CONTAGION OU TRANSMISSION
Dü CHOLÉRA.
Je ne chercherai pas à définir ici le sens des mots contagion et infection : chacun continuerait sans doute à les entendre à sa manière. Posons la question en d’autres termes , et demandons-nous : si les personnes appelées à séjourner, d’une manière continue (1) ou rarement interrompue, dans l’atmosphère où se trouvait réuni , à l’hôpital du Bagne , un certain nombre de cholériques, ont été frappées en proportion trop considérable , pour que cette proportion puisse être naturellement expliquée par la seule influence épidémique? La réponse semble peu douteuse , après l’examen des faits qui vont être relatés , et qui pourraient être corroborés par des observations identiques ou analogues , puisées dans la pratique des médecins de Brest (2).
[1) J’insiste de nouveau sur cette condition éminemment favorable a la propagation ou transmission du choléra : séjour prolongé, surtout pendant la nuit , près des cholériques. L’absence de cette condition expliquerait peut-être comment les sœurs hospitalières , les officiers de santé et élèves de l’hôpital du Bagne ont pu échapper au fléau. Ai-je besoin d’ajouter qu’il serait facile de citer des faits différents ou contraires ? Une fois pour toutes , je cherche à expliquer ce que j’ai vu en 1849.
Je dirai enfin qu’ayant été forcé , faute d’espace , de recevoir dans la salle de mes blessés, les hommes complètement convalescents de choléra, je n’ai pas observé de résultats fâcheux par suite de ce rapprochement.
(2) Le docteur Charruau a exprimé une opinion analogue, dans son excellente thèse sur le Choléra, p. 9. Paris, 18 Août 1834, n° 337.
Sur vingt-quatre infirmiers qui ont donné des soins assidus à nos cholériques, six ont été atteints, et quatre ont succombé. Leur alimentation était cependant bien différente de celle des condamnés ordinaires : ils avaient de la soupe grasse matin et soir, de la viande fraîche (bœuf, etc.); enfin leur ration de vin avait été notablement augmentée depuis le commencement de l’épidémie. En un mot , à part quelques fatigues inséparables de leur profession, ils se trouvaient dans des conditions hygiéniques favorables.
Un des infirmiers de la salle 15 de l’hôpital Maritime, destinée à recevoir les cholériques fournis par les divers services , a été aussi atteint, mais peu gravement ( i ).
Trois garde-chiourmes ont été pris du choléra , peu de temps après avoir passé la nuit dans la salle où étaient traités nos malades : deux furent rapidement emportés.
L’épidémie a également frappé dix malades de la salle des fiévreux de l’hôpital du Bagne , salle à l’extrémité de laquelle se trouvaient placés les cholériques qu’il avait été impossible d’isoler complètement , pendant les premiers temps du moins : Sur ces dix malades , neuf sont morts (Voir le tableau à la fin du Mémoire, page 76).
Comme nous l’avons dit dans le principe , la salle des fiévreux est contiguë à celle des blessés ; toutefois , il existe entr’ elles une petite pièce (avec portes de communication) , ayant :
4m,4 5 de longueur;
2m,60 de hauteur,
et la même largeur que la salle des malades.
(1) Résumé : 1° Sur 24 infirmiers de la salle des cholériques de l’hôpital du Bagne , six ont été atteints ; 2° sur six infirmiers de la salle des cholériques de l’hôpital de la Marine , un a été atteint. Donc, sur un total de trente servants ou infirmiers des salles de cholériques, sept ont été pris du choléra, tandis que, sur cent cinquante-trois servants attachés aux salles des malades ordinaires , deux seulement furent atteints ; et encore l’un des deux (celui des blessés du Bagne) avait eu de fréquentes relations avec mes cholériques.
Nota. — Le total des infirmiers des deux hôpitaux (Principal et celui du Bagne) était, au 28 Septembre, de cent soixante-dix ; dans les premiers jours d’Oclobre , il fut élevé à cent quafre-vingt-trois.
(Jet espace intermédiaire
aéré par deux fenêtres , est subdi¬
visé en deux compartiments: celui de droite est une sorte de cabinet assez bien clos , et où se trouvent des fosses d’aisance. Pourquoi le choléra n’a-t-il pas franchi cet espace , ou , du moins, n’a-t-il atteint qu’un seul de nos blessés, qu’un seul des infirmiers de cette salle? Et encore cet infirmier, peu de temps avant d’être malade , avait été plongé dans l’atmosphère des cholériques.
Trouverait-on une explication plausible de cette immunité presque complète dans la proportion moins considérable des blessés et des infirmiers appelés à les soigner , comparativement au chiffre des fiévreux et des infirmiers attachés à ce service ; dans l’état de débilité plus manifeste chez les fiévreux , dansTes fatigues plus grandes des servants de la salle des cholériques ? c’est ce qui ne me paraît pas démontré , comme je le dirai plus loin , après avoir mis en présence les faits pour et contre la contagion (quel qu’ait été le mode de transmission).
J’irai franchement au-devant des objections les plus importantes; je n’en dissimulerai aucune, parce qu’il s’agit ici de rechercher la vérité , et nullement de faire prévaloir une opinion préconçue.
N’ayant vu , en effet, en 1832 , aucune observation bien probante de transmission du choléra , mon opinion était différente, à cette époque , de celle qui paraît naturellement se présenter à l’esprit le plus sceptique , quand il étudie , quand il analyse ce qui s’est passé au Bagne en 1849.
Procédons du simple au composé , élevons-nous du petit au grand.
Le choléra vient-il , sans cause connue, à envahir une maison dont les habitants occupent un appartement voisin, ou le même appartement, ou la même pièce ( ce qui n’est pas rare dans nos campagnes)? il arrivera souvent que ces personnes , par suite de leurs relations habituelles ou des- liens de parenté qui les unissent , se donneront mutuellement des soins. Maintenant celles qui ont soigné les premiers cholériques sont-elles at¬
teintes à leur tour?
Les contagionistes diront qu’elles ont été victimes d’un