de notre science, nous ne l'invoquerons pas en faveur de notre opinion. La majorité en faveur d'une opinion ne montre pas plus de quel côté est la vérité, qu'à la guerre le nombre des combattans n'indique de quel côté est le bon droit. Nous n'emprunterons donc d'autre autorité dans cet examen que celle des faits et de la raison.
Je me hâte d'ajouter qu'il faudrait une malveillance bien ingénieuse pour trouver ici autre chose qu'une discussion franchement scientifique , entreprise dans le but noble et libéral de chercher la vérité, et conduite avec tous les égards qui sont dus et à la science et à toutes les opinions consciencieuses.
Quel est, messieurs, le fondement dernier de la méthode statistique , numérique ^ eic, con-
sidérée coainie rcglc de pralîque? on vous l'a dit, ce principe est la probabilité , en prenant ce mot , non point dans son sens philosophique, mais dans son sens mathématique. Or, vous le savez : la probabilité des mathématiciens (et ce sont les mathématiciens qu'on vous cite surtout comme autorités ) n'est guère que la théorie du hasard. Invoquer la probabilité prise dans ce sens, c'est donc invoquer le hasard ; c'est renoncer à toute certitude médicale, à toute règle rationnelle tirée des faits propres de la science; c'est slibstituer à ce qu'on a appelé jusqu'ici induction, expérience, observation, raisonnement, l'opération mécanique et inflexible du calcul : au lieu de faits à analj'ser et à comparer, vous n'aurez plus que des chances à calculer; la médecine ne sera plus un art, mais une loterie. Cette méthode n'est donc qu'un coup de désespoir de l'art qui, renonçant pour toujours à savoir pourquoi et comment il agit, s'abandonne au hasard sur la foi d'une arithmétique illusoire. C'est le scepticisme embrassant l'empirisme.
Je pourrais nier d'abord que la probabilité, telle que les mathématiciens ont prétendu la systématiser, soit acceptable autrement que comme une théorie spéculative, analogue à
toutes les conceptions des mathématiques pures. Celte théorie pourra être plausible tant qu'elle restera dans le domaine des données hypothétiques qu'elle suppose et sur lesquelles elle opère; car elle n'est alors que le développement d'une hypothèse dont on tire une infinité de conséquences toutes d'une rigueur parfaite, en ce sens qu'elles découlent sans contradiction des données préalablement établies. Une théorie semblable est peut-être possible; mais jusqu'ici elle n'a pu être entièrement établie, même dans ses fondemens purement abstraits et mathématiques.
Ce qui est plus certain, c'est qu'appliquée aux faits réels du monde physique et moralj elle devient ou inutile ou illusoire. Ainsi, pour prendre des exemples , on peut bien dire en général qu'il est probable qu'une pièce de monnaie jetée en l'air quatre fois de suite ( en faisant abstraction de toutes les circonstances connues ou inconnues de ce jet) , ne présentera pas quatre fois de suite, ou plus rigoureusement parlant encore , trois fois, ni même deux fois , la même face; car, les chances étant égales, nous dit la théorie , il n'y a pas de raison pour que l'une des faces arrive plus souvent que l'autre. Soit; mais de là suivra-t-il que la pièce ,
jetée un certain nombre de fois, devra alternativement présenter chacune de ses faces ? seraitce là , par hasard , l'événement donné par la probabilité ? Mais il est évident que ce retour régulier serait lui-même au plus haut point improbable, puisque, toutes les chances étant supposées égales , aucune d'elles n'a le droit de se présenter plus souvent que toute autre. Voilà donc la théorie pure elle-même engagée dans un abîme de difficultés. Comment, en effet, accorder toutes ces probabilités qui se combattent à armes égales ? Il est probable que la pièce ne donnera pas pile quatre fois de suite : mais il est probable aussi qu'elle ne donnera pas alternativement pile et tête, probable encore qu'elle ne donnera pas deux fois tête et deux fois pile ; ni trois fois tête et une fois pile , et réciproquement, etc. Les résultats de ces quatre jets étant donc également improbables, quoiqu'une des combinaisons possibles soit nécessairement certaine ( car il faut bien qu'une d'elles se réalise ) , on demande aux mathématiciens pour qui sera la probabilité.
Si on répond que chacune des improbabilités établit une probabilité en faveur de chacune des chances contraires , il s'ensuit cette singulière conclusion , que chacune des chances est
en même temps probable et improbable : probable, puisque toutes les chances contraires sont improbables , improbable; puisque toutes les autres sont probables; et les probabilités et les improbabilités étant parfaitement égales, il est clair qu'elles se compensent , c'est-à-dire qu'elles se détruisent. Le résultat net du calcul est zéro. Si on insiste , et qu'on dise que ce résultat lui-même est une vérité mathématique, je l'accorderai , mais en ajoutant que ce résultat n'est qu'une abstraction logique curieuse , mais inutile.
Je ne présente ces exemples que pour montrer que , même dans la spéculation malliémalique pure , la théorie dite des probabilités semble renfermer desdifficultéset des contradictions logiques peut-êire insolubles. Ce qu'il y a de certain , c'est que les mathématiciens qui ont essayé de définir et de systématiser le probable, ne sont pas parvenus encore à se bien entendre , même sur les élémens purement mathématiques de la question , et ce qui le prouve , c'est que des mêmes données ils tirent des conséquences différentes. (Voir d'Alembert , Pascal, etc.) Ce qu'ily ade certain, c'est que, malgré les tentatives des plus fortes têtes mathématiques, telles que Lcibnilz, Eulcr, Tremblcy,
Lambert, Jacques et Nicolas Bernouilli , tant en Allemagne qu'en Suisse ; Struyk en Hollande ; Youngen Angleterre; Toaldo en Italie; Desparcieux ,Condorcet ,Laplace , Lacroix, en France, cette théorie ou cette scienceenestencore, de l'aveu même deCondorcet, à sespremiers élémens ; que d'Alembert , philosophe et mathématicien à la fois, l'a vigoureusement combattue ; qu'Ancillon le père l'a aussi ébranlée par des raisons très-fortes ; que dès lors , vouloir l'appliquer à la médecine , c'est demander la solution de l'inconnu à ce qui l'est encore davantage , et fonder une science sur une autre qui est elle-même à faire. D'où je tirerai cette première conclusion, que l'appel fait aux mathématiques dans la discussion actuelle, est loin d'être justifié par des raisons même plausibles.
Mais laissons de côté la théorie mathématique des probabilités, et admettons, si l'on veut , qu'elle est possible et même démontrée (i). Je viens à son application aux faits réels. Ici les difficultés sont telles , qu'au dire des mathématiciens , elles équivalent presque à des impossibilités. Ici, en effet, il ne s'agit plus d'établir abstraitement ce qui doit résulter des combnai-
(1) Voyez note (A), pag. 113.
APPLIQUÉ A LA MÉDECINE. 4ff
sons possibles d'un certain nombre de données définies; il s'agit au contraire d'établir ces données sur les résultats des combinaisons d'événemens réels.
Dans la théorie pure , le calcul des probabilités détermine d'avance les termes sur lesquels il doit opérer. Dans le calcul appliqué aux choses réelles , les termes se posent eux-mêmes en nombre indéfini. La théorie pure est un à ■priori : le calcul réel un à posteriori. L'une repose uniquement sur le raisonnement ; l'autre dépend de l'expérience : dans la première , le probable est déduit de ce qui peut arriver, dans la seconde, le probable est déduit de ce qui arrive. Et cette différence , messieurs , est grande. Pour la saisir, prenons encore l'exemple de la pièce de monnaie.
Dans la théorie pure, chaque jet n'est con- ■ sidéré qu'abstraitement , c'est-à-dire comme une pure chance; et on peut en conséquence se livrer à l'aise à toutes les déductions possibles , sur les combinaisons variées de ces chances en tant que chances. On n'a pas besoin d'expéri-' monter pour calculer la probabilité de ces combi liaisons ; on les développe et démontre à priori, comme une conséquence de la position même des termes. Dans le calcul appliqué,
l'expérience au contraire est la règle de la méihode. La pièce de monnaie n'est plus ici une abstraction mathématique; c'est un corps réel, doué d'une infinité de propriétés diverses; la main qui la jette est aussi une force réelle , l'air qu'elle traverse également, la terre sur laquelle elle tombe également. On ne peut donc déterminer à priori quelle est la probabilité du jet de cette pièce : car il est évident qu'il peut y avoir une foule de circonstances intrinsèques et extrinsèques, capables d'influer sur les résultats, etc. Ce qui le prouve , c'est que les résultats recueillis pour les jets de cette pièce, pourraient bien être difFérens de ceux observés sur une autre : il suffit d'imaginer pour cela quelque différence dans la composition du métal. 11 faut donc observer directement cette pièce dans des jets successifs et répétés pour établir expérimentalement la probabilité d'un résultat, et l'improbabilité correspondante du résultat opposé. Quand cette comparaison est faite, et qu'il en résulte que tête par exemple retourne manifestement plus souvent que pile, on en conclut qu'à l'avenir il en sera de même, parce qu'on suppose qu'il doit y avoir dans la pièce ou hors de la pièce quelque cause secrète qui détermine ce résultat plutôt que l'autre. La
probabilité en faveur de tête sera trouvée ainsi par expérience, et s'il s'agissait déparier, on devrait le faire pour cette chance plutôt que pour l'autre.
Mais ici s'élève tout d'abord une première difficulté. Quel nombre de jets ou de coups faut-il pour légitimer une conclusion quelconque? Le calcul commence déjà à se troubler à celte première question. Il faut, dira-t-on, que ce nombre soit suffisant pour mettre à découvert la prédominance d'une certaine chance. Mais dès qu'une prédominance quelconque se sera manifestée , faudra-t-il s'en tenir là et ne pas continuer l'expérience? Si on admet celte nécessité, il s'ensuit qu'après le dixième coup , par exemple , on serait fondé à établir son axiome de probabilité , et cela sans hésiter, si sur ces lo coups, il y avait 9 piles et 1 seule lête : car ce serait la même chose que si, sur 100 coups, il y avait 10 têtes et 90 piles , ou sur 1000 coups, 900 têtes et 100 piles, et ainsi de suite ; ce serait toujours une différence de 9 à 1 , différence énorme j qui donnerait infailliblement gain de cause à la chance ainsi favorisée. Mais il n'est pas moins vrai qu'il eût été très-possible qu'après le dixième coup pile eût repris l'avantage, et qu'au bout de 20 coups,
22 CALCUI,
les chances eussent été parfaitement égalisées ; et alors il y aurait eu égalité de probabilités , c'est-à-dire une probabilité nulle. Ces suppositions et autres semblables forment tout autant d'objections dont les probabilistes n'ont jamais pu se tirer que par des subterfuges inadmissibles dans leur point de vue.
La répétition, disent-ils encore, prouve et marque la prédominance d'une cause cachée , et qu'on ne pourrait connaître autrement. Si la pièce donnait toujours la même face , il s'ensuivrait évidemment que la cause de ce résultat invariable devrait être invariable aussi, et tenir, par exemple, ou à l'habileté du joueur ou à la composition de la pièce : c'est juste, mais ici nous sortons de la probabilité proprement dite ; et je réponds en outre que, dans ce cas, le nombre déterminé d'expériences est inutile, que loo millioQS de jets ne prouvent pas plus que loo jets ; et que le calcul des probabilités n'a jamais donné ni pu donner un résultat de ce genre. La probabilité suppose , au contraire , la variabilité des chances ; quand il n'y eu a qu'une , le calcul devient inutile. Dans le cas supposé, la relation de la cause à l'eifet étant connue , on a le certain , et non plus le probable; car la probabilité, dans
aucun cas, ne peut engendrer que la probabilité.
C'est qu'en effet , messieurs , le nombre des répétitions d'un fait ne prouve rien en soi, pour ou contre la répétition future de ce fait. La répétition n'a une valeur qu'autant qu'elle est supposée indiquer la permanence d'une cause. Mais cette induction n'est pas un résultat pur du calcul, elle est étrangère au calcul lui-même. C'est une conclusion philosophique et non mathématique; car les mathématiques ne savent rien des causes, et ne s'en occupent pas ; elles se bornent à calculer les effets , non point comme effets, mais comme simples phénomènes se succédant dans un certain ordre, et ne les considèrent que comme des quantités. Aussi, le calcul des probabilités mathématiques , à quelque objet qu'il s'applique , soit à l'estimation de la durée de la vie humaine , soi| aux jeux de hasard, aux tontines , à l'économiet politique , à la force et à la valeur des témoignages, etc., etc., prend pour base le fait accompli , et ne va pas plus loin. Ce qui est arrivé arrivera encore, parce que cela est arrivé déjà ; et la probabilité de la réapparition du même événement est en raison directe du nombre accompli de ses répétitions. Plus il s'est répété,
plus il est probable qu'il se répétera. Tel est le principe du calcul des probabilités. Il ne s'occupe ni de la cause des événemens, ni de leurs circonstances , conditions et dépendances réelles , mais seulement de leur nombre. Mais comme le calcul ne donne que ce qu'on y a mis , il ne donne aussi en définitive que des rapports de nombres et de quantités. Sur looo vaisseaux expédiés cette année, vous dit-il, il est probable que loo périront, soit; mais si je m'embarque, à quoi me servira cette connaissance? Le vaisseau que je monte périra-t-il ou non? Le calcul ne me dit rien sur ce point essentiel. Ce que j'ai de mieux à faire alors, c'est d'examiner le navire, de m'assurer s'il est neuf ou vieux, si l'équipage est expérimenté, si le capitaine sait son métier, si la saison est bonne ou mauvaise , si la mer qu'on traversera est dangereuse ; et de l'appréciation de toutes ces circonstances et d'une foule d'autres encore, je conclurai que je dois ou que je ne dois pas m'embarquer. Les mathématiciens feraient de même en cas pareil ; car ils avouent que le calcul ne peut servir à prévoir un événement déterminé, mais seulement à établir la probabilité d'une certaine proportion numérique entre deux classes d'événemens possibles. Mais c'est
précisément ce qui fait qu'il est complètement inutile en médecine.
On trouve dans Laplace un passage bien curieux sous le point de vue que nous examinons.
«En faisant remonter la plus ancienne » époque de l'histoire à cinq mille ans ou »à 1,826,213 jours; et le soleil s'étant levé » constamment dans cet intervalle , à chaque «révolution de vingt -quatre heures; il y « a 1,826,214 à parier contre un qu'il se lèvera » encore demain.
» Mais ce nombre est incomparablement plus » fort (a")oute-t-il), pour celui qui, connaissant » par l'ensemble des phénomènes , le principe » régulateur des jours et des saisons, voit que » rien dans le moment actuel ne peut en arrêter » le cours. » ( i )
Voilà donc un autre principe que celui du nombre adopté par le plus illustre des promoteurs de cette méthode, et cela dans l'appréciation d'un fait où la probabilité de l'événement équivaut presque , selon lui , à la certitude.
Pour Laplace donc, la répétition pure et simple d'un fait est un argument relativement nul , comparé à celui qu'on déduit de la nature
(1) Essai philosophique sur les prohabilités, pag. 23."
du fait lui-même et de la connaissance des causes.
J'observe , en outre , que dans ce passage , Laplace s'abuse en disant que, pour celui qui connaît la mécanique céleste , le nombre des probabilités du lever du soleil est bien plus considérable , que pour celui qui se contente de déduire dans l'avenir cette probabilité de la répétition constante du passé. Ici, en effet, la preuve n'est plus de la même nature. Il n'y a plus probabilité dans le sens mathématique du terme , mais certitude ; ce n'est pas une probabilité ajoutée à des probabilités, car si cela était, il faudrait pouvoir calculer cette probabilité nouvelle , et ce calcul est impossible , puisqu'on n'en pourrait chercher la base que dans la volonté du créateur, laquelle échappe à toutes les hypothèses. Laplace dit que le nombre des probabilités est incomparablement plus fort ; mais il ne détermine pas ce nombre, il n'y a pas même songé. Cette nouvelle conclusion ne saurait donc être assimilée à la première ; et la probabilité mathématique fait place ici à une science d'un tout autre ordre. Dès qu'on connaît la cause et la loi d'un fait, on sait qu'il se répétera, non parce qu'il s'est répété tant et tant de fois , mais parce qu'il doit se répéter ; ce qui est bien
différent. Si on dit que cette loi et cette cause pourraient changer et qu'en conséquence le fait lui-même n'est que probable , je l'accorde ; mais je défie qu'on puisse en aucune manière calculer cette probabilité, et une probabilité qui n'est -p^s calculable, n'existe pas mathématiquement parlant. C'est un mot vide de sens.
Je ferai une dernière remarque sur ce passage important. La probabilité du lever du soleil de demain est comme 1,826,214 esta 1. Ce résultat est uniquement fondé sur le fait de la répétition antérieure et non interrompue de 1,826,213 apparitions de cet astre. La répétition du fait est donc ici la seule base de la probabilité. Eh bien ! dans d'autres cas , la répétition du même événement , au dire des probabilistes, établit une probabilité contraire. Si par exemple il pleuvait dix jours de suite sans interruption , il serait au plus haut point improbable qu'il plût encore les jours suivans , et plus il pleuvrait^ plus l'improbabilité du retour de la pluie serait augmentée. C'est là une des contradictions impliquées dans la théorie des probabilités, dont nous parlions au commencement, et que les mathématiciens ne parviennent à faire disparaître qu'en introduisant dans leur système des considérations physiques
OU métaphysiques tout-à-fait étrangères au calcul (i).
Je demande pardon à l'Académie de ces détails un peu trop techniques et abstraits; mais il ne dépendait pas de moi de placer la question ailleurs; j'ai dû prendre la théorie telle qu'on l'a faite. L'Académie va voir pourtant que toutes les considérations qui précèdent sont directement applicables à la question thérapeutique.
La probabilité de la thérapeutique s'établit , messieurs, de la même manière; là aussi on jette des pièces en l'air , et on remarque ce qui arrive le plus souvent , pour prévoir ce qui arrivera le plus souvent ensuite. Mais ici aussi, comme dans le jet des pièces, les probabilités se livrent un combat mortel, aux applaudissemens du scepticisme.
Je prends pour exemple les faits mêmes de statistique qui ont donné lieu aux discussions de l'Académie.
Les purgatifs coup sur coup sont probables dans la proportion de 9 à i chez M. De Larroque; de 7 à 1 chez M. Piédagnel; de 6 à i chez M. Louis; de 6 à 1 chez M. Andral. ChezM.Husson, la probabilité est certitude ; car elle est de 8 à 8.
(1) Voyez note (B), pag. 114.
Venons aux saignées : elles sont probables de 17 à 1 chez M. Bouillaiid; probables ou improbables comme o chez M. Louis; probables comme 4 à i chez M. Andral. Et toutes ces probabilités varient dans chaque hôpital , à chaque série des expériences et à chaque moment de chaque série des expériences. Le chiffre subit à chaque nouvelle série une hausse ou une baisse que la probabilité est forcée de suivre ; le probable d'aujourd'hui sera demain l'improbable, et réciproquement.
Hélas! messieurs, que faire de toutes ces probabilités en conflit , et comment les accorder? Et il faut bien les accorder , car elles ont toutes un droit égal (i).
De tous ces plus et moins , déduirez-vous une moyenne? Mais celte probabilité générale détruira peut-être la plupart des probabilités particulières. La probabilité de M. Louis n'a pourtant rien à faire avec la probabilité de M. Bouillaud ; chacune d'elles a été légitimement obtenue, et chacune doit avoir raison quand il y aura véritable indicalioii pour saigner coup sur coup , ou pour ne pas saigner du tout. D'ailleurs, chacune de ces méthodes conteste le résultat des autres , etfait intervenir dans l'ap-
{^) Voyez note (G), pag. 121.
préciation des faits une multitude de circonstances qui ont besoin elles-mêmes d'être soumises a\a probabilité. Tous ces hôpitaux sontils également salubres ? Tous ces praticiens sontils également exacts? Tous les malades étaientils dans les mêmes conditions ? Ont-ils été traités tous dans la même saison de l'année? etc. Et si l'expérience de quelques jours établit une probabilité, il est à présumer aussi quel'opinion des siècles passés a la sienne; et probabilité pour probabilité , celle qui se présenterait avec le constant témoignage de vingt-deux siècles ne vaudrait-elle pas mieux que celle de quelques années? Voyez donc, messieurs, quelle prodigieuse quantité d'élémens nouveaux entrent dans le calcul et l'envahissent de toutes parts! Essayez, même par l'imagination, d'en mesurer les difficultés , et vous reculerez épouvantés !
Le plus clair résultat des conclusions de chiffres que nous avons entendu faire, est l'affirmation de probabilités égales , ou si vous le voulez, d'improbabilités égales pour toute espèce de traitement dans les fièvres graves , la pneumonie , etc. ; ce qui revient à affirmer ou à nier indifféremment refïïcacité de chacun d'eux.
Qu'est venu vous dire votre célèbre rapporteur (i) chargé par vous d'examiner ces prétentions rivales et de les vérifier lui-même ? Qu'il ne fallait rien conclure, et attendre de nouveaux faits, soit ; mais quand ils seront venus , ces nouveaux faits , si vous ne faites que les ajouter aux autres, et en extraire perpétuellement une moyenne, vous serez perpétuellement réduits à la même incertitude.
Je me crois en droit de conclure, messieurs, d'après ces considérations : Qu'examiné en principe , le calcul des probabilités est trop obscur encore , pour inspirer aucune con-' fiance;
» Que le calcul des probabilités, appliqué aux phénomènes réels de la nature, n'a conduit jusqu'ici et peut-être ne peut conduire qu'à des solutions ou nuisibles , ou insuffisantes , ou trompeuses ;
Qu'enfin son importation en médecine est anti-scientifique, abolissant, comme il le fait, la véritable observation ; et substituant à l'action de l'esprit et au génie individuel de l'artiste , une routine uniforme , aveugle et mécanique.
(1) M. le professeur Andral. {Bulletin de V Académie royale de Médecine, 1837, p. 502. )
Passons maintenant à des considérations plus immédiatement liées à la médecine pratique.
La probabilité n'est en quoique sorte que le substitut de la certitude ; elle doit être bien forte pour remplir ses fonctions avec quelque apparence de raison et de succès. Aussi les majorités et le nombre préoccupent-ils exclusivement les probabilistes ; de là , leur dédain forcé pour les minorités , qui sont pourtant des faits légitimes. Vous prétendez en finir avec les méthodes de traitement rivales, en comptant de côté et d'autre les guéris et les morts. Vous avez vingt cas favorables à une de ces méthodes et dix de contraires. Que faites-vous de ces derniers? en tiendrez- vous compte, ou, dédaignant leur minorité, condamnerez-vous à mourir les malades placés par malheur dans cette fâcheuse catégorie ? Je ne vois accorder quelque attention dans les statistiques qu'aux faits en majorilé. Mais la minorité, messieurs, est aussi un fait; et la science aussi bien que la conscience nous font une loi d'en tenir compte.
Ces faits en minorité , ou vous en faites cas, ou vous les dédaignez. Yoyons les conséquences de cette double hypothèse. Si vous les éludiez, vous êtes forcé de les voir comme différant des
faits de la itiajorilé. Le traitement étant commun et identique dans vos expériences , les ma- i lades qui meurent doivent différer en effet de ; ceux qui guérissent; la différence du résultat de la méthode implique une différence dans les sujets auxquels elle a été appliquée. Dès lors, la loi de la majorité n'a aucune autorité ■ sur ces ftiits réfractaires ; vous êtes obligés de ; leur appliquer une mesure qui leur convienne, j et, dans ce cas, votre pratique est contradictoire avec vos principes. Si , au contraire , vous les dédaignez , vous condamnez forcément à la ' mort et à priori une partie de vos malades, sans J même chercher à les sauver. Votre principe j vous interdit cette recherche des applicaticms i individuelles : car le problème des numérisles j n'est pas de guérir tel ou tel malade , mais d'en guérir le plus possible sur un total déterminé. j Or ce problème est essentiellement anti-médi- i cal. Vous faites ainsi de la science par quart , par tiers, par cinquième ^ vous souciant peu du reste.
Je ne les condamne ni ne les néglige, direz-vous; mais je leur applique une méthode qui a plus de probabilités en sa faveur qu'une i autre. Je trouve ces cas semblables aux autres, et dan§ le traitement, je les confonds. Mais ils
ne sont pas semblables , puisque le knême traitement échoue dans les uns et réussit dans les autres : car rien de dissemblable comme des maladies qu'un même moyen guérit ou aggrave. Cherchez donc le secret de cette dissemblance ailleurs que dans les chiffres; cherchez-le dans l'étude des faits mêmes , et vous verrez que dans ces 10 cas de minorité , quelques uns guérissent par un traitement, d'autres par un traitement différent. Qui vous dit, en effet, que ces lo cas de minorité, que votre moyoïne est obligée de négliger, n'auraient pas figuré dans le tableau des guérisons, si, traités par une autre méthode, on avait eu plus à cœur de guérir individuellement chaque malade , que d'en guérir seulement tant sur tant? Qui vous dit que, si parmi ces lo cas soumis à une méthode différente, il y en avait eu encore 4 ou 5 de réfractaires, ils n'eussent pas cédé à un troisième mode de traitement plus approprié à leur nature? Et pour rendre ces raisons plus faciles à saisir, qui vous assure que la minorité que les saignées coup sur coup ne guérissent point, ne l'aurait pas été par les purgatifs coup sur coup ? ou que la minorité à qui cette dernière méthode n'a pas évité la mort, n'aurait pas trouvé son salut dans les saignées à haute dose? et qu'enfm
leç cas réfractaires à ces deux méthodes , et à d'autres encore, auraient également rjésisté à l'expectation pure et simple ? Qui vous dit que la minorité de M. De Larroque n'aurait pas été guérie par le traitement de la majorité de M. Bouillaud, et la minorité de ce professeur, par la majorité de M. Chomel, ou de M. Louis? et que chaque minorité n'aurait pas trouvé ainsi son salut dans le traitement des majorités des méthodes opposées, et réciproquement? Qu'est-ce qui nous prouve donc, même en admettant par hypothèse que les succès de ces différentes méthodes reviennent de droit à l'art, que les insuccès de chacune n'auraient pii se convertir en triomphes par des méthodes différentes; et qu'au lieu d'une probabilité trompeuse , nous n'aurions pas obtenu une certitude absolue, puisqu'à la place des majorités nous aurions unanimité de guérisons, et accord de témoignages ?
Or , messieurs , c'est là le travail entier de la science à travers les temps : travail lent , il est vrai , retardé par les insuccès , rempli de faux pas, d'inductions hasardées et hypothétiques; mais travail sensé et productif, qui, n'excluant aucune analogie ni aucune différence, arrive à des généralisations légitimes. C'est ainsi et non
autrement que les siècles comptent, additionnent et font des chiffres.
Nous venons de parler des faits de la minorité que le calcul des probabilités néglige. Parlons maintenant de ceux de la majorilè ellemême.
A l'aide de i,ooo, de 10,000, de 100,000 cas (plus le nombre sera grand, plus la considération que je vais présenter aura de force) , vous êtes parvenu, le calcul des probabilités en main, à établir une moyenne, c'est-à-dire, d'après vous, un principe dfe pratique. L'occasion de l'appliquer ne se fait pas attendre, et quelques faits analogues à ceux dont vous avez déduit votre règle, s'offrent à l'observation. Il va sans dire que le traitement appliqué sera le même. Mais les premiers malades traités meurent; 4? 5> 6, 8, 10 insuccès se succèdent. Cependant , les maladies continuant à avoir la même physionomie que celles dont vous avez tiré votre probabilité , vous continuea ce traitement ;;ro^fl/i/6, et les malades continuent aussi à mourir sous l'influence d'un traitement qui en a sauvé en t mille autres.
Que ferez-vous en présence de cette terrible nécessité? Voici , selon vos doctrines, la marche imperturbable que vous aurez à suivre. Vous
aurez à continuer le même traitement , meurtrier peut-être , mais déduit mathématiquement des chiffres , et jusqu'à nouvel ordre probable^ ment légitime , jusqu'à ce que le nombre des décès s'élève au niveau des guérisons; jusqu'à ce qu'enfin votre probabilité soit détruite par une probabilité égale ou contraire : il faut, en effet, que votre ancienne majorité de 100,000 malades guéris par tel traitement , devienne minorité, pour perdre le droit de diriger la pratique. Il faut donc un certain nombre de milliers de victimes pour ébranler la probabilité précédemment obtenue , et modifier votre conduite thérapeutique. Mais non ; vous n'aurez pas le courage de celte logique, et aubout de quelques insuccès, je défie que le numéristc le plus systématique passe outre. Et ne niez pas nos conclusions ; car elles se trouvent renfermées dans vos prémisses : c'est là , que vous le sachiez ou non^ la conséquence irrésistible de votre principe. Vous ne pouvez en sortir que par une contradiction. Ne dites pas que nos suppositions sont imaginaires, gratuites; n'estce pas là l'aveu que M. Andral, avec une candeur tout hippocratique, est venu vous faire, messieurs , lorsque , voulant essayer quelques méthodes absolues , il a, dit-il, reculé d'effroi!
Il a donc bien fallu qu'il abandonnât la probabilité des autres pour la sienne propre, et qu'il s'arrêtât dans un chemin où les chiffres seuls conduisaient à un abîme.
Si le grand Sydenham s'était laissé conduire par la méthode des chiffres, il n'aurait pas légué à la postérité ces admirables et fidèles descriptions des variétés et nuances des maladies épidémiques , qui sont sa principale gloire. Guidé par les Succès d'une année, il aurait appliqué à une autre épidémie de fièvres continues , de dysenteries, etc., èxtérieurement semblables , le traitement qui avait numériquement lé mieux réussi dans les précédentes ; mais alors il n'aurait pas confessé qu'il s'était fait élève en présence de chaque épidémie , et , avec la sincérité de moins, nous n'aurions pas à admirer en lui, ces tâtonnemens sagaces, ces inductions déliées , ces analyses savantes et délicates , par lesquelles il parvenait à différencier la nature des cas et par suite leur traitement.
Sans les mépriser , messieurs , méfions-nous toujours des majorités. Elles ont donné raison pendant des siècles à Ptolomée contre Copernic> aux inquisiteurs de Rome contre Galilée, aux tourbillons de Descartes contre l'attraction newtonienne. La majorité n'a manqué à aucune
erreur en médecine; elle a prêté main-forte à toutes les iniquités et à tous les abus de pouvoir; elle n'a fait faute à aucun des préjugés qui ont obscurci la raison ou altéré le sens moral des peuples.
Je conclus de tout ceci , messieurs , que dans toutes les suppositions possibles , dans celles de la minorité comme dans celles de la majorité , le calcul des probabilités ne peut que corrompre la thérapeutique.
Mais allons plus avant et poussons ces objections dans une direction nouvelle.
Un nouveau cas se présente ; qu'en faitesvous? Je m'informe , dit-on , de sa nature ; j'examine s'il rentre dans telle ou telle catégorie , pour lui appliquer telle ou telle méthode thérapeutique, c'est-à-dire que tous les chiffres possibles ne vous épargnent pas l'étude du fait nouveau que vous avez sous les yeux , c'est-àdire , encore , qu'obligés de comparer ce fait à tous les faits passés , en grand comme en petit nombre, vous avez à le distinguer de tous les autres , et à le classer d'abord dans une case du cadre nosologique. Dans ce premier travail dont résulte une première indication générale , les chiffres ne servent à rien. Vous ne vous servez que de la raison de tout le monde. Si ce
fait diffère , par des traits particuliers , de tous ceux que vous avez vus j usque-là , même les plus analogues (et c'est presque toujours ainsi), vous êtes forcés de le considérer comme une individualité dont il faudra tenir compte dans l'application du traitement. Cette individualité vous donne une indication spéciale qu'il faut remplir, et pour la remplir, vos chiffres sont inutiles ; car ils ont été fournis par des malades autres que celui qui est devant vous. Que faitesvous alors? vous faites comme tous les praticiens; vous essayez, vous tâtonnez, vous inventez, vous faites de l'art , en un mot, suivant vos inspirations.
Ce qui nous importe en thérapeutique , c'est, avant tout, de savoir dans. quel cas un agent guérit, et, s'il se peut, comment il guérit, c'est-à-dire quelles sont les conditions et les circonstances de la guérison. Ceci nous intéresse autrement que de savoir le nombre de fois qu'il a guéri. Ce nombre ne m'apprend rien devant un nouveau fait : car s'il a guéri souvent , il a aussi échoué souvent ; et je ne dois pas attendre le résultat pour savoir si le fait nouveau est dans la catégorie de ceux qui guérissent ou ne guérissent pas. Je dois le savoir avant , c'est là le but même de l'art. Les conclusions statis-
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liques ne dispensent donc pas de l'étude spéciale des cas nouveaux , et , cette étude une fois faite, elles n'indiquent pas davantage comment il faut agir. Si je sais qu'une fièvre intermittente que j'ai sous les yeux est de celles qui réclament impérieusement l'emploi du quinquina , ou bien de celles dites printanières qui disparaissent d'elles-mêmes après quelques accès, cette connaissance me suffit. Cette première distinction , aidée des distinctions ultérieures que je pourrai faire par l'observation individuelle du malade, me fournira unelégitime règle de conduite. Mais la proportion du nombre de ces deux sortes de fièvres m'est parfaitement indifférente. Que m'importe de savoir que le nombre des intermittentes à traiter par le quinquina est double, triple, quadruple du nombre de celles qu'on peut abandonner à la nature ? Cette connaissance peut être plus ou moins curieuse ; mais en thérapeutique, elle ne saurait jamais être utile , et bien moins indispensable.
11 a suffi à Rœderer et Wagler d'ouvrir treize cadavres dans l'épidémie de Gottingue , pour poser les bases de la doctrine anatomo-pathologique des fièvres muqueuses ; et les deux mille faits environ dans lesquels M. Louis a vu coïncider l'hémoptysie avec les tubercules pul-
monaires , n'ont pas suffi pour convaincre vos commissaires, qui proclament hautement qu'un plus grand nombre de faits négatifs détruisent heureusement la probabilité de cette conclusion terrible.
Mais cette méthode , messieurs , ayant à cœur de refaire toute la science , plaçons-nous avec elle au berceau de cet enfantement laborieux, et, oubliant l'expérience des siècles, croyons-nous pour un instant les premiers observateurs sur la terre. C'est l'empirisme le plus pur que nous allons pratiquer. En voulez-vous la preuve? lisez avec moi ces quelques lignes, La contre-vérité à laquelle nous allons arriver, toute forte qu'elle est , n'aurapas l'air d'une satire déguisée, je l'espère.
« Que dans une épidémie quelconque , cinq * cents madades pris indistinctement parmi » ceux qui ont été atteints de la maladie régnante, » aient été soumis à une espèce de traitement ; » que cinq cents autres pris de la même manière, » aient suivi un traitement différent : ne devra- » t-on pas conclure, s'il est mort un plus grand «nombre de malades parmi les premiers que » parmi les seconds , que le traitement des pre- »micrs était inférieur à celui des autres? On le » devra nécessairement : parce que , sur un
» groupe de sujets aussi considérable , des cir- » constances semblables se seront nécessall'iement s rencontrées; et tout étant égal de part et d'au- »tre , à part le traitement , la conclusion sera » rigoureuse (i). »
Analysons , messieurs , c^es quelques lignes :
1° Prendre indistinctement les malades ; c'està-dire que , pour M, Louis , la maladie est tout , le malade rien , et toutes les différences qui le caractérisent , peu de chose ; de simples irrégularités qu'on peut négliger dans le calcul.
2° Le traitement sera identique sur des malâdespris indistinctement: c'est-à-dire, qu'aux cas les plus dissemblables , mais extérieurement analogues, on fera l'application du même moyen; ce qui revient, comme nous le verrons plus bas, à l'oubli de l'indication et à la préoccupâtion exclusive de la médication.
3° De ces deux principes combinés , il faut déduire cette conclusion: que le traitement qui compte le plus grand nombre de guérisons est le plus convenable ; et on le devra nécessairement, dit-on : parce que , sur un groupe de
(1) M.Louis , Recherches sur les effets delà saignée dans quelques maladies inflammatoires. Paris , 1835 , in-8 , p. 75.
sujets aussi considérable , des circonstances semblables se seront nécessairement montrées.
Ce raisonnement revient à celui-ci :
Je ne puis maîtriser la nature , je me livre au hasard ; le hasard me donnera ce qu'il serait fort difficile d'obtenir par l'étude. Je ferai une règle que j'appliquerai partout , dans la difficulté de trouver individuellement les cas où elle serait applicable. Ne pouvant qu'à force de labeur distinguer ces cas , je vais les confondre pour que la fortune fasse le reste. Et vous , M. Louis , qui daignez accuser de paresse les observateurs qui croient inutile de compter les soupirs des malades et de noter le nombre de fois qu'ils se retournent dans leur lit, vous , plus que qui que ce soit, méritez ce reproche; car rien ne coûte moins que de dire : 5oo malades d'un côté , 5oo de l'autre, deux traitemens opposés , comptez : voilà la science.
Convenons-en, messieurs, ce qui coûte labeur et peine, c'est d'exercer son intelligence à suivre toutes les sinuosités, tous les détours des faits ; à démêler chaque influence au milieu de toutes les influences , et à rassembler les élémens d'un jugement difficile , faillible, mais souvent certain.
Mais comment faire? direz-vous. Comme on
a fait jusqu'ici. Imitez la science dans sa marche à travers les âges ; elle ne rassemble pas tout à coup les faits analogues; mais, par une synthèse lente , inégale et varice , quoique continue et sûre, elle finit par fondre ensemble les faits que le temps et les distances ont séparés , et prépare ainsi ces générlisaations larges, vastes, compréhensives, d'où sortent avec le temps les croyances médicales.
D'ailleurs , quelle est la garantie de ce hasard auquel vous vous livrez ?
Avant d'agir , qui vous dit que les circonsta7ices seront semblables ? et qui vous dit surtout que , semblables dans un groupe , elles le seront encore dans celui qui doit servir de contreépreuve? car, pour que la conclusion fût tant soit peu légitime , il faudrait que les circonstances semblables, le fussent proportionnellement dans les deux groupes antagonistes.
Or vous ne possédez pas celle connaissance avant d'agir; la possédez - vous après? Moins encore.
Cette manière d'observer pourrait bien, en effet , vous faire arriver à des conclusions opposées. Il serait possible que les circonstances plus favorables à un Iraitcment dans un groupe, eussent été contraires par cela seul dans l'au-