‹ Mémoire sur le commerce maritime de RouenChapitre 8 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DKS ABBAYES ET DE LEUR INFLUENCE SUR LE COMMERCE, DEPUIS LE VI® jusqu'au XI® SIÈCLE.

SECTION I.— Considérations générales.

Au milieu de la confusion des hommes et des institutions, qui accompagne l'établissement des Francs dans la Gaule , les évêques , dignitaires ecclésiastiques et civils , élus du clergé et du peuple, avaient acquis une grande autorité. La conversion de Clovis au christianisme accrut encore cet ascendant. Les rois Mérovingiens n'ont rien à refuser à l'Eglise, qu'ils comblent de biens et d'honneurs. Les établissements religieux s'élèvent de tous côtés, principalement dans notre province, dont le siège métropolitain fut occupé, au vu* et au viii* siècle.

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par des personnages qui jouissaient d'une haute influence auprès des rois francs. Entre tous, on doit distinguer saint Ouen , lequel , après avoir été garde du sceau de Dagobert, gouverna le diocèse de Rouen de 640 à 686. C'est du temps de saint Ouen que furent fondées les grandes abbayes de Saint- Wandrille , de Jumiéges , de Fécamp , de Saint-Saëns et de Fleury.

Tous ces établissements étaient prodigieusement riches. Au viii« siècle, Saint- Wandrille possédait 4,264 manses ou familles de colons, ce qui faitplus de 25,000 personnes (1). L'abbaye deSaint-Germaindes-Prés, à Paris, était une véritable principauté dont les revenus , sous le règne de Charlemagne, ont été évalués à plus d'un million (2). On suivait, dans ces monastères , la règle fameuse de saint Benoît, qui astreint les religieux à des exercices corporels; on y travaillait la cire, les métaux, la laine (3) : ils étaient, en un mot, de grands centres d'industrie. Si l'on considère maintenant que les

(1) Spicileglum^ iii-fol. , t II , p. 277, col. 2. {rhron. Fontaneîlense.)

(2) B. Guérard, Prolègom. du Polyptique d Irminon^ p. 903.

(5) Cf. Jeta SS, ord. S. Bened. Ssec. I, pp 246, 635; Saec H, pp. i30, 454, 551, 1006, 1051, etc; SpiciUgium , in fol., t. H, p. 285. {Chron. Fontaneîlense.)

produits el les achats de ces établissements ne payaient ni impôts, ni droits de douane, que tous les moines voyageaient en franchise, parfois même, comme ceux de Corbie , aux frais de l'Etat (1) , on comprendra pourquoi nos villes , les plus favorablement situées pour le commerce, ont existé si longtemps sans posséder l'attraction commerciale qu'elles ont exercée depuis ; pourquoi Charlemagne, tout puissant, renouvela sans succès sa défense , faite aux ecclésiastiques et aux moines , de trafiquer à la manière des marchands , c'est-à-dire d'acheter pour revendre (2). L'empereur tentait là une chose impossible , contradictoire avec le reste de sa politique ; il courait même le risque de détruire sans pouvoir remplacer. On s'expliquera encore comment certaines localités que ne recommande pas leur position , étaient si florissantes ; comment,

(1) Chilpéric H confirmant, en 716, les dons que Clotaire III et la reine Balilde avaient faits à l'abbaye de Corbie, dit que le cellérier et ses compagnons auront droit d'avoir, chaque année, en allant de Corbie à Fos, sur le Rhône, et au retour, 40 veredi ou paraveredi (chevaux publics ou de redevance), 10 pains blancs et 20 d'une qualité inférieure ; 1 muid de vin et 1 muid

de bière, 10 livres de lard , 2 livres d'huile et 1 livre de

g arum ^ i once de poivre et 2 onces de cumin, du sel, du vinaigre, des légumes et du bois en quantité suffisante. ( B. Guérard, Prolégom. du Polyptique d'Irminon^\t. 806.)

(2) Baluze, Capitul , t. I". (Coll. d'Anscgise, 1. 1«', § 22.)

par exemple, la petite ville de Saint-Riquier, en Ponthieu, a été très riche et très peuplée. Saint- Riquier, propriété de la puissante abbaye de ce nom, comptait, au ix* siècle, 14,000 habitants séculiers ; il en contient aujourd'hui à peu près 1,500 (1). Est-ce au temps ou à lafortune qu'il faut attribuer ce changement de destinée ? Nullement , mais à la transformation des mœurs et des lois. La prospérité de la ville de Saint-Riquier, son existence même , étant du fait seul de l'abbaye fondée en ce lieu, la ruine de l'une devait entraîner immédiatement celle de l'autre.

C'est dans ces villes et dans les autres établissements protégés par les immunités ecclésiastiques, que les petits propriétaires et les artisans trouvèrent, entre le vi^ et leix® siècle, un refuge contre la tyrannie envahissante des possesseurs de bénéfices. Mais à la fin , l'esprit germanique favorisé dans ses progrès par les invasions Scandinaves, l'emporte sur l'Église ; les grandes métairies romaines, les villas de Charlemagne et de ses leudes , les fermes et les ateliers des abbayes , s'effacent sous les pas des Normands, et la féodalité

(1) Voir la description extrêmement intéressante de Saint- Riquier au ix« siècle, donnée par dom Mabillon dans les .inn. ordin. S. Bened. , t. II, p. 355.

jette son réseau sur la France. Cette transformation s'opère depuis ta fin du ix* siècle jusqu'à la moitié du XI®. En cent cinquante années , les barrages s'établissent sur les chemins et les cours d'eau , les châteaux s'élèvent, et les villes se remplissent des hommes de toutes conditions, qui n'ont pu prendre rang dans la hiérarchie féodale. Les artisans surtout vinrent chercher un asile derrière les murs des villes; là seulement ils pouvaient espérer de vivre , en exerçant leur industrie.

L'étabHssement des. Normands dans la Neustrie ne paraît pas y avoir modifié , d'une manière sensible, les aperçus généraux que nous venons de présenter. Les différences, s'il y en a eu, sont à l'avantage de l'Eglise, qui s'efforça de restaurer l'ancien gouvernement, et qui trouva presque un autre Clovis dans RoUan , nouvellement converti.

Les successeurs de ce prince suivirent son exemple , et le clergé normand reprit toutes ses exemptions. « V atrium j ou parvis de la cathédrale de Rouen, jouissait, sous nos ducs , d'une franchise absolue ; les marchands n'y relevaient que du Chapitre , et les malfaiteurs y trouvaient un asile inviolable (i). »

(1) A. Chéruel, Hist. de /îouen pendant V époque communale^ 1. 1", c. I", p. 9.

Les abbayes ^\^', Saiiit-()ii«.'ii, (le Saiiil-NVandrille , (i«! récanij) , (le Juiiiié^n?s , renU'i^'rent (.lans une grande ()artie de b^irs biens , recouvièreiit ou nx^'UHî ('(endircnt leurs privih'ges. De nouveaux monastères lurent rond('3S, et en si grand nombre, (}ue (iuillaume-de-1'oiliers, parlant du r('gne de (luillaumele-(!on(jU(''i"ant, r(''|W'te ee (jue Fr(''(l(3gon(le avait dit, à propos de r('^[)iseopal de saint Ouen : (jue la Normandie rivalisait avec la TlK'baïde [)Our le nombiM; de ses religieux 1; mais il ne faut [)as se laisser tromper par ce rapproebement. Ouoi(pi(3 \v, clergé fut encore [vvs rieliê assur(''ment , il avait néanmoins perdu pour jamais son ancienne splendeur et sa toute-puissance , car les bases de la société étaient entièrement cbangées.

SECT10> 11. — Privilénjcs des al>l)ajcs, relatifs à la navi^Mtion.

Parmi les privilèges concédés aux abbayes, le droit de libre navigation appelle plus particulièrement notre examen, en raison de son importance, alors que l'état des routes de terre obligeait à transporter par eau, la plus grande partie des marclian dises, et aussi parce qu'il répand beaucoup de lumière sur l'objet spécial de nos études.

(1) \eustria pia^\nxi.y \K 11.

Le monastère qui jouissait le plus anciennement du privilège de la franche-nef , était celui de Mici ou de Saint-Mesmin, fondé près d'Orléans et doté par Clovis. Saint-Mesmin pouvait avoir jusqu'à trois embarcations, exemptes de tous droits, sur la Loire, le Cher, la Vienne, la Sarthe, la Mayenne, le Loir, la Seine et la Marne (1). On peut citer, comme exemple d'une libéralité grande encore , quoique plus mesurée, le diplôme de l'année 779, par lequel Charlemagne affranchit du tonUeUy dans les villes de Rouen , de Quentowich , d'Amiens , d'Utrecht , de Wyk-te-Duerstède et de Pont -Sain te-Maxence, les envoyés de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et leurs navires (2).

Munis de ces exemptions, les voyageurs monastiques accomplissaient de longues tournées, que la haute piété des premiers abbés savait rendre utiles à l'humanité. Le vénérable saint Filibert, fondateur de Jumiéges, envoyait ses religieux outremer sur des navires qu'il faisait équiper lui-même, et leur donnait de grosses sommes pour le rachat des captifs chez les païens du Nord. C'est ainsi que saint Saëns fut amené d'Irlande à Jumiéges, où il

(i) Bec. des Hist. de France, t. Vr, p. 556 b, c. (2) lîec. des llist. de France^ t. V, p. 742.

sé fit remarquer par sa science et ses vertus (1). Veut-on encore d'autres preuves de la fréquence et de l'étendue de ces voyages ? Voici un diplôme de l'année 7%, par lequel Offa, roi de Mercie, confirme certaines donations de biens, faites dans un port de son royaume, au monastère de Saint-Denis (2). Je ne doute pas non plus que les différents métaux dont saint Anségise revêtit la flèche de la principale tour de l'église de Saint Wandrille, n'aient été achetés en Angleterre par des moines de l'abbaye (3). C'est probablement à ce fait que se rapporte une lettre, dont, par malheur , il ne reste que des fragments publiés par M. A. Teulet dans les œuvres complètes d'Eginhard (4).

En voilà assez sur les temps antérieurs aux invasions normandes ; examinons comment nos abbayes reprirent leur droit de libre navigation, après l'établissement de Rollon dans la province, et celui de la

(1) Acta SS, ord. S. Bened., saec. II, p. 822 (vita s. Filiberli).

(2) Dom Doublet, //is^ de l'abbaye de Saint i^enw, preuves.

(3) Spicilegium, in-fol., t. H, p. 281, col. 1. (Chron. Fontanell.)

(4) T. II, p. 152. Je ne suis pas de l'avis de M. Teulet sur la traduction du mot Signa^ dans ce passage : « Usquc ad locurn ubi Signa confluit in mare. « C'est de la Seine qu'il s'agit ici et non de la Seig, qui ne se jette pas dans la mer.

féodalité dans toute la France. On va voir des fugitifs complètement ruinés, rentrer peu à peu dans l'exercice d'un privilège extrêmement précieux, que le nouvel ordre de choses rendait aussi difficile à recouvrer qu'à maintenir.

Lorsque les moines de Saint- Wandrille revinrent, en 960, dans leur monastère, ils l'avaient quitté, depuis un siècle et plus, pour aller vivre en exil à Gand. Ils rapportaient quelques reliques, quelques titres, mais surtout le souvenir traditionnel de la célébrité et des richesses de cet établissement religieux. Ce n'était donc pas assez de reconstruire l'église et les bâtiments dévastés du monastère, il fallait une restauration aussi complète que possible. La chronique de Saint Wandrille disait, entre autres choses, que le village du Pec, près de Paris, dont l'abbaye était restée propriétaire, lui avait été donné par Childebert II , en l'année 704 ; qu'au IX® siècle, ce village payait une redevance de 350 muids devin; on savait, d'ailleurs, qu'en 853, Charles-le-Chauve avait confirmé l'abbaye dans toutes ses possessions, et notamment dans son droit de franc-passage, par terre et par eau, à travers le diocèse de Rouen (1). Il fallait ressaisir tous ces

(1) Spicîlegium^ in-fol. t H, pp. 267, col. 2 et 285, col. 1 et 2 ; nec. des Ilist. de France^ t. VIII, p. 322 et suiv.

avantages, obtenir même que les vins du Pec arrivassent sans rien payer. C'était là l'idéal du bien ; mais comment l'atteindre , quand la Seine, depuis Rouen jusqu'à Paris, était bordée de forteresses et de péages? A force de soins, ^de temps et de patience, les moines y parvinrent, et non-seulement les moines de Saint- Wandrille, mais aussi ceux de Saint-Ouen, de Jumiéges, de Fécamp et les autres. Suivons-les dans cette vaste entreprise ; car les obstacles qu'ils renversèrent obstruaient également la navigation et le commerce de l'habitant des villes.

Le premier seigneur féodal qui ait laissé passer gratis, devant sa forteresse, les bacs de Saint- Wandrille, est Hugues I", comte de Meulan, depuis l'année 997 jusqu'en 1015 (1). Alors, Saint-Wandrille n'était pas encore solennellement rétabli dans les possessions que le diplôme de Charles-le-Chauve lui avait reconnues , puisque la charte du duc Richard II n'est que de l'année 1024. Il est bon de remarquer à ce sujet, que l'acte de Richard II a une tout autre valeur que la concession de Hugues P'. Celle-ci est une donation à vie, comme la plupart des donations de cette époque ; la charte de

(2) y, mes preuves, p. l.

Richard II reçoit un caractère de perpétuité par la déclaration qui y est faite , que le duc remet l'abbaye en possession de biens qui n'ont jamais cessé de lui appartenir légitimement (1).

Jumiéges, rétabli par Guillaume-Longue-Epée, et qui eut ainsi l'honneur d'être le premier monastère relevé par les ducs de Normandie, Jumiéges rivalisait avec Saint-Wandrille dans la reprise de ses privilèges nautiques ; peut-être même le devançat-il. En effet, Gautier II , comte d'Amiens, de Ponloise, de Mantes et de Chaumont, et l'un des plus grands seigneurs de ce temps, voulant reconnaître magnifiquement l'hommage que les pieux cénobites lui avaient fait d'un fort beau livre, affranchit leurs bateaux du tonlieu de Mantes par une charte de l'an \ 006 (2). Ce fut probablement cette même année que Gautier exempta pareillement les bacs du prieuré de Juziers, qui dépendait de Saint-Père-de- Chartres (3). Saint-Wandrille ne fut déchargé du péage de Mantes que vers l'année 1030, par Dreux, fils de Gautier II (4).

(0 Neustria pia, p. 165 et suiv.

(2) Art de vérifier les dates, in-fol., t. Il, p. 682. (5) CartuL de Saint -Père-de-charlres, p. 170. (Publ. dans la Coll. des doc, inédits, relatifs à VHist. de France. )

(4) y. incs preuves, page 2.

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