‹ Mémoire sur le commerce maritime de RouenChapitre 7 sur 38 · ROLLON EN NORMANDIE · texte numérisé non relu

ROLLON EN NORMANDIE

On a vu que, sous la première race, le moment de la plus grande prospérité commerciale de la Neustrie répond au règne de Dagobert; sous les Carlovingiens , ce moment est le règne de Charlemagne , dont nous allons immédiatement nous occuper.

Malgré l'origine austrasienne des Carlovingiens, et même à cause de cette origine , les princes de la seconde race comprenaient parfaitement que les bases les plus assurées de leur domination ne se trouvaient point en Germanie, mais dans les contrées où l'organisation romaine et l'Église s'étaient toujours prêté un mutuel appui. C'était précisément le cas

de la Neustrie (4). Si donc cette province n'est plus, au vin* siècle , qu'une faible partie du vaste empire des Francs , toutefois elle ne cesse pas d'attirer l'attention des chefs de l'État, et d'être gouvernée avec une faveur que justifie son importance.

Grâce à cette protection , le commerce continuait à se développer en Neustrie, et, comme au temps de Dagobert, nous y voyons, sous Charlemagne , figurer en première ligne les ports de Quentowich et de Rouen; Quentowich surtout, dont les restes n'ont été réellement découverts que depuis peu , près de l'embouchure de la Canche, dans les hameaux de Val-en-Cendre et de Wis-ès-Maretz (2). Quentowich était un marché très fréquenté par les voyageurs et les négociants de la France et des Iles Britanniques (3). Charlemagne y avait établi un atelier monétaire, duquel dépendit plus tard celui que Charles -le-Chauve créa à Rouen par l'édit de

(1) La Neustrie, ou France occidentale proprement dite, était située entre TEscaut, la Meuse, la Loire et la Bourgogne. On' y comprenait aussi la Bretagne , mais nous n'en tenons pas compte dans ce chapitre.

(2) F. G. Louandre, Hist. d'Ahheville et du Ponthieu. t. I", p. 27. La découverte des ruines de Quentowich, dit M. Louandre, est due à M. Ch. llenneguier, de Montreuil.

(5) Cf. (list. de France, t. lU, p. 580 a et 600 b; Prudent. Trcc. Annal. Iiertin., anno 8-42, etc.

Pistes, en 864 (1). La monnaie , que l'on frappait dans ces deux villes, avait un vaisseau pour symbole, ce qui nous semble très significatif (2).

Le bourg de la Canche , car c'est ainsi qu'il faut traduire Quentowich, était la résidence d'un préfet du commerce sous Charles-le-Chauve (3) ; il était, dès le temps deCharlemagne, l'une des principales sources des revenus du fisc. Le moine rédacteur delà Chronique de Samt-Wandrille en rend témoignage, et il devait êtrebien informé, puisque Gervold, son abbé , fut longtemps le receveur général des impôts du royaume. Il ajoute que, vers l'an 790, un différend s'élant élevé entre Charlemagne et Offa, roi de Mercie, l'abbé écrivit à celui-ci pour l'empêcher de rompre ouvertement, en interdisant à ses sujets

(1) Constituimus ut innullo loco alio, in omni regno nostro, moneta fiât, nisi in palalio nostro , et in Quentovico ac Rotomago (quse moneta ad Quentovicum ex anliqua consuetudine pertinet), et in Remis, et in Senonis. . . Edict. Pist., c. 12, ap. Baluze , Capitul. t. II, col. 178.

(2) Leblanc, Traité des monnaies^ p. 102 et suiv. — Wykte-Duerslède, près d'Utrecht, port qui ne subsiste plus depuis que le Rhin a change de lit, fabriquait dans le même temps une monnaie au même type.

(5) Grippo. . . prœfectus emporii Quentovici, jussu prîEcellentissimi régis Caroli quâdam legatione funcUis est, in insulâ Britannica, ad reges gentis Anglorum. (Mirac. S. Wandregisili, auct. anonyme noni sseculi, apud ^cta SS. ordin. S. Benedicti, t. VI, p. 554.

tout commerce avec la France (1). La négociation réussit , car on a une lettre de Charlemagne à Offa , de l'année 796, par laquelle le roi des Francs, après avoir complimenté celui de Mercie sur les sentiments chrétiens qu'il faisait paraître , règle la manière dont seront traités les Anglais qui traverseront la France, pour aller en Italie et à Rome. Nous n'affranchissons de l'impôt, dit Charlemagne, que les véritables pèlerins ; nous y assujétissons , au contraire, ceux qui seront reconnus pour voyager en vue d'un lucre quelconque; nous promettons à tous protection et justice (2).

(1) Gervoldus. . . super rcgni negolia procuralor conslituitur, per diverses portus ac civitates exigens tribiita ac vectigalia , maxime in Quentowich. Unde Offae , régi Anglorum sive Merciorum potentissimo, in amicitiis valde cognoscitur adjunclus. Extant adhuc epistolge ab eo ad illum, id estGervoldum, directae^ quibus se amicum et familiarem illius carissimum fore pronimtiat. Nam multis vicibus ipse , per se, jussione invictissimi régis Caroli [magni ] ad prœfatum regem Offam , legationibus functus est : novissimè verù propter filiam ejusdem régis, quam in conjugium exspostulabat Carolus junior. Sed iilo hoc non acquiescente nisi Berta, filia Caroli magni ejus filio nuplui traderelur, aliquantulum rex potentissimus commotus prœcepit ul nemo de Britanniâ insulà ac génie Anglorum, mercimonii causa, littusOceani maris aUingeret in Galliam. Sed ne hoc fieret, admonilione ac supplicatione venerandi praîdicti patris Gervoldi inhibilum est. {Chron. P'ontanell.^ ap. d'Achery, Spicilegium^ t. II, p. 278, col. 1.)

(2) De perigrinis qui, pro amore Dei et salute animarum suarum beatorum apostolorum limina desiderant adiré, cum pacc sine

J'insiste sur ces détails; ils n'établissent pas seulement les rapports multipliés qui ont toujours existé entre la Grande-Bretagne et la France , mais ils laissent encore nécessairement entrevoir la prospérité commerciale de Quentowich. Or, l'atelier monétaire de Rouen était une annexe de celui de Quentowich ; ne peut-on pas s'autoriser de ces relations étroites pour dire que notre ville était elle-même alors très florissante , et que, si Quentowich a été l'intermédiaire du commerce de Rouen avec l'Angleterre et les pays septentrionaux, réciproquement Rouen devait être , pour Quentowich , le principal entrepôt des denrées expédiées du Midi pour le Nord? Ce rapprochement devient presque involontaire quand on voit les deux villes, en communauté de biens et de maux , depuis le commencement du vu® siècle jusqu'au milieu du Tx®. Dagobertles nomme ensemble, dans le diplôme pour l'établissement du Lendit (1 ) ; les chroniqueurs déplorent en même temps la ruine de l'une et de

perturbatione vadant. Sed si aliqui, non religioni servientes, sed lucrum sectanles, inter eos inveniantur, locis opporlunis, statuta solvant telonea. Negotiatores quoque volumus ut, ex mandate nostro, patrocinium habeant in regno nostro légitimé: et si aliquo loco injustâ affligantur oppressibne , reclamant se ad nos vel nostros judices, et plenam jubebimus justitiam fieri. (Baluze, capitula t. 1, col. 273 et suiv.) (1) V le chap. II, p. 26.

l'autre. En 841 , les Normands prennent Rouen, pour la première fois; ils détruisent Quentowich de fond en comble en 842.

Il nous reste à parler du commerce de la Neustrie avec les autres parties de l'Europe et avec rOrient.

L'amitié qui régnait entre Charlemagne et les princes de l'Orient, chrétiens ou musulmans ; les aumônes que l'empereur envoyait aux pauvres chrétiens de la Syrie, de la Judée, de l'Egypte et de l'Afrique ; les édifices qu'il fit élever à Jérusalem, après que le khalife Haroun lui eut donné le Saint- Sépulcre et le terrain qui l'environne , ne laissent aucun doute sûr l'existence du commerce des sujets méridionaux de l'Empire franc , avec Carthage, Alexandrie, Antioche et Constantinople (4). Mais les Neustriens allaient-ils aussi trafiquer dans ces pays? Il n'y a pas d'apparence. Pourquoi, en effet, s'aventurer si loin, quand les Grecs et les Vénitiens apportaient les soieries et les denrées de l'Orient jusqu'au fond de l'Adriatique, dans la Pentapole, province très commerçante et à l'abri des incursions des Maures de la Méditerranée? (2) Il est donc fort

(1) Œuvres complètes d'Egiiihard, écUt. A. Teulet, t. I«', p. 55, 85 et suiv. (Vie de Ctiarlemagne.)

(2) Cf. ^cta Sanctorum^ Avril, t. lll, p. 355; Bec. dès fJist, de F7'ance, t. V, p. 588.

probable, qu'après la conquête de la Lombardic par Charlemagne, nos marchands allaient jusqu'en Italie, jusqu'à Rome même, comme les Anglais leurs voisins (1). Entre ces voyages et ceux des Neustriens de la fin du vu'' siècle, qui venaient vraisemblablement faire des achats à Lyon (2), la progression est convenable. Mais, si grand que soit, au IX® siècle, le développement de l'empire des Francs, il y aurait, ce nous semble, dé l'exagération à supposer que nos marchands trafiquaient alors au-delà de l'Italie.

Voyons maintenant nos rapports avec les nations septentrionales.

Malgré la singulière destinée de ce marchand des environs de Sens , nommé Samon , que les Slaves- Vénèdes placèrent à leur tête en 628 (3), le Nord était resté , jusqu'au vin*' siècle , un monde peu connu. Il commerçait pourtant avec l'Orient, à

(1) V. ci-dessus, p. 55, note 2.

(2) C'est une induction tirée de ce que les moines de Corbie envoyaient à la même époque acheter leurs épiceries à Lyon. (/^. dans Bréquigny, Diipl. de la première race, p. 411 , le diplôme de Chilpéric II, confirmatif de celui de Clotaire \U et de la reine Bathilde.)

(5) Bec. des Hist. de France^ t. 111, p. 121 et 129. (Aimoin, 1. IV, c. 9 et 25.)

travers la Russie, qu'on appelait alors Garderike (1), et dans l'Occident, avec les Francs et les peuples des Iles Britanniques. Mais l'esprit d'envahissement, qui avait précipité les Barbares sur l'Empire romain, cet esprit dont le christianisme a triomphé tant de fois , animait encore les nations païennes du Septentrion. Il n'y avait de changé dans leurs invasions, que la manière. Au lieu de s'avancer, en multitudes innombrables, à travers les steppes et les forêts de la Russie et de l'Allemagne, les conquérants Scandinaves couvrent la mer de leurs flottilles, et, divisés par petites troupes, tombent à l'improviste sur nos contrées maritimes. Dès le VI® siècle, ils infestaient les rivages de l'Océan germanique; ils s'avancent même jusqu'au Pasde-Calais (2). Mais après la victoire que Theudebert remporte sur eux en 520 (3), ils ne paraissent plus guère sur nos côte^ , soit que cette victoire ait été réellement très grande, soit plutôt que ces pirates aient trouvé ailleurs une proie plus riche et plus facile.

(1) Pardessus, Lois maritimes^ t. I", p. 70 de liiitrod.

(2) M. Depping nous apprend à ce sujet un fait intéressant : rétablissement de l'un de ces pirates , nommé Adroald, pendant le vu* siècle, à Saint-Omer. {Hist. des expédit. marit. des Normands. Paris, 1844, in-18, p. 51.)

(5) Grcgorll Juron. Hist. Francor. 1. lil, c. 5.

Cepondaiil, les Francs, dont la domination n'avait cessé de s'étendre vers le Midi , se retournent au vin*» siècle , à la voix de Charlemagne , et font face aux Barbares. La résistance héroïque que les Saxons opposent alors à nos armes, les guerres et les traités de Charlemagne avec le Danemark, atth'ent notre attention sur le Nord, et nous le font mieux connaître. Un siècle plus tard , Alfred- le- Grand, roi d'Angleterre, achèvera l'œuvre de notre empereur, en faisant rédiger le voyage entrepris par le Norwégien Other, le long des côtes de la Scandinavie.

En rapprochant ces faits des mesures prises par Charlemagne pour la sûreté du commerce maritime, et des causes qui devaient attirer les négociants de la Neustrie vers le Nord, on est conduit à penser que notre navigation ne s'étendait pas au-delà de la Frise. Aucune nécessité ne nous poussait à franchir celte limite. En effet, les Iles Britanniques et la Belgique nous fournissaient leurs métaux ; l'Océan, la Manche et la mer d'Allemagne, les espèces variées de leurs poissons ; quant aux denrées qui ne se trouvent que dans les mers et les contrées septentrionales, comme certaines fourrures, l'édredon, les huiles de poisson, la Frise en était l'entrepôt et nous les transmettait. Cette province avait elle même une marine commerçante,

qui fréquentait les côtes de l'Angleterre (1), et sans doute aussi les nôtres ; ses fabriques d'étoffes de laine étaient en voie de prospérité ; elles tissaient principalement ces draps bleus que les Francs employaient pour leurs manteaux (2). Tout cela nous paraît être un aliment suffisant pour le commerce et les besoins de notre province. Enfin , Charlemagne, en faisant réédifier l'ancien phare romain de Boulogne, en établissant des stations navales sur ce point et aux embouchures des fleuves de la Gaule et de la Frise, atteste l'existence et donne l'étendue de notre commerce maritime (3). Par les soins du grand empereur^ la mer d'Allemagne est tenue libre, la Manche est fermée au Nord, et les Français peuvent naviguer, sans trop de. crainte des pirates, depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'au golfe de Biscaye.

Le commerce et le luxe se développèrent tellement sous ce règne, que Ton s'occupa, en 808, de régler les prix des étoffes et des fourrures. Depuis

(1) yicta Sanctontm, 24 avril. (Vie de saint Ludger.)

(2) Cf. Œuvres coniplèles d'Egiiihard, édit. A. Teulet, I. I, p. 77. (Vie de Charlemagne) ; Mem. de l'Jcad. des Tnscripîions et Belles Lettres, édit. in-12, t. IX, p. 521.

(5) Cf. ficc. des f/ist. de France, t. V, p. 32, 61, 96, 535, 357 ; Baluze, Capitul. t. J, col. 577, 496, 775.

l'établissement des Francs dans la Gaule, c'est la première fois qu'il y est question d'une loi somptuaire (1). Le clergé crut aussi qu'il était de son devoir d'exhorter les marchands à ne se livrer aux affaires qu'avec réserve , à travailler pour plaire à Dieu, et non par amour pour un gain sordide (2).

La mort de Charlemagne commença nos misères. « Malheur à toi , s'écrie le poète saxon qui a chanté les exploits de ce grand prince , malheur 5 loi , France ! tu as perdu ton défenseur; toutes les cala mités vont l'accabler ! (3) » Et en effet, si , malgré les soins et le génie actif de Charlemagne, les Normands n'ont pas laissé de nous brûler quelques villages, que sera-ce sous un Louis-le-Débonnaire, sous un Charles-le-Chauve? Sous ces princes, toute sûreté disparaît pour le commerce , non seulement sur la mer, ce champ des audacieux, comme l'appelle Alcuin , mais même à l'intérieur. Loin de protéger le négoce, les comtes en sorit les persécuteurs ; ils exigent indûment les droits de tonlieu ou de pas-

(1) Cf. Capitul. aurelian., apud Iheodulphi opéra; Mém. de l'Jcad. des Inscriptions et Belles-Lettres, édit. in-12 , t. IX, p. 524.

(2) Capitul. aiirelian. , ut supra.

(3) « Vge tibi , vœ tali modo defensore carenti ,

« Francia ; quam variis cladibus oppriœeris ! » (Poetae saxon., Annal, de vita Caroli Magni,]. V, ad aiin. 81-4.)

sage, arrêtent les marchandises sur les moindres prétextes, et s'emparent des navires et des chariots pour les services publics (I). A ces désordres, joignons la guerre civile , qui se termine , en 841 , par cette funeste bataille de Fontanet , où presque tous les guerriers francs et les hommes libres ayant péri, le royaume resta sans défenseurs (2). Alors, les Normands, qui guettaient leur proie , retranchés dans quelques îles , aux embouchures du Rhin et delà Loire, s'élancent jusqu'au cœur de nos provinces. En 841, sept semaines environ avant la bataille de Fontanet, le danois Oscher trouve la Seine libre. Il s'avance jusqu'à Rouen, prend le 12 mai cette célèbre métropole , dit un chroniqueur contemporain , la brûle et la ruine deux jours après ; puis, chargé de butin, emmenant une foule de captifs , il redescend le fleuve , pille Jumiéges , rançonne Saint- Wandrille et se retire paisiblement. En 845, Rouen est encore dévasté par Régnier, qui remonte jusqu'à Paris , auquel il fait subir le même sort. A partir de 850 , les invasions des Normands

(1) Cf. Piec, des Hist. de France, l. VI , p. 649 et suiv. (Piaeceptum Ludovici Pii de negotiatoribus , ami. 828 ) ; Baluze, Capitul. , t. I", col. 782 , ann. 829.

(2) Bonamy a fait , sur ce sujet , un excellent mémoire inséré dans les Mém. de l^Jcad. des Inscriptions et Delles-Leltres , t. XXVI, p. 397 et suiv. de Tédit. in-12.

dans la SeiiHj sont lies tV»'- que nie s. Liilii) , vn Hl)H , ils s'iUahlissciit dans une île du lleuvo, où ils restcMil ('iri([ ans. {] esl celte île d'Oseelle, donl la posiliun a si lort exerce' la sa^aeil»' de> «Tudils du xvni'' siècle; sans doute parce (pi'ils ne ((jimaissaienl|)as la charte dans laquelle r.ozi.'lin d'Ar(pie'S, londateur, en l'aiinT'e 1030, de la Sainte-Trmiledu- Monl lez-Houen , dninie a ce monastère une- île de la Seine , noinini'-e 'r(U"lioulin (tu Oseelle I .

(lejXMidant , le ti"ait<'' de \'erdun . eonsfMpieiief,' de la bataille de Fontanet , avait attrihu»'', en 8i:j, hi Neustrie à F.liarles-le-(-liauv(^ ; mais cet indigne prince uc jtrenail nul souci de ses sujets, et n'avait pas honte de r('q)ondre à ceux (pii venaient porter plainte des cruaut<'"s des .Normands et des insultes des seigneurs r«''Voltés, (pi'il ne se mêlait point d».' ces afl'aires, et (pie eliaeun pourvut à sa sriret('' 2 . Ecoutons. n(''anmoinb, en ce (pn c(jnccrne la navi-

(1) C'est actuHlIoinent lile de Roclane. /'. le (^artul. de la Sainie-Trinile (Ui-Mont , publie par M. A. Deville, a la fm du f^artid. (la Salnt-licrtin , p. i'22. )

(t2) Témoin une lettre d'ilincmar, adressée à Ciiailesle-Cliauve en 859 : " Per plnrimotiun ura vulgatnr vos dicere quoniam de istis rapinis alque deprœdationihus niliil vos dcbeatis misciilare, iinusquisque sua defendat ut polest... l)i(^t(HB est niihi quoniam clamalores qui ad palalium veslrinn veniunt, nullam consolalionem nec etiam bonum rcsponsuni il)i acripiant. > Ilincmari opéra, t. Il, p. 145 cl suiv )

galion, les capitulaires de Charles-le-Chauve; car, s'ils prononcent la condamnation du petit-fils de Charlemagne , ils nous peignent aussi l'état affreux du pays : les flottes destinées à protéger les rivages de la mer manquent d'agrès ; les gardes-côtes ne font pas leur service ; la navigation des rivières est interceptée par les- machines de toute espèce , qu'on y a placées à fleur d'eau , pour empêcher les Normands de pénétrer dans le pays ; elle est entravée par une foule de péages illicites;' les gardiens des ponts les laissent tomber en ruines , mais font payer le passage; les officiers qui doivent veiller à la sûreté des chemins laissent se multiplier les voleurs et les brigands , etc. (i ) .

Notre ville eut nécessairement sa part des désastres publics. Toutefois , son port n'était pas encore absolument désert en 840, puisque Charlesle-Chauve, poursuivant son frère Lothaire, franchit alors la Seine sur vingt-huit navires de commerce, qu'il réunit près de Rouen (2). Ce fut sans doute, durant cette excursion, qu'après avoir confirmé l'abbaye de Saint-Ouën dans ses possessions et privilèges , il lui donna , pour le luminaire de

(1) liée, des Hist. de France^ t. VIF, p. 617. (Capitul. Caroli Calvi, ann. 8»4, tit. XV.

(2) /i€C. des Hist. de France^ t. VIII, p. 19. (Nithardi histor.)

l'église, la moitié du revenu du port de Rouen (1) ; libéralité dont l'abbaye ne dut guère profiter , car on était à la veille des incursions Scandinaves dans la Seine.

Le sujet que nous traitons ne nous oblige heureusement ni à faire , ni même à résumer l'histoire des expéditions des Normands en Neustrie. C'est un point sur lequel plusieurs savants se sont exercés avec un grand succès ; mais nous croyons devoir rappeler succinctement quels furent ces pirates de qui nous tenons notre nom, nos anciennes lois , et sans doute aussi notre entreprenante activité.

Les Normands n'étaient point des sauvages abominables , comme les chroniqueurs chrétiens s'efforcent de le persuader. Sous le rapport des institutions politiques , la Norwège et la Gaule du IX® siècle se valaient à peu près; mais les Normands faisaient le métier de pirates, c'est-à-dire d'hommes de guerre, de conquérants sur mer; profession pleine de hasards et qui, chez ce peuple aventureux, avide et brave, passait pour si honorable que Haquin , roi de Norwège , divisa son royaume en Skipreidors ou districts d'armement pour la

(i) Neustria pia^s. Audoenus, p. 7, §v. — M. Deville a retrouvé aux archives de la Seine Inférieure un vidimus de ce diplOme.

piraterie (1). Ce sont ces pirates, ces rois de mer, comme ils s'appelaient aussi, qui portèrent, du ix" au XI® siècle , le nom et la domination Scandinaves depuis la Russie jusque dans l'Amérique septentrionale. Qu'on nous permette de rappeler ici leurs découvertes et leurs conquêtes.

Dès l'an 795, les îles Feroë et les Orcades avaient reçu des colonies de Norwégiens (2). Sous le nom de Warègues, ils fondent, vers le milieu du ix** siècle, les principautés commerçantes de la grande Novogorod et de Kiev. En 861 , le pirate Naddodd découvre l'Islande , où des familles puissantes de la Norwège vinrent peu après chercher un refuge contre les persécutions du roi de Danemark, Harald aux beaux cheveux. L'Ecosse , l'Angleterre et l'Irlande reçurent fréquemment les terribles visites des rois de mer. Ils s'établissent en Irlande, à Dublin, à Waterford et à Limerick. Quelques érudits croient que ce fut dans cette île qu'ils entendirent parler, pour la première fois, d'une terre située à

(1) Heims-Kringla^ t. !«' ; Saga af Hakonar Goda, 146. — Longtemps après que les Normands se furent fixés en Angleterre et en Normandie, les ofïiciers de mer, que nous appelons aujourd'hui amiraux et capitaines, continuèrent à s'appeler pirates el archipirates. (Cf. Spelraanni GIoss., p. 460, vevbo pirata ,- ^nn. Gishurn., in Willelmo Rufo, c. 2.)

(2) Notes cxt. d'un travail de M. Petersen, communiquées par M. Michelant.

l'Ouest, appelée la Grande-Irlande, et qui doit être Terre-Neuve (i). En l'an 1000, Leif, fils d'Eric-le- Rouge, partit du Groenland où il était établi, et s'avança jusque sur les côtes des Etats-Unis d'Amérique, auxquelles il donna le nom de Vinland, parce que, dit la Saga, un Allemand , nommé Tyrker, qui faisait partie de l'expédition, trouva du raisin dans ce pays (2). Je ne parle pas des courses des Normands vers le Midi, jusque dans la Méditerranée (3) ; ce qui précède suffît à prouver qu'ils étaient le premier peuple navigateur du nord de l'Europe. C'est tout ce que nous voulions établir pour la suite de cette histoire. Nous profiterons de l'interruption que. les invasions normandes causèrent dans le commerce neustrien , pendant plus d'un demi-siècle , d'abord pour rechercher quelle fut, dans notre province, l'influence de l'état social sur le commerce, du vi** au xi** siècle ; ensuite, pour rassembler sous les yeux du lecteur quelques renseignements relatifs au régime des eaux de la Basse-Seine, avant la fin du xvi« siècle.

(1) Notes extr. d'un travail de M. Petersen , communiquées par M. Michelant.

(2) F. le mém. de M. Christian Rafn sur la découverte de l'Amérique au x» siècle. Copenhague i843, in-S».

(3) Monach. Sangall., De rébus belliciê Caroli Magniy 1. II.

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