ANTIQUITES DE LA MARINE NORMANDE
SECTION I. Action des Normands sur la marine et le commerce.
Celle aclion pourrait êlre démonlrée par l'examen des termes de marine, en usage encore aujourd'hui parmi les peuples de l'Occident de l'Europe ; mais il n'appartient qu'aux habiles et aux déhcals de traiter celle piquante et belle question de philologie nautique (1). Ce serait dommage de l'effleurer, et nos connaissances étymologiques , non moins que
(1) Nous apprenons que M. A. Jal, hisloriograplie du Ministère de la marine, s'occupe de composer un Dictionnaire historiqne des termes de la marine française.
les bornes de ce travail, ne nous permettraient guère plus. Il faut donc s'en tenir aux faits et aux lois, dont les témoignages bien compris forment, en définitive, la base la plus ferme des études historiques.
Et d'abord, parcourons rapidement les faits.
Dès le milieu du ix* siècle , les empereurs carlovingiens, promptement découragés par les attaques des hommes du Nord, avaient abandonné la défense des côtes et laissé ruiner ces flottes dont Charlemagne avait compris toute l'importance. Les Franks ne comptaient plus au nombre des peuples maritimes, et les ports de la Neustrie étaient déserts depuis longtemps lorsque les Normands s'établirent dans cette province. Il va sans dire que les marins de Rollon ne se transformèrent pas subitement en commerçants industrieux ; tel n'est pas , tant s'en faut, le caractère de l'expédition formidable qui partit de Rouen en 925, et porta le ravage dans le Ponthieu et l'Artois (1). Néanmoins, notre port reprit de l'activité aussitôt que la conquête en
(1) Ilis diebus Norlhmanni à Rothomago, collecta multitudine naviiim, circumjacenlia maris liUora devastabant. Qnod aiidiens Rodulfus rex, congregato Fraiicorum exercilu, contra hos in pago Tarnanense pngnaliiriis accessit. Chartnl. Sithiense^ pars I, Folquiui L. H, § 71. Cf. Flodoardi chron.^ ann. 926.
eut fait la station principale de la flotte des Scandi naves. Ceux-ci durent profiter, pour leurs constructions navales , des superbes forêts dont Rouen était environné ; et d'ailleurs , ce n'était qu'auprès des remparts, et à l'ouest de la ville, que l'on pouvait établir alors des ateliers un peu vastes , à l'abri des atteintes de la guerre. C'est là, en efTet, que nous trouvons cet ancien Clos des Galées, qui fut plus tard, avec Harfleur, l'arsenal de la marine française sur l'Océan (1).
Pendant les premiers temps de la domination normande , le chantier naval de Rouen fut le plus considérable , peut-être le seul de la province. Cet état de choses , fort restreint et très incommode , changea au commencement du xi® siècle. Alors on voit grandir, sur nos rivages repeuplés, de nouveaux établissements maritimes, tels que Dieppe, Harfleur et Honfleur (2) ; Harfleur surtout devait être déjà une ville importante. En 1035, Robert le-Magnifîque donna au monastère de Monlivilliers le droit de siège que payaient les navires étrangers pour stationner dans le port, et, cinq ans après, Edouard-le-Confesseur y équipait quarante vais-
(1) Voyez cliap. \,; cliap. xi, sccU 11 ; et chap. xiii.
(2) Cf. Charlul. mon. S.-Trinitatis^ pvécxié , p. 422. Gallia christ, nova y l. XI , Instrum., col. 326 ; Xeustria pia y p. 323.
seaux , avec lesquels il tenta une descente eu Angleterre (1).
En rapprochant de ces faits les grandes conquêtes des Deux-Siciles et de l'Angleterre, dont j'ai parlé plus haut , je me suis laissé aller à des reflexions qui s'écartent des idées admises sur le compte des Normands; je me suis demandé si leurs invasions ont été réellement aussi épouvantables qu'on l'a prétendu , et si leurs établissements et leurs excursions maritimes n'ont pas exercé sur le commerce une influence heureuse , de laquelle personne n'a parlé. Mais comme il n'est pas rare d'entendre préconiser, à tort et à travers , les révolutions même les plus violentes, j'ai senti le besoin de soutenir, par quelques remarques , des opinions qui , au premier abord , paraissent au moins paradoxales.
Nos historiens résistent rarement à l'envie de composer une tirade éloquente; c'est pourquoi ils n'ont pas aperçu que les autorités qu'ils invoquent pour composer le lugubre tableau de l'invasion normande, doivent être consultées avec précaution , car les Normands furent les persécuteurs des abbayes où toutes les chroniques du x* siècle ont été
(t) Cf G al lia christ, nova ^]oco ciialo ; Morleut, le Havre et son arrondissement. ( Harfleur, p. 21.)
composées. Bien de plus naturel que les moines, auteurs de ces annales, aient éclaté en plaintes amères, en malédictions furieuses contre des barbares qui brisaient leur douce existence. Ils ne se firent point scrupule de vouer à l'exécration des païens prédestinés à des flammes éternelles, de les dépeindre sous les traits les plus hideux , quand tout prouve, au contraire, que la race Scandinave était belle et forte. Mais s'il y a mensonge en ce point, ne peut-il pas y avoir exagération sur d'autres ? On m'objecte la dépopulation de la France au X® siècle. J'admets qu'il n'y ait rien d'outré dans tout ce qu'on a dit ; reste à examiner si les Normands sont la cause de tout le mal. Pour moi, je suis d'avis qu'il faut tenir grand compte des guerres de succession qui suivirent la mort de Charlemagne , et surtout de l'état de la société franke, dont les membres, sauf quelques puissants feudataires , en étaient réduits à choisir entre le célibat monastique ou le servage , qui est aussi un principe de dépopulation.
Il semble donc préférable , pour juger les Normands avec impartialité, de se transporter dans leur pays, d'étudier leurs mœurs et leurs lois. Là, nous trouvons, il est vrai, des peuples belliqueux par religion et par caractère , mais naviga-
leurs , [jùclicurs cl cominerranls par nécessiU'. Aussi, pcndaul (}U(; les barbares so disputaient (Micore les débris de rKinpiro romain d'Oeeident , les nations riveraines de la Balticjue eberebenl, à Iravers les immenses espaces de la Hussie , de nouveaux cbemins vers le Midi I ; elles l'ont lant, (ju'au x'' siècb* , ces relations étaient })arfailemcnt établies , et (\\\(i Wliisby, dans l'île de (iotbland , était un marrbé considérable pour les denré(^s de l'Orient i . A la même f'-porpie , les Norwégiens favorisent par (l<?s lois \v. comnHM'ce niarilime. Ils s'occupent, les premiers, d'atténuer
; 1 j Voyrz tiiap. m , p. Ty9
i*2,] Voyez «laiis le t. Il dos .Ida )inv(i Ikgiœ Soc. i^cknlUu ii\n^ rpsal. 177."^, le ménioiie iiililule : .linivUHi de vintnnis (irahicis in Sviofjoth'ui repertis (lis(/uisilio, et dans le t. de la même Soeiele, le mémoire de .M. C.-J. Tornljerg , intitule : Symholœ ad rem nummaridni Mnhumedanorum c.r Musco regio Holwensi , l'psal , 1846. Ce dernier travail est relatif à une trouvaille faite en 18i5 dans l'ile de (jolhiand. Les pieees , décrites par M. C. Tornberg , présentent la plus grande anologie avec celles qu'on a tiouvees dernièrement en Russie, dans le district d'Oranienbaum , à peu de distance de Kronstadt, et dont M. Soret a doinie la description dans les .Vrinoire> de la Société dliistoirc et d'archéologie de Genève, t. V, p. 111 et suiv. Parmi les monnaies tombées en la possession de M, Soret, se trouvent des dlrhcms frappés à Bagdad , à Scliiraz, à Arradjan , à Mohammedia et à Mansour, au milieu du ix« siècle. Avec ces monnaies koufupies étaient mélangées un grand nombre de pièces anglo-saxonnes et allemandes, dont le> plus anciennes sont de Van 858 de noire crc, et les plu? nouvelles de l'an 105G.
l'odieuse coutume du bris ou droit de confiscation sur les naufragés (1) ; ils tiennent à déshonneur le pillage des simples marchands ; ils répriment sévèrement le ravage des côtes. Ce fut même pour un délit de cette dernière espèce, que Rollon encourut la peine de l'exil (2).
Mais c'en est assez pour montrer quels furent les Normands du x« siècle. Eh fait* de civilisation , on voit qu'ils n'étaient pas inférieurs aux Anglo-Saxons ou aux Franks; on pourrait soutenir que leurs guerres contre les chrétiens n'égalaient pas en cruauté celles de Charlemagne contre les Saxons idolâtres ; enfin , on nous accordera qu'ils comprenaient, mieux que les Franks, l'importance de la marine et du commerce. J'insiste particulièrement sur ce dernier point; car s'il est certain, comme je le pense, que notre population maritime, depuis Saint-Malo jusqu'à Boulogne, est fortement mélangée de Normands, je crois pouvoir conclure que les établissements de ces navigateurs sur nos côtes furent profitables à la France. Toutefois, à côté de l'avantage, il faut signaler l'inconvénient. J'avoue
(1) Pardessus, Lois maritimes ^ t. III, p. 21; Gulalhing de 940, chap. XV.
(2) Dcpping, Expcd. marit. des i\ormands, édil. prccilée, p. 302.
qu'on reconnaît le sang des Scandinaves dans ces hardis écumeurs de mer qui ne cessent d'infester l'Océan durant toute la rivalité de l'Angleterre contre la France (i). C'est là une trace presque ineffaçable des vieilles mœurs normandes ; je dois en dire l'origine.
Parmi les nations barbares, le métier delà guerre a toujours passé pour le plus noble. Il l'était surtout chez des peuples où le capitaine d'une expédition devait joindre, à l'habileté et au courage militaires, les connaissances d'un marin. Telle est la source de l'enthousiasme des hommes du Nord pour leurs anciens pirates, et de l'opinion que la piraterie était une occupation fort honorable. Aussi lesprinces normands, de la race de Rollon , prenaient-ils le titre de Duc des Pirates : titre d'honneur, que l'historien Richer donne quelquefois, et sans la moindre intention blessante, autîls peu belUqueuxdu conquérant de la Normandie, à Guillaume-Longue-Epée (2). Cela équivalait à la dignité de commandant supérieur de la flotte ; car en Normandie et en Angleterre, depuis le ix® jusqu'au xni« siècle, les chefs de la
(1) Je Iraiferai séparément celle question fies pirateries au xive et au xve siècle; elle est un pendant naturel et nécessaire de mes recherches sur les grandes Compagnies.
(2) Richfrius, liistoria stdtemporis^QxVit Guadet, t. I,p. 152 et passim.
marine militaire étaient appelés Pirates (1 ). Alors , comme aux temps des invasions, ils dirigaient ces longs navires armés d'éperons et garnis de rameurs, si terribles pour l'attaque et si rapides à la retraite (2) . La seule différence , c'est que dans la colonie ils commandaient au nom du Prince.
Dans le courant du xni® siècle , le titre de Pirate fut remplacé parcelui d'Amiral. Ne seraient-ce point nos fréquentes relations avec les Maures de l'Espagne et les Sarrazins de la Sicile, qui déterminèrent cette substitution? On est porté à le croire, quand on considère avec quelle ardeur, à peine affermis en France, nous poussions des reconnaissances vers l'Orient (3). Mais j'ai hâte d'en appeler aux lois pour démontrer l'action des Normands sur la marine et le commerce.
Pendant que les Scaldes du Nord célébraient, dans leurs Sagas, les exploits de Rollon et de ses
(1) Cf. Diigdalc , Monasticon Anglicanum^ anc. éd., t. I, p. 17; /innales Gisburn. , in AVillelmo Rufo, Cap. Il; Guill, Brilonis Philippidos^ ap. IJist. de France, t. XVII, p. 198 kli.
(2) 11 est à remarquer que depuis Tépoque où écrivait Tacite, jusqu'au xni« siècle, la forme des navires normands est toujours la même. Cf. Demorïbus Germanor., § 44; R. Guérard. Prolègom. du CartuL de S. Père de Chartres, p. 235; Guill, Uritotiii: Philippidos , ut suprà, et p. 200 I!.
(3j V. cliap. VI et vil.