‹ Mémoire sur le commerce maritime de RouenChapitre 15 sur 38 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES VICOMTES ET LES COUTUMES DE L EAU; LA CHARTE COMMUNALE ET LES BOURGEOIS JURES DE ROUEN.

Je me propose , dans ee chapitre , d'examiner sommairement deux institutions qui, depuis le xni® siècle jusqu'au xvi®, n'ont cessé de se gêner, à propos du commerce de notre ville.

On ignore l'époque de l'établissement des vicomtes à Rouen. Sans les faire dater des Romains, comme Farin (1) , on peut dire qu'ils remontent très haut. Gozelin d'Arqués, qui fonda en 1030 l'abbaye de Sainte Catherine-du-Mont (2) , était vicomte de notre ville. Ces officiers ne prirent le nom de vicomtes de l'eau qu'après la conquête de la Nor-

(1) Hist. de Bouen , é(lit. de 1731 , in- 12, t. H , p. 417.

(2) Le précieux cartulaire de celle abbaye a été publié par M. Dcville, à la suite du cartulaire de Saint-Kertin, édile par >1. l>. Guérard.

niandie par Philippe-Augusle, lorsque ce prince bouleversa l'organisation judiciaire et administrative de notre province (1). Dans les dernières années qui précèdent la conquête, on voit la vicomte affermée aux maires de Rouen (2). Après^ la conquête , Philippe-Auguste , qui voulait affaiblir Rouen au profit de sa capitale , rétablit un vicomte et lui rend une grande partie de ses fonctions (3). C'était tout le contraire de ce que ses prédécesseurs et luimême avaient fait à Paris , où le prévôt des marchands cumulait les pouvoirs de maire et de juge des affaires de commerce et de navigation (4). Antérieurement à ces années, et surtout lorsque nos princes ne possédaient que la Normandie , le vicomte de Rouen remplissait des fonctions très importantes. Le premier des officiers inférieurs , c'est-à-dire non attachés à la personne même des ducs , il était leur ministre et leur intermédiaire dans leurs rapports avec la bourgeoisie ; il affermait et percevait les impôts , s'occupait de la voirie ,

(1) Cf. Brussel , Usage des fiefs , pp. 496 et suiv. ; 306 et sniv. ; Jnc, coût, de Normandie , du v, viii et x ; Magni rot. Scacc. Norm.^ édit. précitée, p. 22, etc.

(2) Magni rot. , édit. précitée, pp. 22 et 47.

(5) Voilà pourquoi la liste des vie. de l'eau de Rouen, donnée par Farin, ne commence qu'en 1204.

(4) Le Roux de Lincy, f/ist. de V Hôtel- de fiUe de Paris ^ in-i", pp. 116, 156, etc.

de la police des marchés , des poids et mesures , de tout ce qui se rapportait à la navigation du fleuve; il était à la fois juge commercial et marilime et ministre des finances du duché (1).

Les attributions des officiers rétablis par Philippe- Auguste , sous le nom de vicomtes de l'eau , le détail des impôts qu'ils percevaient pour le roi sur les marchandises, les contestations qu'ils eurent avec les maires sur les limites respectives des deux juridictions, font la matière d'un recueil , inappréciable pour l'histoire du commerce de Rouen , et qui porte le titre de Coutumes de la vicomte de l'eau. Outre les éditions partielles qui ont été faites de cet ouvrage au xvi® et au xvii^ siècle, on en connaît plusieurs manuscrits. La bibliothèque publique de notre ville, la bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris, possèdent chacune un manuscrit de ces coutumes ; ils sont tous deux de la fin du xv* siècle ; M. A. Pottier, bibliothécaire de la ville de Rouen , en a deux autres, le premier de la fin du xiv® siècle , le second de la fin du xv« siècle. Mais le plus beau , le meilleur et le plus ancien de ces manuscrits, le type de tous ceux que nous connaissons, c'est le manuscrit de la bibliothèque royale, n** 10391-13,

(1) f^. mes preuves, (oui. de la vie. de l'eau ^ cli. xxxiv, XLix cl pass. ; Magni rot. , Odit. prccilée, p 108, col 2, etc.

qui provient de la célèbre bibliothèque Bigol(l). Il se compose de quatre-vingt-deux feuillets de formai in-18, et en vélin magnifique. Les feuillets 5 et 6 portent en regard deux miniatures , sur fond d'argent, représentant, la première, une Notre-Dame, et la seconde, un Crucifix, d'où je conjecture que ce livre a servi à faire prêter serment. Il est écrit en fort belles minuscules du commencement du XIV® siècle (2).

Les coutumes de la vicomte sont en français, mais nous pensons que les tarifs qu elles relatent étaient originairement en latin. On a la preuve que les très anciens tarifs de Dieppe étaient en cette langue. Pour ne pas sortir de nos coutumes, il nous semble que cette manière de désigner Rouen {RotÀ.y Rothom.), et surtout la transformation curieuse que subit le nom du fermier du poids , dans le ch. XII® (3) , sont une forte présomption en faveur de notre avis. Quoi qu'il en soit, on ne peut nous

(1) C'est celui dont je donne la copie dans mes preuves, pièce XVIII.

C2) M. de Beaurepaire , dans son ouvrage récent sur la Vicomte de l'Eau de Houen (Paris et Rouen, 1856), exprime l'opinion que les Coutumes de la ricomté de VEau ont été rédigées entre les années 1269 et 1500, et en donne des raisons fort plausibles. ( Note de Vcditcur. )

(3) f^. mes preuves , p. 54.

contester, ce semble, que ce recueil , dans les renseignements qu'il fournit , peut être considéré comme se rapportant au xiii^ siècle.

Les coutumes de la vicomte se composent de 73 chapitres, rangés sans beaucoup de méthode et qui peuvent être distribués sous les sept titres suivants:

Titre I". Impôts sur le petit commerce ou relatifs spécialement à la ville (Chapitres 1 , 2, 3, 4, 5, 6, 7, 10, 12, 17, 22, 23, 51, 55, 57, 61, 64, 67).

Titre II. Impôts sur le commerce avec V extérieur (Chapitres 8, 9, 11 , 13, 14, 1 5, 16, 18, 26, 30, 58, 60).

Titre III. Des personnes et des choses franches de coutumes (Chapitres 19, 20, 45, 46, 47, 63).

Titre IV. De la juridiction vicomtale (Chapitres 31 , 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 43, 44, 48, 49, 50, 53, 56).

Titre V. Officiers inférieurs de la vicomte (Chapitres 52, 62, 66, 70).

Titre VI. Usages maritimes commerciaux et locaux (Chapitres 21, 25, 42, 54, 59, 65, 71).

Titre VII. Charges et recettes diverses (Chapitres 27, 28,29,68,69,72,73).

On peut juger par cette classification , dont Tunique but est de donner une idée sommaire du recueil, que tous les chapitres des coutumes de la vicomte n'intére&scnt pas le commerce maritime.

Le vicomte de l'Eau avait des droits assez étendus sur terre, débris sans doute de ses anciennes attributions. Nous n'avons pas à nous en occuper. Nous insisterons , dans cette première partie de notre mémoire, sur les titres II et VI, nous réservant d'en examiner quelques autres dans la seconde, quand nous ferons l'histoire de la vicomte de l'Eau.

L'une des premières questions qui se présentent en parcourant les chapitres du titre II, c'est celle de lumoéson des viiiSj ce que les chartes de la Commune de Rouen nomment modiano{i), La modiniion n'est pas un droit féodal, mais un droit de douane, dont la perception avait pour base le muid [modius) (2). J'ignore la date de son établissement; mais cet impôt remonte au moins à la première moitié du xn® siècle (3), et prouve que, dès cette époque, il se faisait à Rouen un grand commerce de vins. Car alors les impôts étaient toujours en raison directe du développement commercial ; en sorte que quand vous voyez, au xii" et au xni® siècle, un impôt s'établir sur une denrée, vous devez en conclure qu'elle arrive assez abondamment pour

(1) Chéruel, Hist. de liouen^ précitée, t. I, p. 242 el suiv.

(2) V. mes preuves, pièce XVIII, ch. xv.

(3) Chéruel, Hist. de Rouen^ précitée, t. 1", p. 242 et suiv. Charte de Henri Plantagenet : rien n'annonce dans cette pièce que la modialion soit une création nouvelle.

donner l'idée d'en tirer un revenu. On ne se doutait pas du tout, en ce temps-là, du système protecteur des prohibitions. Dans le cours du xiv® siècle, la médiation a pris le nom de coutume du chois des vins, et nous ne saurions mieux faire que de rappeler la définition qu'en a donnée M. Ch. Richard : « La recette du choix des vins était, sans doute, appelée ainsi à cause de la manière dont on percevait cet impôt royal, qui était du 19®. Le percepteur choisissait les trois pièces qui lui semblaient les meilleures, et, sur celles ci, le marchand en choisissait à son tour deux , qu'il reprenait , laissant la troisième au fisc (1). » La modiation se percevait au passage du pont, car dans un arrêt de l'échiquier, de l'an 1277, on l'appelle la modiation du pont de Rouen (2).

Il ne faut pas confondre, toutefois, ce droit avec lepontage, lequel existait en août 1024, alors qu'il n'était pas encore question de modiation. Je le prouve, en faisant observer que dans la charte de rétablissement de Saint- Wandrille, le duc Richard , qui affranchit de toute coutume les bacs de l'abbaye, montant ou descendant la Seine , ne parle point de modiation. « Ils seront francs, dit-il, de toute coutume de pontage ou de travers (3). » Au contraire ,

(1) Episodes de Vhist. de Bouen (xiv« et xv» s.), p. 75.

(2) Magni rot Scacc.^ p. 151, col. 4.

(5) " [Concedo].... Iransitum libemm.... ab omni coustuma

dans la charte donnée par Richard Cœur-de-Lion, le 12 novembre 4189, en faveur de l'Hôtel-Dieu de Rouen, l'affranchissement qui est général aussi^ porte sur les droits de tonlieuou travers, depontage et de modialion (1). Ce sont là les trois droits établis à la fin duxii*siècle, sur la navigation, dansl'étendue du domaine des ducs de Normandie. Lorsqu'en 1204 le vicomte de Rouen reparut, sous le nom de vicomte de l'E^u, la gestion de ces impôts lui revint, sauf le pontage, qui semble bien être resté aux Rouennais, afin de sauvegarder leur privilège de navigation exclusive sur la Rasse-Seine. Néanmoins, le pontage fut supprimé, probablement en 1292, quand Philippe-le-Rel mit la commune de Rouen sous sa main; mais il fut rétabli peu après, puisque, dans les premières années du xiv® siècle^ les marchands de Paris se plaignent au roi que « de nouvel, le bailyfetleviconte de l'yauedeRoancontraingnent les marcheans de Paris , qui mènent par yaue leur marcheandises à Roan, à païer une nouvelle coustume.... pour la réfection des pons de Roan (2). »

pontagii vel transversi.... » [ Jrch. de la Seine- Inférieur e ^ Saint- Wandril le, Caudebec, mat. div. A à Z.) Faudiait-il voir, dans celte mention du pontage, une preuve de l'existence d'un pont à Rouen, en 1024 ?

(1) « Quieti sint... de modiatione, de Icloneo, pontagio.... » (Note communiquée par M. A. Devillc).

(2) Y. mes preuves, pièce XXIX, p. 93.

Ce fut ce nouveau ponlage , dont le tarif a été conservé (1), qui fut vendu aux Rouennais en 1309.

Un chapitre de notre coutume, qui se rapporte presque autant au litre VI qu'au titre II, c'est le seizième intitulé : Des nez et des coustumes qu'elés doivent des marcheandises queilaportent. J'y vois un usage qui ne remontepas,jepense,avantla conquête de Philippe Auguste , le voici : « Quant une nef , feicte en Engleterre , vient à Rouen, si en doit l'on au Roi ni sols , pour les espousailles, et ni sols por le siège , et .x. deniers as sergans. Et se el a esté espousée autrefoiz , si que l'en le puisse veir et aperchevoir par merel ou par signe que ele l'oit esté, ele ne doit que m sols, por son siège, quar tozjours doit-ele son siège, espousée ou à espouser. » Au contraire, la coque de Flandres n'a qu'à prendre congé de vendre et à payer 10 deniers aux sergents. Mais si elle a été faite en Angleterre , elle 'doit être épousée ^ lors même qu'elle appartiendrait à des Flamands. Enfin les coques de Frise (2) ou de Danemarck , ne sont pas même tenues de prendre congé.

Je terminerai cet examen très rapide par la mention de deux usages maritimes qui me semblent

(1) V. mes preuves, pièce XXX.

(2) Dans le langage de ce temps la Frise désignait les contrées comprises entre l'Escaut et le Wéser, cl môme au-delà.

avoir été généralement observés. L'un ( chap. xlii ) est le droit qu'avait tout marinier de retenir les marchandises jusqu'au paiement du fret ou salaire; l'autre ( chap. liv ) rappelle les privilèges des Rouennais au port de Dunegate , à Londres (1 ). Tout navire attaché au quai et n'y faisant rien , est tenu de céder sa place à celui qui est prêt à faire quelque chose. S'il refuse , les sergents du vicomte de l'eau peuvent couper son cable et le faire dériver.

Les intérêts et le genre d'importance, au moyenâge , de la plupart de nos villes du Nord sont écrits dans leurs chartes communales; mais il est peu de ces monuments qui portent un caractère aussi bien marqué que les chartes de Rouen. Il suffit de les parcourir pour voir que le commerce , et surtout le commerce maritime, est aussi bien l'objet principal que le berceau des franchises de notre ville. M. A. Chéruel, dans son Histoire de Rouen pendant V époque communale, a publié et analysé la charte octroyée à Rouen, vers 1150, par Henri Plantagenêt, et traduit ou édité les diverses confirmations et extensions qu'elle a reçues, jusqu'en 1207 ; nous renvoyons à ce beau travail, pour l'étude des textes (2) , et l'on nous pardonnera de n'offrir

^ (1) Chéruel , hist. précitée , 1. 1, p. 245.

(2) T. I, pp. IS à 17; 241 à 233 , cl 101 à 107.

ici qu'une conférence très succincte de quelques parties de ces actes importants. Ce n'est même, à bien dire, qu'une table des privilèges du commerce rouennais , de 1 1 50 à 1 207.

1 ° Confirmation par Henri Plantagenêt, en faveur des citoyens de Rouen, du monopole du commerce avec l'Irlande. Ratifiée par Richard-Cœur-de-Lion , Jean Sans-Terre et Philippe-Auguste ;

2° Promesse du duc de conformer les péages de son port de Dieppe à ceux qu'il lève dans le port de Rouen , en sorte que Dieppe ne soit pas favorisé aux dépens de Rouen. Cet engagement fut annulé par le fait de l'échange d'Andeli contre Dieppe et autres terres , en 1 i 97 ; toutefois , la charte de Jean Sans-Terre reproduit cet article. 11 n'est pas dans la charte de Philippe-Auguste ;

3** Confirmation du port de Dunegate, à Londres, appartenant aux Rouennais depuis le temps du roi Edouard-le-Confesseur. Franchise des marchands de la ghilde de Rouen à Londres, sauf pour le vin et le craspois. Autorisation de commercer par toute l'Angleterre , en payant coutume comme les Anglais. Vers 1174, après la belle résistance de Rouen au roi Louis VII , Henri II ajoute toute liberté et franchise pour les marchands rouennais» tant en deçà

qu'au-delà de la mer. Il leur accorde encore le pri-

vilége exclusif du commerce des vins expédiés par Rouen pour l'Angleterre. Ces privilèges sont confirmés et expliqués dans la charte de Jean Sans- Terre.

Comme on s'y attend , ces dispositions ne se retrouvent pas dans la charte de Philippe-Auguste ; elles sont remplacées par la liberté de vendre en gros et en détail , dans toutes les terres du roi de France, et par une exemption absolue de tous les droits perçus par le roi , sur les marchandises , dans l'étendue des domaines appartenant jadis au roi d'Angleterre. Sont exceptés : le comté d'Evreux, le Vexin normand , Pacy sur-Eure , les terres de Hugues de Gournay, et le pays entre le Pont-del'Arche et la frontière de France , que des traités ou des acquisitions avaient soumis à Philippe-Auguste , avant la conquête de 1204.

4** Défense aux étrangers, sous peine de confiscation, d'acheter à Rouen , sans l'intermédiaire d'un citoyen de cette ville, les marchandises venant d'Irlande , et en général d'outre-mer. Confirmée sans exception.

b"" Défense aux étrangers de mettre leurs marchandises à couvert dtins Rouen. La défense est générale dans la charte de Henri Plantagenêt. Les

chartes de Jean Sans-Terre et de Philippe-Auguste ne font cette prohibition que pour le vin.

6° Franchise absolue pour les citoyens de Rouen, leurs hommes et navires montant ou descendant la Seine. Confirmée sans exception.

7^ Défense de monter ou descendre la Seine, en passant devant Rouen, à moins d'être citoyen de celte ville. Confirmée sans exception.

8° Défense, à peine de confiscation, de charger à Rouen , pour le royaume de France , aucune marchandise , sans l'intermédiaire de la corporation des mariniers de cette ville. La charte de 1207 est la première qui énonce cette prohibition. C'est une précaution prise par les Rouennais contre les effets de la conquête , et l'une des premières traces de la lutte entre Rouen et Paris pour la navigation de la Seine. Nous y reviendrons bientôt.

CUAPÎTIU: X

rouen depuis la conquete de philippe-auguste, en 1204, jusqu'à la moht de philippe-le bel, en 1314.

Il suffît d'observer qu'en 1204 la ville de Rouen s'administrait à peu près elle-même, et qu'elle jouissait de grands privilèges commerciaux en Angleterre, pour comprendre comment l'orgueilleuse commune, suivant l'expression de Guillaumele-Breton, refusa d'abord toutes les propositions de Philippe-Auguste, et pourquoi, lorsqu'elle n'eut plus rien à espérer de Jean Sans Terre, elle résista encore et fit ses conditions. Quoi qu'elle pût faire, c'était un grand malheur pour elle de devenir française ; elle allait inévitablement déchoir, subir au moins une complète transformation. Ce changement pouvait-il être favorable? Il n'y en avait pas la moindre appa-

rence; Rouen affectait, avec les rois anglais, la physionomie d'une république, entourée de petites villes placées sous sonprotectorat;orlesbourgeoisde ce temps-là ne concevaient rien déplus satisfaisant. Un souvenir de cette regrettable époque paraît même encore dans le ton impératif que prit notre ville, lorsqu'en 1235, elle écrivait aux petites communes de Fécamp et de Montivilliers, pour les prévenir qu'elle prenait les moines du Valasse sous sa protection (1).

La conséquence la plus triste de la conquête, ce fut, suivant la remarque de M.Chéruel, la suspension des relations de Rouen avec l'Angleterre et l'Irlande. Jean Sans-Terre, qui avait refusé de secourir les Rouennais , les traita en ennemis depuis leur soumission forcée à Philippe-Auguste ; il déclara leurs marchandises confisquées , les ports d'Angleterre leur furent défendus, et ils furent exclus de la hanse de Londres (2). Du côté de la France, Thorizon était aussi sombre, car on ne pouvait se flatter de lutter

(1) Chéiuel, IJist. de lioiien^ précilée^ t. I, p. 134 et suiv.

(a; Charte de Jean Sans-Terre, du Tan 1206 : « Sciatis quod commodavimiis probis hominibus de Gippewic, XX marcas argcnti quns arrestastis de catallis honiininn de Rothomago et de Cadomo. " Rotulus cl. litl. anno Joli. 7", membrana 6. — Cf. Chéruel, Histoire de fiouen., précitée, t. I, pp. 97 et 112.

avec succès contre les marchands de Paris, que le roi protégeait et qui prétendaient traiter Rouen en pays conquis. D'ailleurs Paris était déjà une ville très considérable , avec laquelle nous ne pouvions rivaliser. La population de Paris à la fin du xïn® siècle a été évaluée à 200,000 habitants (1), tandis que celle de Rouen vers le même temps, ne représentait que le quart de la population parisienne (2). Malgré cette infériorité, les Rouennais ne se tinrent pas pour battus , et nous les verrons défendre pied à pied leur privilège de navigation exclusive sur la Basse-Seine.

Philippe-Auguste, en recevant la soumission de Rouen et des Normands, avait promis de maintenir toutes choses en leur état; une fois le maître , il ne se montra pas fort scrupuleux dans l'observation de ses promesses. Ainsi, en 1207, il entre dans Rouen, comme un conquérant irrité, et cela sans doute pour humilier une ville avec laquelle il avait été forcé de traiter, car il reconnut ses franchises. Quelque temps après, il porte un coup funeste au commerce maritime de Rouen, par sa défense de transporter par eau dans celte ville les vins du Poi tou, de la Gascogne et de l'Anjou; mais, dans l'intérêt

(1) Géraud, Paris sous Philippe-le-Bel.

(2) Chéruel, Hist. de Houcn^ t. 1, pp. 164 et 283.

de Paris et des provinces du .centre , il permet le transport par la même voie des vins du Berry, de la Bourgogne et de la France (4). Politiquement, toutes ces mesures étaient excellentes; il fallait, avant tout, transformer notre ville en ville française. Mais, en fait, de pareils procédés étaient et durent sembler fort lyranniques.

Il faut rapporter à cette période T^lension considérable que prit, dans Bouen, la manufacture des draps. L'activité normande se rejeta sur cette industrie, que Louis VIII favorisa. Ce prince paraît avoir traité les Normands avec douceur , et c'est de lui que notre ville reçut en fief, en 1224, les arrièrefossés de l'ancienne clôture détruite par son père, et le droit de prendre de la terre à foulon dans la forêt de Boumare (2). Mais le passage le plus intéressant delà chartede 1224, est celui qui se rapporte aux quais de la ville. Le roi s'engage à laisser les Bouennais disposer leurs quais comme ils l'entendront ; ils pourront les étendre vers le fleuve, pourvu que le passage des navires ne soit pas intercepté , ce que le bailli royal surveillera. Voilà donc les Bouennais travaillant àcombler l'espace qui pouvait séparer encore de la terre ferme, les trois îlots de

(1) Ordonnances^ t. XI, p. 517.

(2) Chéniel, ïlist. de Rouen^ précitée, t. I, p 266 et suiv.

la Roquette, de Saint-Clément et de Saint-Eloy. Je conjecture que k construction des deux châteaux de nos ducs sur les bords de la Seine, avait commencé cette réunion. En effet, entre les années 1 200 et 1204, Jean Sans-Terre prescrivait au maire de Rouen, de faire avoir à Guillaume de Préaux une place vide, située entre la maison de la vicomte et la palissade de la ville , sur le bord de la Seine (1) ; ce qui prouve aussi que les quais de Rouen, au xni® siècle, n'étaient qu'une levée de terre, soutenue par des pieux. Le port de Paris n'était pas plus somptueux, puisque, vers 1356, le prévôt Marcel faisait palissader la Grève avec de gros pieux , de onze pieds , reliés entre eux par des attaches en fer (2).

On voit, par ce qui précède, que les quais appartenant à la ville s'étendaient, en 1224, à peu près depuis l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la Douane jusqu'à la rue de la Tuile. Ils ne s'étendaient guère au-delà; car d'une part, la charte de Louis VIII, confirmée par Philippe-le -Hardi en 1283 (3), n'a;vait donné que la partie du quai comprise entre le chemin allant de Saint-Candre-le-Viel à la Seine

(1) Magni rot. Scacc. Norm.^ édit. précitée, p. 106, col 2.

(2) Hist. de V Hôtel- de-nile de Paris, par xM. Le Roux de Liucy, iu-40, p. 55.

(5) ChérueJ, Hist. de Rouen^ précitée, t. ï, p. 285 et suiv.

et la ruelle ccmlre le pont, et, d'autre part, nous voyons en 1239, Renaud Marescot, bourgeois de Rouen et paroissien de Saint-Eloi , autoriser les moines du Valasse à attacher leurs navires à son quai (1). Or ce quai Marescot devait se trouver entre l'extrémité inférieure des quais de Rouen et le clos aux Galées. En 12^66, saint Louis ayant fieffé aux Rouennais le marché delà Vieille-Tour et la halle aux toiles, ainsi que les bâtiments, quais et places qui en dépendaient, la ville devint propriétaire des quais, jusqu'au port des bateaux de Saint-Ouen , situé au bout de la rue Malpalu (2). Enfin, en 4283 , elle acquit de Philippe-le-Hardi l'ancien clos aux Galées , compris entre les rues du Vieux-Palais et de Fontenelle; peut-être le quai Marescot lui appartenait-il déjà (3).

La police que la ville exerça sur les quais, depuis 1224, a été l'objet de règlements dont il sera question dans la seconde partie de ce travail.

En lisant ces détails, la prospérité de Rouen au xiu® siècle n'est plus douteuse. La ville se soutenait; sa draperie avait surtout acquis de la réputation.

(1) yirch. de la Seine-Inférieure^ carions du xiii* s.

(2) Id. Carttd. de Saint-Ouen^ p. 56 et suiv.

(5) Je ne fais qu'indiquer ceUe question des quais, que M. Ch. Richard doit traiter à fond dans ses travaux sur la topographie de Rouen.

hans mic liste (](•.•> vill(;s (|iii oiivovaiiMil aux félèbrcs foires (le Champagne el de Brie, Uonen est cilé; ses draps avaient I.'i aunes, mesure de Champagne; 1rs roiez et 1rs (oins, il aunes M . A l'appui de rc'tte liste, on peut rappeler un aete de I2')8 , par lecpiel des marehands de Rouen louèrent à Provins, pour seize ans, mie maison destinée à reeevoir leurs mar cliandises durant les foires de Saint Ayoui 2. Rouen est encore désigne'', commf; ville de (iraperie, dans le Dit fia landii rime', fabliau du xin'' siècle (pji nous fait assister à la foire de Saint-Denis 3y. Les toiles de Rouen, dont le marché se tenait et se tient encore dans le vieux château de ses ducs, gardaient aussi leur ancienne renonnnée. Ajoutons le sel, \vs grains, les fers, les bois de construction et de chauflage , le charbon de bois, le foin, le cidre, et nous aurons la liste des principales exportations de la Normandie ^i;.

Quant aux importations, elles sont indiquées par le manuscrit des coutumes de la vicomte de l'eau de Roue}} ily) , et aussi par le tarif de 1309, pour

(i) R. I., N. 2, 274 bis, N. D.

(2) Bonrquelot, Hist. de Provins, t I, p. 416^ cl mes preuves, pièce XXllI.

(5) Fabliaux de Méon^ t. II, p. 504 et suiv. (4) V. mes preuves, pièce XXX.

;5) V. Clinp. i\, p. 186.

le poiitage; car on sait que cet impôt ne se levait pas seulement sur les marchandises qui ne faisaient que passer sous le pont de Rouen, mais encore sur celles qui entraient dans la ville (i ).

Les coutumes de la vicomte de l'eau nous donnent la liste des importations les plus anciennes. Ce sont : les poissons de toute espèce , frais et salés , dont on a fait jusqu'au \vi® siècle une très grande consommation dans notre ville ; les pelleteries , fort en usage dans la noblesse, et auxquelles même sont empruntées la plupart des couleurs du blason. On sait, en effet, que le vair, le gueule, le sinople, le sable et l'hermine sont des noms de fourrures. Viennent ensuite le fer, la fonte, Tacier, le plomb, Fétain , le cuivre et l'airain travaillés ou non ; les cuirs, parchemins, basanes, cordouans et peaux de toute espèce; les laines d'Angleterre dites de Tortsmouth, les aluns et cendres à teinturier, le chanvre , les cordages, le fil , la cire , les graisses , l'huile de noix, les meules de toutes sortes; le miel, le sel, les chairs salées, les fromages d'Angleterre, les amandes, les hanaps de fust et de madré, les tapis de Reims et les tapis de fd; les guimples de soie et autres merceries ; les vins de la Rochelle et de Saint-Jean d'Angely, d'Anjou, de Poitou et de

(I) V. mes preuves, pièce XXX.

Gascogne, les vins d'amont, c'est-à-dire de France, de Bourgogne (1), etc. Parmi les denrées franches d'impôts, on distingue : l'alun de glace, la poix noire ou coulante, le savon, l'huile d'olive ou de chenevis, les figues sèches, la canelle, le gingembre, girofle, vermillon, bois de Brésil, ivoire, etc. (2). Le tarif du pontage augmente cette liste, entre autres marchandises importantes, du charbon de terre, des brais et goudrons, de la guède ou voide , pour teindre en jaune.

L'objet principal des transits était toujours les vins , à propos desquels nous analyserons le fabliau de Henri d'Andeli , afin de faire connaître les crûs les plus estimés au xiii® siècle.

La Bataille des Vins, tel est le nom de ce petit poème plein d'invention et de vivacité , suppose que le roi de France, après avoir bu un peu plus de vin blanc qu'il n'était nécessaire pour apaiser sa soif, mande à sa table tous les vins. Ce roi, nommé Philippe , et qu'on a conjecturé être Philippe- Auguste (3) , est déterminé, dit le trouvère, à les juger tous et à proclamer le plus digne. Un prêtre

(i) Les Bourguignons amenaient eux-mêmes leurs vins en Normandie , en 1204. ( Ordonnances^ t. XF , p. 290.) (2) ^. mes preuves, pièce XVII [.

(5) Le Grand d'Aussy, Fie prit ée des Français^ l. Il , p. 397.

anglais, qui se trouvait là, une vraie fête folle, commence par excommunier les vins de Beauvais , de Clermont, d'Etampes et de Chalons; il leur défend de se montrer en compagnie d'honnêtes gens. Les vins communs, tels que ceux du Mans, d'Argences, de Chambli et de Rennes s'enfuient à la vue du prêtre; on laisse se disputer ceux d'Argenteuil, de Pierrefite, de Meulent, d'Auxerre, de Soissons, d'Epernai et d'Auxois. Ce dernier, et le vin de la Moselle, se vantent d'abreuver les Allemands. Sur quoi le vin de la Rochelle prend la parole et leur impose silence. «Je repais, dit-il, toute l'Angleterre , les Bretons , Flamands , Normands, Ecossais, Irlandais, Norwégiens et Danois, et, de tous ces pays, je rapporte de beaux eslerlins.» Plus modeste , le vin de Saint-Jean-d'Angely se contente de rappeler, en passant, au trouvère qu'il lui a troublé les yeux. Angoulême , Bordeaux et Saintes se présentent à leur tour avec le bon vin blanc de Poitiers ,

Qui n'a cure de charretiers ,

et les vins divers de la Guyenne et du Limousin. Mais les vins de France soutenaient la lutte. « Vous êtes plus forts que nous, disaient-ils aux vins du midi, mais nous sommes plus savoureux et plus doux. » Cependant le prêtre anglais goûtait de tous.

donnait un éloge à chacun , jurait par saint Thomas et même par saint Martin , anathématisait les bières de Flandre et d'Angleterre. Pour le bon roi Philippe , il couronna pape des mns le vin de Chypre , nomma cardinal-légat (en France?) le bon vin d'Aquilée , et fmit par créer trois rois , trois comtes et douze pairs, que l'auteur ne nomme point; mais il a soin d'exprimer sa prédilection pour les vins blancs de Chûblis et de Beaune(l). Si tous ces vins passaient à Andely, ils passaient aussi par notre ville , soit en montant, soit en descendant la Seine. En voilà bien assez, ce semble, pour justifier l'incroyable quantité de taverniers que l'on trouve encore à Rouen au XIV® et au xv^ siècle.

Il nous reste à parler de la marine rouennaise au xin® siècle.

Les relations commerciales de la Normandie avec l'Angleterre , d'abord interrompues par la soumission de celte province à Philippe-Auguste , reprirent ensuite quelque activité, car les deux pays avaient besoin l'un de l'autre ; mais désormais elles seront souvent troublées par la guerre et par des pirateries réciproques. Par suite, les rapports des Nor mands avec le midi de l'Europe devinrent difficiles, et c'est sans doute aux persécutions des Anglais

11) Fabliaux de Méon , t. I, p. 152 et suiv.

contre eux, dans ces parages , qu'il faut attribuer les sanglantes querelles dont Bayonne fut le théâtre en 1292. Philippe-le-Bel était trop bon politique pour ne pas saisir cette occasion de séparer profondément les deux peuples. Nos matelots eurent l'autorisation de courir sus aux Anglais; ils en usèrent largement. Ce fut dans cette petite guerre , où ils eurent l'avantage, qu'ils pendirent, entre deux chiens morts , un patron de navire anglais. Les hostilités continuèrent sur ce pied. Mais les Anglais ayant coulé bas , avec soixante navires de guerre, un convoi de deux cents petits bâtiments marchands de Normandie, qui étaient allés chercher des vins en Guyenne , les ports normands et bretons armèrent incontinent, et demandèrent à attaquer les Anglais jusque chez eux. Cette flotte prit et brûla Douvres en 1295. Un document rapporté par M. Jal, dans son Archéologie navale [i] ^ fait connaître quel fut le contingent des ports normands. Rouen fournit quinze galères et plusieurs nefs; Caen, seize nefs; Honfieur, trente galères environ; Dieppe, quarante à quarante-cinq nefs; Etretat, quatorze nefs; Cherbourg, huit à neuf nefs.

Du côté du Nord, le commerce maritime rouennais fut mieux traité. Nos navires conservèrent leurs

(1) T. II, p 294elsuiY.

j'clalioiis avec les pelils ports de Waheii et de lUu' , dans le roiilhieii. On a un règlcinenl du \in* siè(;le, pourWal)en, d'après le(piel les navires normands paient à la vicomte, i)Our droit de siège, huit petits tournois I . Dès l'année I iOi , Renaud , comte de Boulogne, avait aHranelii les Kouennais du droit de l(i(jan ou d'épave. ^<Si des marchandises appartenant à des jurés de la connnune de Uouen , dit le comte, viennent enlagandans létendue de mes domaines, elles seront ganh'uîs [)endant trois semaines, durant lescpielles le maire de Rouen pourra les réclamer; dans les trois mois à partir de la réclamation, il sera tenu dejustifierla pro|)riélé, autrement les dites marchandises tourneront à mon profit. Mais si le maire fiiit la preuve dans le délai sus énoncé, je rendrai les marchandises , sauf mon droit de coutume ordinaire (2 . » Cette charte fut confirmée par Philippe-Auguste, à titre de suzerain, en 1205. Une preuve positive qu'au temps de saint Louis, les Rouennais envoyaient aussi leurs navires en Hollande, c'est l'alTaire du bourgeois Guillaume Postel. Ce commerçant rouennais avait été autorisé par saint Louis à s'indemniser, sur ce qu'il trouverait à Rouen en marchandises hollandaises , des

(1) F. Lowandre^ Hist. d\4hhevUle et du Ponthieu, préciiée, t. Il, p. 582.

(2) Chérut'l, Hist. de Rouen ^ précitée, l. I, p. 260.

sommes qu'il avait prêtées à l'empereur Guillaume de Hollande. De là, des représailles exercées sur nos navires dans les ports des Hollandais. Sur quoi les négociants de Rouen attaquèrent leur concitoyen Postel , qui fut absous par le Parlement, en conséquence de l'autorisation que le roi lui avait donnée (1). Ce jugement est une déduction naturelle de ce principe, que le roi, en qualité de suzerain, était maître absolu des biens de ses bourgeois.

Nous ne faisons qu'indiquer ici, pour mémoire, le règne de Philippe -le-Bel, parce que les événements de notre ville, qui s'y rapportent, sont intimement liés à l'histoire de la Compagnie normande, à laquelle est consacré le chapitre suivant.

(1) O/tm, édit. Beugnot, 1. 1. p. 561.

Page 1