TS
< avait appartenu au duc toutes les fois qu*elle avait
reparu (1).
Peu après, une autre tle s'étant montrée, les
moines recommencèrent le débat que l'Echiquier mit à néant. Ils s'adressèrent alors au roi Jean, qui n'était encore que duc de Normandie, et obtinrent de lui, en 1349, la déclaralion que celte seconde île leur avait toujours appartenu (2). Evidemment, l'acte de 1349 ne fut, aux yeux des moines, qu'un commencement de restitution ; car ils reprirent le procès en 1398, « au sujet d'une }le assise en Saine, auprès de Saint- Wandrille, devant le chàtel deVatteville» (3).
En cette occasion , l'abbaye produisit des plans
et des faclunis; elle réunit de nombreux lèmoignages pour déterminer l'étendue de Ule donnée par Théodoric 111 , puis elle conclut ([ue Belcinac commençait , en amont , au fossé de l'Angle, der nière trace de Tancien Ht de la Seine, appelé la
(1) An h (le la rour d'appel de /iotten^ reg. derEchifjiiier, bailL de itoueit.
(S) €f jirchittâ de la Seitte-Infèrieure^ S.- Wandrille, Gandebfe, ll€ Belcinac, niai, diveraea, jirchioeg de la Cour d'appel de itoueny 1*' rcg. de l'Échiquier, bail I. de Rouen, ut supràj Neustria pia^ p. i76. *
(5j Jrcliici s de la ( our d'appel de fiouen^ leg. de r£eliiquier, auuée 15i>b, baill. de Rouen, u» vi", vi.
ISooé, et s'étendait jusque sous le château de Vatlcvilletà travers les prairies (4). Elle demandait, en conséquence , le séquestre de Ttle nouvellement parue. L'Ecliiquier ne voulut point i accorder et raffaire paraît en être restée là (2; .
Nous croirions abuser de la patience de nos lecteurs en insistant plus longtemps sur ce sujet (3). £n eû'et, la question de savoir combien de fois, au juste , la Seine se joua de Tinfaligable espérance des religieux de Saint- Wandrille , importe ici fort peu ; il suflit d'être certain que tous ces écueîls, baptisés du nom de Belcinac, n'avaienl rien de commun que la place ^ peutrêtre, avec i'Sle de Théodoric III.
Il me reste à traiter de la formation des principaux bancs ripuaires de la Basse Seine , depuis la mer jusqu'à Caudebec seulement ; car , au dessus de cette ville, la question n'a pas d'importance.
L'acte le plus ancien que je connaisse sur les prairies du Roule, situées entre Vatteville et Aizier,
(1) Arehiw de (a SeiM'inférieure, S.-Wandrîlle, Caudebec, tie Belcinac, mat. diverses.
(2) ^^reki1iei de la Cour d'appel de Houen, i pgistre de I59S, précité.
(5) Les cotitcstaliuiis (Hil coiiUmii' jusqu'à la fin du \\\v siècle. (V. Dom Dnpicssis, Description de la haute Aormandie^ 1. 1", p. 8S )
est de i année llli. Valleville et sa tour célèbre «ppartenaieni alors à ce Robert de Beaumonl, comte de Meulaa, de qui dépeiidaicnt, dit un coutemporaiû » la guerre ou la paix entre la France et FAngleterre (1) ; la baronnie d*Aizîer était la propriété de labbaje de Fécamp. Le dimanciie \o décembre 4442, Tabbé Roger et Robert de Meulan se rendirent au Roule, que les gens du pays appelaient Les Bancs, et convinrent de partager, à l'avenir, par moitié, ces terres d'alluvion, qu'elles croissent ou décroissent (S). Un autre acte, qui constate les déplacements habituels du lit de la Seine, au xii^ siècle, c'est l'accord de ce même Robert de Meulan avec Jumiéges, qui possédait Norville, en face du Roule. On convint d'abord que, quels que soient les changements de lit, la terre de chacun s'étendra toujours jubqu'à l'eau, suicantla coutume. Quant à la pêche, les bornes en étaient déterminées, tous les ans , par cent vingt pieux fichés au milieu du fleuve (3).
Au-dessous d'Aizier, Jumiéges possédait le Vieux-
(1) Henrici Huntingdoii. de contemptu mundt epist. {Spkihgiwn, in-fol., t. III, p. S05, col. 1.)
(2) .ïrchivi's de fn Seine Inférkui c , cailoa liUioiique de Fëcaut|), charte ci i-; ma le.
(5) >Jrchives de la Seine lu fcricuve^ cari. A de Jumiéges, cliarle culée &4â.
Port et Quillebeuf, du chei' de sa baronnie de Trouville-la-flaulle ; puis venaient les terres de l'abbaye de Grcstain, et enfin Fiqueflenr cl llonlleur, propriétés au xm* siècle des Bertran de Ronctieville. Je ne connais ^ sur ces parages , que la tradition des pêcheurs du Jbauc du Tôt, qui mérite d*ètre rapportée. Us prétendent qu'ils pèchent, depuis trois Siècles, sur leuiâ propres prairies, submergées par la Seine (4).
Sur la rive droite, après IHorville , nous trouvons
Gravenchon, dont le nom seul témoigne des dépôts de sable qui s'y sont formés (2). En iâ08, Philippe- Auguste détiicha de ce petit bailliage royal les marais du Mesnil-de-Gravenchon, autrement dit du Mesnil-sous-Lillebonne , et les donna à Renaud, comte de Boulogne, qui avait des propriétés voisines de ce lieu (3). Cette concession d'un roi, peu libéral de son naturel, s'expliquerait parfaitement en admettant la formation récente des prairies du Mesnil. Dans cette hypothèse, le bailli royal s*en
(1) Noël, Tablcan gtatbtique de la naviffation de la Seine^ depuis la mer Jusqu'à /?o«e?< , conteiiaiiL des vues générales sur le système de sou embouchure ancienne et moderne. Rouen, 1802, p. S07.
(3) DocaDge, verho Grava.
{^) àfagni rotuH ScaecarU .^ormannia ^ édil. Lecbaudé
d'Auisy, l'« partie, p. 160, col. 1.
serait emparé, . au nom du souverain , comme de terres vaines ei vagues ; iriais , sur l'observation du comte qu'elles lui revenaient par droit d'accroissement, Philippe-Auguste les lui aurait abaiidunnées. Les aliuvions ayant continué , elles nécessitèrent une enquêté en U13. Cette fois, ce senties mornes du Vaiasse qui se plaignent de ne pouvoir jouir des vingt-huit acres de prai ries qu'ils tenaient à ferme du comte de Maulévrieri et des témoins déclarent qu*en effet la Seine a formé, depuis près de quarante ans, un banc d'environ uuc demi-lieue, à l'embouchure de la rivière de Lillebonne, de telle sorte que les prés des moines et la navigation de leur rivière sont entièrement perdus (4).
Tancarville na pas de prairies; néannioins nous nous y arrêterons un instant, pour rappeler les droits tout particuliers que les seigneurs de ce fief exerçaient sur la navigation de la Seine.
La famille des chambellans de Normandfe agissait en souveraine à Tancarville. Elle y avait établi un péage, qui rappelle beaucoup ceux d'entre Rouen et Paris. £Ue possédait des bacs pour traverser la Seine, l'un au pied du château, l'autre à Saint-Jeandu-Yal-Hulin, et le troisième à Qudalle. Elle jouissait
(1) Jrchiv es de la Seine 'Inférieure Vaiasse, pan. div. i ie Mesnil-sous-LilkboDne.
(les droits féodaiix de heui iage (1) et d'allégement des navires dans cette partie dangereuse de la Seine , de ceux de pèche et de varech. L'un des quatre degrés de la haute -justice de Tancarvilie, la vicomté de TEau , étendait sa juridiction sur la Seine, entre Quillebeuf et Uonfieur, dans un espace de six lieues. Enfin, tout navire revenant des parties d'ïùeniie, c'est-à-dire d'Irlande, de Zélande ou d'Ecosse, devait aux chambellans un autour qui eût mué, ou 16 sous, et un certain nombre de peaux de ^ martre. En retour de cette redevance caractéristique des mœurs féodales, les Tancarvilie laissaient prendre du bois dans leurs forêts, pour réparer les mâts et les agrès des navires endommagés pendant la traversée (2).
Mais c'en est assez sur cette puissance déchue ;
(1) Dans son Histoire de V/ihhaye de JumiegcSf page fi7, note 1, M. Deshayes définit le heurtage, un droit que le seigneur prélevait sur le capitaine qui avait commis la maladresse de heurter son navire contre un autre. Ceci est une grosse erreur. Le heurtage était Timpôt dû pour Tabordage ou Téchouage du navire sur la terre ou daas les eaux d'une seigneurie.
(2) Cf. Pancai te des droitures de la comté de Tancarvilie , dans V Histoire du Château et des sires de Tancarvilie , par M, A. Deville, p. 331 et suiv.; Coutumes de la vicomté de l'Eau de /i'ou«;i , chap. xvi.Le droit d'autour ne fut supprimé
' qu'eu 1780.
ie banc ripuaire , où s étcnad aiyourd hui i opulenle ville du Havre, réclame notre aUenlion.
L'effet des marées sur les falaises du pays de Caux, la formation du galet, sa marche, son accumulation à Tembouchure de la Seine, tous ces curieux phénomènes ont été décrits et démontrés par Lamblardie de la manière la plus satisfaisante (I). Hais, cette première explication donnée, viennent ensuite les questions de détail , relatives aux accroissements successifs, aux différentes transformations du grand altérissemenl de Leure. * Ces questions sont restées indécises ; nous allons tâcher d'y jeter un peu de jour.
Je n'oserais affirmer, avec les historiens du Havre,
que la Fossa Gairaldi, où une troupe de Normande ^ passa rhiver, en 855 (2) , soit Tancienne crique de Graville ; mais je n'en suis pas moins d'avis que les premières bases de la plaine de Leure étaient formées avant le ix* siècle. Au xii*, les dépôts ne . s'étaient pas encore très étendus, car nous voyons eneore, à cette époque, des salines a Gonfreville-
(1) Mem. sur les côtes de la haiile .\orin(indie ^ comprises entre rembouclmre de la Seine et celle de la Somme , considérces relalivement au galet qui remplit les ports situés dans cette partie de la Maocbe. Au Havre , i7ii9, iii-4«.
(t) Cf» Annales Bertin. , apud A. du Cbesne ^ SerqUores rtr, franc, ^ t. m , p. flOS; Seripi, Norm, MU, vtttrtê^ aiino
rOrcher ei mèuie à Oudalie (I). Toutefois Leui*e existait, même il ne tarda guère à prendre de l'accroisseraent, puisque, le 22 avril 1 269, l'ai clievéque Eudes Rigaud en dédia solennellement l'église (âl).
Un procès, qui fut jugé au Parlement de Paris, en 1299, nous prouve que déjà la Lézarde était fort gênée, dans la dernière partie de son cours, par les sables et les galets. Les habitants de Leure se plaignent, en effet, de ce que ceux de Harileur ont creusé, à leur grand prc'^udice, une tranchée au moyen de laquelle ils font dériver l'eau de la Lézarde dans la Seine.
Cette tranchée avait été faite évidemment pour éviter les nombreux méandres que la Lézarde commençai t à décrire; mais les gens de Leure, qui voyaient leur importance maritime s'accroître en proportion de l'encombrement du port de Harfleur, s'opposaient à tous les travaux qui en pouvaient rendre l'accès plus facile. Le Parlement ordonna une enquête et décida que les habitants de Harileur
(i) Cf. Nmiitria pia , Fiscannum , p. S16; ^ireh, de laSeUi^ Mfiriewre, Valasse , parr. diverses , G. à H.
(d) Cf. yeu stria pia , Gemeticuin , p. 5ft4; Dom T. Dupteaus^ Detcription de la haute P^^ormandie^ 1. 1, p. 194 > et, à la 6ii du votame ^les AddHUme ei CorrecUane*
fermeraient leur tranchée (1). C'est ainsi qu'une* chétive bourgade, qui n'avait été dans l'origine
que l'avant-portde lïarfleur, commença à suppian-
(1) « Cum inter hominei habitaDtes a|Nid Leure ^ ex parte, et hommes habitantes «pud Harefleu , ex atterA, contendo esael mota super eo qiiod dieti habitantes de Leure asserebant diclos loraiDes de Harefleu de noro quamdam trancheyam^fecisse, seindendo terras ab habnlo suo de Leure usqoe ad carsum Secane , et per dietam trancbeyam ducendo aqoam duleem rÎTerie currentis apud nareflcu , eam usque ad Secanam dirigendo , et aiitiquum ac nattiralem cursum dicte dulcis aque, quem habere so- Icbat Df] notuni seu habulum de Leure lolaliter avertendo, in dicti habuli deh imcnliim et huminum habitancium in dicU villâ de Leure prejudicium et gravamen.
« Petentes per nos proonnciari dictam trancbeyam amoveri debere.
« Dictis homioibus de Harefleu contrarium dicenlibus et asse* rentibus se de jure dictam trancbeyam posse fedsse» et' eam ûi statu in que est remanere debere.
« Tandem, visâ inquestà, de mandate gencium nostrarum tune seacarium Rolhomagense tenendum, super hoc factât radonibus et caasis utriusque partis fliligenter auditis et examtnatiâ, quia inventom hiit quod dicta dulcis aqua, secundum naturalem et antiquum ejus cursum fliiere solebat ad dictum crotum seu habulum de Leure, et quod per dictam trancbeyam impeditur et fotaliter avertitur dictus cursus, in dimi babult detrimentum et dictorum habitancium de Leure prejudicium et gravamen.
« Per curie nostre judicium prouunciaium fuit dictam trancbeyam, quatenus avertit et est facta conlia n iiuraïem et antiquum cursum diclc dulcis aque et in détriment uni (]i( li habuli et prejudicium dictorum babitencium de Leure amoveri debere. » (Cûileci. des documents pour servir aTHIst. de France. — Olim, publ. par M. Beugnot, t. llf, part. I, p. II, XXfU.) — Y.aussi CùUect, des Ordonnances^ t.^ll, p. i5S et t. Y, p. 467.
ter une cité célèbre dans les fastes de notre pro- ▼iQce. .
Des^ auteurs, dont ropiniun est d'un grand poids, pensent que la rivière de Harfleur se jetait ancien* nemenl dans la mer, après avoir passé le long des côteaux de Graviiie et dingouville (4). Assurément on pouvait dire que cette rivière , qui a toujours débouché près du Hoc, se jetait directement dans la mer, lorsque le Hoc était beaucoup moins remonté dans la Seine. C'ebi là, je crois, la cause de Terreur. Au surplus , voici sur quoi je fonde mon objection :
Dans un mémoiré , présenté à TËchiquier par l'échevinage de Rouen , en 4403 , on lit : « Que la prévosté de Uaril^ur s'étend depuis la moitié du vieux Uâvre de Leure, en amont, vers Harfleur ; et que la prévosté de Leure s'étend depuis la moitié du vieux Hâvre de Leure, situé au-dessous delà, crique de Gravifle, en allant vers l'aval du côté de Leure (2)/» Ces limites des deux prévôtés, et la place assignée au vieux Havre de Leure, me semblent décisives pour penser que jamais la
(I) Cf. Liinblardie, Mém. sur les cul es de la liant e-Normundlc pu cité, p. 31 à 40 ; ^loël, Navigation de la Seine précité, p.4tiO, note II.
(fi) jireh. munietpaleê âe Ittmm^ liroîr 9â, pièce Vif, art, 4 et 9.
Lézarde n'a. eu la plaine de Leure sur la rive gauche.
Les changements qu'a subis la pointe de la Uève sont un pep mieux connus. On est assez d*accord pour reconnaître qu'à une époque, à la vérité très reculée, le banc de l'Eclat, aujourd'hui à^six cents mètres du rivage, faisait partie de ce cap, anciennement appelé le Quief (chef) ou Groing de Caux, Ainsi la mer a fait des conquêtes considérables sur ce point. £n même temps, elle a enlevé presque tout le ierritoire d'une paroisse et d'un petit port, appelés Saint Denis du chef de Caux, qui existaient au pied de la . falaise, du cdté du sud. La parité de noms, entre le promontoire et la paroisse, a fait . croire que l'église du chef de Gaux était construite sur le banc de l'Eclat (I). Il nous semble difficile d'admettre une situation si éloignée de la côte, en présence d'une pièce qui atteste la destruction, par la mer, de l'église paroissiale, en l'année \ 378 environ. C'est un amortissement, par Charles V, d'une demi-acre de terre, pour coiistruire la nouvelle égUse du Chef de Caux, attendu que l'ancienne est tombée dans la mer (2).
(1) Nopî, Nantigalion de la Seine^ p. 25, et d'autres eacoi'c sout de cet avis.
(S) ^* mes preuves, pièce XI,
Ce pays semble changer de nom en même temps
que la iuer l'envahit elle transforme. En 1 536, c'est le Port aux Bateaux ; plus tard, c'est Sainte-Adresse, dénomination singulière , et qui a doQné Heu & maintes conjectures.
Dom Toussaint Duplessis ét Vabbé Pleuvri disent que le nom de Sainte-Adresse a été substitué, par les marins, à celui de Ghef-de-€aux, parce que cette paroisse sert de guide ou d'adresse aux vaisseaux qui cherchent la rade (4). J'ai eu la curiosité de vérifier leur assertion, et j'ai acquis la preuve que cette dénomination a dû s'appliquer d'abord à la Hève. C*est seulement entre les années 1650 et 4 7(K> que l'on a commencé, dans les actes, à se servir du nom de Sainte-Adresse pour désigner la paroisse de Saint-Denis du Chef-de-Caux (2).
(1) Cf. Dom Touas. Dupleisîs, Désertion dê (a Bouiê-NormanOU, 1. 1, p 39S ; Pleuvri, HiH, du Hwre^ p. 08 et 98.
(2) ^rch. de la Seine- Inférieure y Grâviile, paroisses diverses, A i F.
CHAPIXKE VI.
DEPUIS LAimiVKK De ftOLLON RN NORMANDIE, JUSQCA t'ENTftBE DB GeOPFROI PlANTAGBNET, A RoUEN.
L'histoire de Normandie n'a pas d'époque plus glorieuse que celle dont il s'agit dans ce chapitre et les deux suivants. Sans doute, avant le x* siècle et après lexii't notre province a été féconde en grands hommes de'tout genre ; mais dominée et entraînée par lâ Gaule ou par la France, elle avait vu son actioii effacée dans l'action générale. Ëntre le ix^ et le xiii* siècle, au contraire, elle a vécu de sa vie propre, et ce fut avec un incomparable éclat. Plus tard, pendant les luttes séculaires de la France contre les Anglais, les Normands joueront un grand rôle, et nous les verrons résister, avec leur froide énergie ,
aux désastres les plus accablants; dans la période où nous entrons > le succès couronne toutes leurs entreprises, et seuls , ou à peu près, ils occupent la renommée.
Le récit exact des premiers développements politiques et commerciaux du duché de Normandie eût été sans doute l'une des pages les plus instructives de l'histoire moderne ; aussi doit-on regretter \ivemeiu que les annales de ces temps héroïques aient été écourtées et défigurées par d'ennuyeux rhéteurs, comme Dudon de S.-Quentin, oa par des moines, préoccupés des intérêts de leur couvent, comme Guillaume de Jumiéges.
Quand Rollon débarqua à Rouen, en 944 (1} , sur la petite île de S.-Marlm de la Roquette (2), la ville ruinée ne contenait plus que de pauvres marchands et un peuple sans armes. Ilollon , séduit par la beauté du site et par les avantages de la position , résolut de se fixer en ce lieu, et commença par assurer les Rouennais de sa protection (3). On peut,
(ij Sur la date de l'arrivée de Rolion en Normandie, voyez A. Le Prévost, Notes pour servir à VUist, de :\ormandie, part., p. el suiv.
(2) CeUe île est représentée aujourd'hui par Tenclos, dit la cour Martin, silaé au bas de la rue Grand*Pont.
(5) Dudo, ap. du Chesuc, iHsi, Mormamwr. scriptoretf, |i. 75.
' à la rigueur, expliquer celte conduite, si différente
de celle des autres pirates, par la nécessité où se trouvait le chef norwégien de se créer une nouvelle patrie (4 ) ; mais lorsqu*on voit la principauté normande s étendre rapidement, se peupler d'hommes de tout |in vâ'sans que sa nationalité naissante soit détruite, les lois du prince observées , la culture reparaître dans les campagnes, les viHes elles égli* ses^relevées, les artisans de toutes les professions reprendre leurs travaux avec sécurité, il faut nécessairement accorder à notre premier duc les qualités d un héros, conquérant et législateur (2).
RoUon sut donc se faire obéir de ses sujets et
craindre par ses ennemis. Sa domination paraît même avoir été populaire, et, après sa mort (3), les guerres civiles et étrangères ayant fait leur proie de la Normandie , pendant le règne du faible
' (il Sur les causes de Teul de Rollon, voyez Depping, HUt. âu eofpédit. marit, de$ Normands^ I. IH , c. 2. Nouvelle édii. enliéremeiU refondue. Paris, 1844, in- 18, p. 232.
(2) Cf. Dutlo, ap. Script, rerumnormann. , p. 83; Appemlix allora ad chron. Foalanell., ap. SpicHegium^ io-fol., t H, p.
(5) L'année de la mort de Rollon est incertaine. N. A Deville place sa mort de 986 à 9SS, et M. A. Le Prévost pense qnii fut tué en 929. Cf. Dissert, tur (a mort de JRolhn, par M. DeviUe , Afém. de r^ead, royaU dê nouen, t. XLIH, p. 509); Orderic Vital, édit. Le Prévost, 1. 1(, p. 8, note S, .
Guillauiiie Longue-£pée et la minorité de son lils Richard i*% on regretta plus d'une fois la terrible justice de RoUon, qui avait été la sauvegarde du pays. Le calme ne reparut guère qu* après l'année 946, lorsque les Rouennais eurent repoussé les Français et les Allemands, et que le jeune Richard entrepris le gouvernement du duché (1). Yers le même temps, les incursions Scandinaves commencent à perdre* au grand avantage du commerce maritime, leur caractère purement guerrier (2), et notre province entre en rapports pacifiques avec les peuples septentrionaux. Nous ne citerons pas, à 1 appui de ce fait, une visite que les rois de Danemark, de Norwège et de Suède auraient rendue à Richard I" ou a son lils Riciiard II, bien que Guillaume de Jumiéges s'en porte le garant. Il nous iaut des preuves moins sujeltes à contestation (3), par exemple, la venue à Rouen, tout à la fin du x"* siècle, deSigvalur, sénéchal du roi Olaf Trygwcson; le voyage de ce Scalde norwégien avait même pour
(i) Voye2 sur ce point A. Ctieruel, Hist. de fiouen pendant r époque communale, 1. 1, introduction, p. XLill et suiv.
(ft) Warnkœnig, Hiêt. de la Flandre, etc., t. I, p. I4S.
(5) Cf. Guilï. de Jumiéges, l. \, cH ; Ord. Vital, édit. Le Prévost, t. T, p. 477 ; Xoi'l, Etudes hist. sur les înstitulîons de ta Xormandic, 1" ai t. {Hevue de Bouen) \ Depping, Eœpédil, * des Aorm., édit. précitée, p. 596 et suiv.
objet quelques Iraiisacttons commerciales (4). Rappelons aussi que, grâce aux relations de llichard II dans le Nord, Emma, vicomtesse de Limoges, fut renvoyée sans rançon à son mari en 1 année 4008, après une captivité de trois ans chez les Scandinaves (2).
Ces détails, et d'autres que j'omets, rendent peu croyable cette assertion : que les Normands ne savaient plus, au xi" siècle, de quelle contrée ils étaient originaires (3). Gomment admettre cet oubli , alors que, dans la Basse-Normandie, on parlait encore la langue des Scaldes?(4) 11 me semble plus naturel de penser que nos chroniqueurs n'étaient pas fort habiles en géographie. Du reste , les souvenirs d'une origine commune ne sont pas nécessaires pour expliquer les relations des Normands avec les Scandinaves: car lë commerce des deux peuples, en Angleterre, a dû les rapprocher de bonne heure.
( 1 ) Ed. Frère, Coup-à'aU êur lêê ménuirêlê i» itancê H en
ytngleterre^ p. 9.
(2) Àdhémar de Cliab., ap. Bouquet, Jiec. des hUtorien* de France^ t. X, p. 151.
(S) Deppiog, Eœpéd, de$ tfarm, , p. 599 ; d*après Ihidon , 1. et Gnill. de Jumiéges, 1. c. S.
(4) Hug.Folcaiiâichron. , ap. Haratori , Script, rerum fto/tCL., t. VII.
Wolre commerce avec les Anglo-Saxons est iort ancien; il devait être considérable, car ce peuple produisait peu et demandait beaucoup à ses voisins. Nous connaissons un règlement du roi Ethelred II, promulgué en l'année 979, par lequel les marchands de Kouen, qui apportaient à Londres des vins et du craspoîs (du marsouin), sont exempts d'impôts (4). ^'ous faisions donc, dès ie x*' siècle, le transit des vins de France pour l'Angleterre. Quant au commerce du craspoîs , c'était une très ancienne et très importante industrie, dont nous nous occuperons en traitant des pèches des Normands (2).
Je me trouve moins bien renseigné relativement à la Flandre , avec laquelle d'ailleurs nous fùnies en guerre jusqu'en 966. Mais on doit croire que les Rouennais vinrent commercer dans cette contrée » éminemment industrielle, sinon après que notre duc lUciiard l" eut réconcilié le comte Arnoud II avec Hugues-Capet, en 987 , du moins lorsque Robert-le-Magnifîque eut, en 1028, rétabli bau-
(1) Cf. Leges £lhelredi régi», c. SS, ( du Cange, verho Craspîscis ) ; J. Bromton chronicon , ap. Twysden , hiitor, anglie, seripL t, I«% ooU 197. — Il parait que ces denrées payaient au contraire i Londres, au xn* siècle. Voyez ta charte de Henri riaiilagenet, art. 81 , dans Chéruel, HUt. de Rouen précitée , 1. p. 24! et soiv.
(â) y oyez cti. viir, secliou 2.
douinIVen Flandre, et surtout après le mariage de Guiliaume-ie-Conquérant avec la ûlle de Baudouin V (4). Que si Ton ^eut absolument un acte et une date, il faudra descendre jusqu'en 1202. En cette année, Geoffroi Trentegerons et Roger, fils d'Agnès, marchands de Rouen, étaient en instance , auprès de la comtesse de Flandre, pour se faire restituer une somme d'argent qu'^elle exigeait d'eux (i).
C'en est assez , ce nous semble , pour montrer que
la colonie des Normands de la Seine eut la plus grande part au rétablissement, je dirais même à la création du commerce maritime de la France ayec le Nord. Maintenant^ tournons-nous vers le Midi, car TactiYité normande s'est aussi dirigée de ce côté , et s'y est rendue célèbre par les actions les plus hardies.
Bien que notre commerce méridional ait dû être favorisé par les alliances, qui mêlèrent le sang des ducs de Normandie à celui des maîtres de llle de France, de la Bretagne, du Poitou, de l'Auvergne, de l'Aquitaine et de la Castille, toutefois je ne m'ar-
(1) Warnkœnig , //t>f . de la Flandre, 1. 1 « p. iM et suiv.
(2) Jiotuli liKerar. paten(. in iurri fj/mUncnsi asscrvali ^ ' accurantc Tii. DLFFus-UAnuv, vol. l". pari. p. 31.
râlerai pas à ces coasidéralions (4). J'ai hâte de siiîyre nos pères Jusqu'en Italie el en Palestine.
Que ce fui raiiioui' du gain ou le zèle religieux qui les déterminât, il est certain que Ton vit les Normands, avant Fan 1000, se diriger vers Rome et Jérusalem en iiabit de pèlerins. Raoul Glaber , qui vivait au xi* siècle, assure que Guillaume- Longue-£pée, Richard I'' et Richard II facilitaient, de tout leur pouvoir^ les pèlerinages de leurs sujets, et il ajoute que ces princes envoyaient des présents considérables à toutes les églises » principalement à celle du Saint-Sépulcre. Richard II , surnommé le Bon, qui gouverna notre province entre les années 1002 et 10^, était si bien connu en Syrie , que le^ moines du Mout-Sma venaient tous les ans à Rouen recueillir ses aumônes (2). 11 va sans dire que les pèlerinages en Ita}ie étaient encore plus iréquents. Tout le monde sait que les quarante Normands qui s'enrôlèrent, en 1016, au service des Lombards de Bénévent et de Salerne, venaient d'accomplir, dans la Gapitanate, le pèlerinage du Mont-Gargan. Un autre fait singulier et peu connu , qui démontre Tancienneté des rapports de Tltalie avec notre pro-
(i) Mirce si^l T/Trl 4$ véri/kr Ui iattt^ in-fol., t. Il , cliap- des ducs de Normandie, poiê, Câ) Raoul ûlaber, 1. !«', c. coll. da Gbesne , t. IV, p. 9.
vince, c'est le voyage qu'un habitant de laPoulUe ' lit à Rouen, vers Tan 980, afin d obtenir sa guérison par les mérites de saint Ouen (4).
Nos dues devaient précéder en Syrie et précédèrent en efleltous les autres princes de l'Occident.
£n 403^, RoberUle-Magniiique prit le bourdon des pèlerins et pai lit pour la Terre-Saiiile , Robert- . ie-Frison, comte de Flandre, ne s'achemina vers Jérusalem qu'en 1086 (2). On trouve tout simple, après cela , que les Ii^ormands aient été des premiers À s'enrôler, lorsque les prédications de Pîerrer£rmite appelèrent, en 4095, TOccident à la croisade. C'étaient, du rôste, de rudes pèlerins, et qui ne se faisaient pas faute, chtiiiia faisant, de distribuer quelques bons coups d'épée. A ce titre, ils étaient reiiornincs partout, mais particulièrement en Espagne, en Italie et en Sicile.
Toutes ces expéditions ou pèlerinages , comme on les voudra nommer, ne se faisaient point sans un peu de profit. On racontait au retour ce qu'on
avait appris des usages de ces pays lointains; on
(I) Nmi^na jna, S. Audoaoïis, p. 90, i III.
{%) y. I*«celt«iit article de M. Lud. Ulanne sur les Pèlerînages mnc les Croissdcs, B\blUAkèfU€ 4$ rÉtoïe 4$$ Chartts^ t. n , a^ série , p. 1 et lulf .
montrait les merveilles de leur industrie. Ainsi , en 4077 , Gaillaume Pantol donne à Vabbaye de S.
£vrouU quatre morceaux des plus belles eiofles , brochées d'or, qu'il eût rapportées de la PouiUe. Il est égaloinenl très probable que les iiiaiiieaux de noces de Guillaume-le-Gonquérant et de sa femme étaient venus de TOrienl {{). Pour toucher du doigt les avantages commerciaux que ces audacieuses pérégrinations pouvaient procurer, il faut savoir qu'à Chartres , plus de cinquante années après que les- Normands étaient établis dans la PouiUe, on n'avait pas encore d'idées précises sur la situation de ce pays 11 serait peut-être téméraire d'avancer que 1 lialic correspondait par nier, au xi^ siècle, avec la Normandie ; mais certainement Aouen avait déjà le renom d'une ville très commerçante. Dans
(!) La description de ces manteaux nous a été transmise dans un inventaire du trésor de la cathédrale de Bayenx, fait en 4476. Void le manteau du duc Guillaume : « Ung mantel , duquel le due Guillaume esloît Tcstu quand il épousa la duchesse , tout
d'or lirey, scmey de croisetles et florious dOi , cL le hui l de bas est de or traict, à ymages faictcs tout eiiviron ; ciinobly de ferroaillés d*or emailliés et de camayeux et autres pierres prelieuses ; et de présent en y a encores sept vtngtz , et y a sexante et dix places vuides, ou aultres-foîz avoit esté perles, pierres el fermatilès d'or emailiés. » ( AJém. de VAcaà, des I, et B. L, ^ édit. in-12 » t. XU , p. 572 et suit.
(3l Guérard, Protégamèiiei dti ewtul, 4$ S, Pire de Chartree^ p. fl06.
son discours prétiminaire sur les gestes des Français, Aimoin , religieux de Fleufi-sur-Loire, à la fm du X* siècle» nomme Rouen parmi les cités les plus considérables de l'ancienne Celtique;. Dudon de S. Quentin ne parle de ses habitants que sous ce tilre ; les marchands demcuiaiil à Kuuen ^l) ; et le bourguignon Raoul Glaber, en signalant l'excellente réputation commerciale dont nous jouissions, de son temps, révèle la véritable cause de l'accroissement rapide de nos richesses. C'est, dit-il, une espèce de crime, parmi les Normands, que de vendre une chose au-delà de son prix (2).
Les provinces limitrophes de laNormandie étaient
loin de cet étal florissant; et, pour ne parler que des contrées maritimes , la Bretagne était retombée dans la barbarie ; les petites principautés du Ponthieu et du Vimeu, qui appartenaient aux rois de France, ne possédaient que des stations fortifiées (3) ; Amiens, tour à tour aux comtes de Flandre, de Yermandois et du Yexin, puis objet d'interminables débats entre une foule de seigneurs, comptait dans
(1) Du Chc«ne , iScrijpf . rer, Xormann, , p. 75.
(8) L. I , c. 4; De paganorum plagi»,
(3) Cf. Chron Cenlulense , I. III , r. 27, et I. IV, c. 2i, ap. SpicHegium^ in-ful. , t. Il, [»p. 327, tul. I el545, col. 1; F. C. Loi4andre, Hisl. d Ahhemlle et du i'onthieu , t. II, p. 536.
son sein autant de partis que de prélendanls, et n'oblimia paix qu'en 4485, par sa soumission à Philippe-Auguste. Au contraire, Rouen était tranquille depuis l'année 946; sa population s'était aug ^ mentée promptement, et avait franchi les anciens murs relevés par RoUon. A l'orient de la ville , sous la protection de ses remparts, existaient déjà; au milieu (lu xi^ siècle, quelques-unes de ces tanneries qui, depuis, ont été si célèbres (4). Il est fâcheux qu'on ne sache rien sur la manière dont les Rouerinais furent gouvernés, sous les ducs Richard4e-Bon , Richard III et Robert-le-Hagnifique ( 4002-1035) ; mais je serais porté à croire que ces règnes assez courts, où le pouvoir civil était d'ailleurs contrebalancé par l'autorité ecclésiastique, ont été peu oppressifs. Survint Guillaumele-Conquérant , dont la politique et les victoires allaient porter si haut la destinée et la prospérité des marchands de Rouen.
Guillaume, fils de prince, par son père, et des-
(1) Cf. ChartuL monasl. S. Trimtatis ^ précité, pp. 455 cl 461 i Recherches hist. sur Houen , par M. Ch. Richard , Porte Martinville , p. 24. — On sait que M. Ch. Rîrliaid a réuni les matériaux d'un travail complet sur les agrandissements successifs de Rouen. Nous appelons de tous nos voeux la publication de cet important ouvrage, qui n*est pas seulraient Thistoire militaire de notre ville , mais qui jettera encore une grande clarté sur ses révoliuioiis poUtiqttes et ÎRdustrielles.
cendanl, par sa mère, d un industriel de Falaise, se ressentait excessivement de sa double origine ; il aimait l'argent et la domioalion. iNe nous en plai-, gnons' pas trop, puisque la sûreté des campagnes de la Normandie et nos libertés luuiucipales viennent de là. Pour faire observer la paix de Dieu, introduite dans la province en 4042 (1 ) , Guillaume commença par vaincre deux fois ses barons , d'abord au Yal'ès-Dunes, en 4047, puis à Mortemer, en 4054. Mais ce n était pas assez pour lui; il sut encore appliquer leur activité, aussi bien que leurs revenus, à son plus beau profit et à sa plus grande gloire. Dans cette superbe flotte de quatorze cents navires, qui partit, en 1066, de l'embouchure de la Dive pour la conquête de T Angleterre, sept cent quatre-vingt-un vaisseaux avaient été construits aux frais des principaux seigneurs laïques et ecclésiastiques du duché (2) .
II faut bien qué la conquête de TAngleterre par
lesl^ormands soit l'une des chosQ3 les plus mer-
({) Bénin « Concilia Bothom. prtnkieim^ p. S9. — La paix on trêve de Diea défendait les guerres privées, depuis le soTcil coœhant du mereredi Iwqn'att soleil levant du InndL Gnillàiimele-ConqaéranI emprunta sans doute cette institution â la Flandre, où la première trêve de Dieu fut {urée en 1080. ( Wamkœnig , ma. â$ ia Flemdre , 1. p; 100 et 100. )
i% Ûtd. Viialf eilit le Prévost» 1. 11^ p. las, note.
veilleuses de Thisloire moderne , puisque le premier
de nos hisloricns l a choisie pour sujet de son œuvre capîl«le. Aussi serons-nous bref sur ce grtfnd événement» et tous ceux qui ont lu ou qui liront le récit plein de grandeur auquel il a donné lieu » approuveront notre réserve.
L'installation de Guillaume sur le trône d'Angleterre n*était que la conclusion de la politique de nos ducs, qui s'immisçait depuis près d'un siècle dans les affaires des Anglo-Saxons. Antérieurement à la conquête , beaucoup de Korniands s'étaient déjà établis au-delà du détroit. £douard-le-Confesseur, qui avait été élevé dans notre province, les accueillait avec empressement. Ce prince avait encore amplifié les faveurs octroyées par son père , Etheired II, aux marchands rouennais. Il leur avait accordé, à Londres, un port spécial, nommé Dunegâte (4). On ne voit point qu'après Tavénement de Guillaume, nos privilèges aient reçu de nouveaux accroissements; mais les troubles qui suivirent notre arrivée en Angleterre, étaient à eux seuls un immense avantage. Sous la protcclion de nos annes victoriei|ses, les négociants rouennais durent réa-
(i)Ch. deHtnri Plaiil«g«oet, dans TlNVl. li» i9ïwMi de X.CNniel, 1. 1, p. S45.
User des bénéfices considérables , car les Ânglo- ' Saxons passaient pour posséder beaucoup d'or et d'argent (4). D'ailleurs, il fallut se bàler, tout le monde accourant pour avoir part à cette curée. Orderic Vital a remarqué , en effet, que, dès Tannée \ 070 , les marchés de l'Angleterre étaient encombrés de trafiquants et de denrées françaises (2).
Ën 1080, après avoir donné des lois à l'Angleterre conquise , Guillaume revint en Normandie. Il pensait avec raison que le moment était arrivé de .porter un coup décisif à Tautorité des seigneurs normands. Pendant que ceux-ci prenaient possession de leurs fiefs d'Angleterre, Guillaume convoque à Lillcbonne les états de la province. Cette assenibléCj ce concile, comme on disait alors , a cela de remarquable que les plus riches bourgeois y comparurent , probablement pour la première ibis , à titre de corps politique; que Guillaume écouta favorablement leurs griefs , et qu'il y fit droit , non plus comme un seigneur haut-justicier, mais comme un souverain absolu (3). Il défendit notamment de
(1) Cf. Mathieu FAris , moiit 1067 \ fragment dhio mémoire de M. WMm snr le comioeree ca Ronnuidle, publié dmi la JtevtM de Cùm , 4» année, 1. 1, p. M et luiv*
(») I. VI, ap. ^dm. ferqtf. , m.
(S>Pour avoir le teite complet de rordotmanee deLillebqnne , il faut., ainsi que Ta remarqué M. Chéruel ( Hi$î, de ilewen,
. iroubler , eD quoi que ce fût, les. marciiands dans leur commerce; injonction, dit la chronique saxonne, qui fut si bien observée, quon pouvait voyager en Normandie avec sa ceinture pleine d'or, sans crainte d'aucune vexation (1). A cette époque de rapines et d'extorsions, on n'avait pas trouvé de métaphore plus saisissante que celle-ci , pour peindre ia paix la plus profonde. La même image, ou à peu près, avait été employée pour caractériser les!^ règnes de Frode en Danemark, d'Alfred-le- Grand en^ngleterre^ de notre duc Rollon , de tous les princes enfin dont le gouvernement fut protecteur.
L ordonnance de Lillebonne contient encore une autre décision qui a trait au commerce ; nous voulons parler du monnéage, dit aussi /bua^e , espèce de rente perpétuelle, payée par les roturiers, et moyennant laquelle les ducs s'engageaient à ne pas altérer le titre des monnaies (2). La date de l'éta-
1. 1, p. Lxxi, note a ) « réunir aux articles publiés par Dom Besstn ( tymeiiia Biahom. j»rov. , I* pars , p. 67) , ceux que cite Dom Hartène ( ThuauTiU anecM. , 1. IV, p. ii7-180).
(1) dêê IM. Û€ France , t. XIII , p. 81.
(2) Par une exception fort rare à cette époque , le» duca de Normandie pouvaient feule battre monnaie dans toute l*étendoe de leur principauté. — Sur le /btfa^« , conférez Bnissel , Usagé des fiefs , p. 212-217 ; ^ne. cout. de Norm.y ch. xix j Du Cange, yo Focagium.
- loi —
Llissemeiil du fouage est inconnue. Nous nous rangeons à Tavis de ceux qui pensent qu*U a été consenti , pour la première fois , par Guillaunie-le- Conquérant, en 4080. Alors seulement, la bourgeoisie, formant un corps politique , a pu contracter légalement avec lé prince, et lui payer une concession très importante pour le commerce. Mais nous renonçons à aiiiiicUre que l'établissement du monnéqge soit la cause de h excessive rareté des monnaies normandes. Telle est pourtant ro[)]nioii de H. Lecointre- Dupont. L'habile uumismatisle pense que Guillaume-le-Conquérant et ses succèsseursy ne trouvant plus de profit à la fabrication des espèces, n'en firent plus fabriquer, bien que les ISûfmuiîds continuassent à payer le fouage. Cette partie du travail de M. Lecointre a été réfutée par M. Deville, qui démontre historiquement l'existence des monnaies des successeurs de .Guillaume (1). Aux preuves qu'il a déjà fournies, le savant conservateur des antiquités de notre département me permettra de joindre la suivante , qui rentre dans mon sujet : on lit dans Guibert de Nogent que , lors de la première croisade, les habitants de Laodicée
(1) Cf. letires sur Vhiêi, monét, delà Normandie^ par Al. Le* coîntre-DupuiiL Paris, I8i6 , iii-8» ; Rapport de M. A. Deville sur Touvraj^ de M. Lcaiinli e, dans ta itfQNf de Bouen^ année
ajaiit chassé Robert Courte-Heuse, qui s'était emparé de leur ville, abolirent, en haine de ce prince, rasage de la moqnaie de Rouen (i}.
En regard de cette exportation lointaine de notre numéraire , je placerai le tableau des importations de monnaies étrangères , dans la province , au xi* et^u xn* siècle. Les monnaies maucelles et angevines doivent figurer en première ligne, avec les eslerlias d Aaglelerre , vieiuieiit cnsuiLc les deniers du Perche, de Chartres, d'Orléans, de Châteaudun, de Gien et de Déols , de Vendôme , de Tours , de Guingamp el même d'£cosse(â). Les origines diverses de ces monnaies témoignent de la présence des étrangers en Normandie, et des différentes directions de notre ancien commerce; c*est pourquoi il nous a semblé utile de les mentionner.
La mort du Conquérant, en 4087, mit toute la Normandie en deuil , et surtout notre ville , qu'il avait constamment favorisée. Les Rouennais donc, râmê toute troublée et pleine de défiance sur Pavenir, accompagnèrent en grande alilielion le
(1) Gesta Dei per Francos , L Vli ( coU. Guixot, t. IX , p. 521 ).
{2> Leltres sur Vhist, monèt. d$ la Normandie , précitées , |>p. it et9t«
corps de. Guillaume , qui fut déposé sur un navire et IraDsporlé à Caea(1}. Leurs tristes pressenti' ments n'étaient que trop fondés. Sous Jlndolent RoberL-Courle Ueuse , les seigneurs recommencèrent à piller le vilain et le marchand. Ces désordres , et peut-être aussi le désir de dépendre d*un prince moins rapproché d'eux, poussèrent les. Rouennais à former une conjuration pour livrer la ville à Guillaume-le Roux , roi d'Angleterre.
Ordcric Vital nçus a transmis les détails de cette révolte, qui éclata en Tannée 4090, et c'est Tune des pages les plus diainaliques de ses annales. Nous traduisons seulement ce qui est nécessaire pour cette histoire
Le principal meneur de la sédition était un riche bourgeois nommé Conan. Après la défaite des Rouennais, Conan, qui avait été pris les armes h la main, fut conduit sur la plate-forme de la tour de Rouen , d'où il fut précipité par le frère de Courte-Heuse , iienri-Beau Clerc. Mais d'abord Henri se donna la volupté cruelle de décrire, à
(1) Ord. Vital, ap. A'orm. script., p. 661.
(2) Sur la conspiration de Conan, voyez liouen pendant V époque communale^ t. I, ItUrod,^ p. 77 et suiv. J'ai déjà rité et je citerai bien des fois enodre ce remarquable travail de M. CMniel.
, 1 ambitieux bourgeois , la situation avantageuse de l'importante cité, dont naguère il se croyait le maître. .« Examine bien » Conan , lui dil<il : au midi, « vois se dérouler un parc magnifique, puis une « contrée boisée, abondante en gros et en menu « gibier. Ici, regarde la Seine, ce fleuve poisson- « neux qui vient caresser le mur de Rouen , et « qui , chaque jour, amène des navires chargés de « toutes sortes de marchandises. Contemple cette a ville populeuse , aux superbes rempai^ts , aux «belles églises, aux h6tels élégants, voilà bien « la vieille , la digne capitale de toute la Nor- « mandie(4} I »
L'autre chef de la conspiration , Guillaume , fils d'Auger, ne subit pas le dernier supplice. Comme il passait, après Conan, pour le plus riche des Rouennais, le seigneur de Breteuil s'en empara, le plongea dans un hideux cachot et le rançonna à 3,000 liv., somme considérable pour l'époque;, c'est plus de 300,000 fr. d'aujourd'hui.'
Ainsi les bourgeois battus, torturés, pajèreut encore Tamende; après quoi les deux frères, Robert -Courte-Heuse et Guillaume -le- Roux , se réconcilièrent à Rouen en 4094.
(i) Ordej'ic Vital , l. VUl , ap. Normann. script, y p. 690.
— las —
Depuis lors jusqu'en H35, la ville fui assez tranquille » el comme elle était déjà le port de commerce le plus important du nord-ouest de la France, elle eut bientôt réparé ses désastres. D'ailleurs» elle obtint, des successeurs de Courte-Heuse, le renouvellement el l'extension des privilèges concédés parGuillaume-le-Gonquérant. Plusieurs corporations ' se formèrent dans son sein , sa population prit de nouveaux accroissements, sa bourgeoisie devint riche et puissante. Pourquoi faut41 qu'il ne soit pas resté un seul feuillet des livres de commerce des Robert Louvel , des Geoffroi du Puits » des Guiliaume Coissette, des Robert Gochelin, des Gautier Tïrentegerons et de tant d autres négociants de Rouen , qui marchaient alors les égaux des plus grands seigneurs de Normandie 1
Entre les années 1 4 35 et 1 444, la ville fut tour-àtour la proie des deux partis , qui se disputaient la succession de Henri-Beau -Clerc. Notre conunerce dut en souffrir beaucoup; mais il était trop solidement établi, trop nécessaire pour ne pas se relever au retour de la paix. Ce qui prouve que les Rouennais ne perdirent pas courage pendant ces neuf années de troubles , d'incendies et de famines (4 ) ,
(1) NcuÊîritt pia^ S. Audoeuus, |»p. ft7 el s.
€ est qu'ils les mfirent à profit pour jurer leur commune, el qu'ils n ouvrirent leurs portes à GeolTroi d'Anjou, qu'après lui avoir fait promettre de maintenir leurs franchises (1).
(I) Mouen pendant l'époq, comm. 1. 1, Iiitrod. p. 83 et suit.
CttAPiiliE VII.
Deplis la sot mission deHoli: n a GkoffhoiPla.m agenèt,
iUSQU A LA PRISE DB LA VILLE PAR PuiLlPPB AUGUSTE.
Ce chapitre necomprend qu'ua espace de soixante ans, mais ce sont les soixante plus belles années de l'histoire de Normandie. C'est aussi l'époque où Rouen parvient à l'apogée de sa puissance. La ville, presque triplée en étendue, s'environne alors de nouveaux remparts, et son port devient un vaste entrepôt des marchandises du Nord et du Midi. Elle a une bourgeoisie indépendante, ou l'on distingue de puissantes familles, comme dans les communes de Flandres ou dans les républiques italiennes. La période comprise entre les années 4445 et 4204, méritait doue, à tous égards, d'être examinée séparément.
Du jour où la coiumune iraila avec Geoliroi-Hantagenèt, et'Iui fit jurer de conserver les privilèges dont elle jouissait à la rnoi t de Henri-Beau Clerc , de «ce jour, Rouen fui une ville libre (4). Hais il était nécessaire d'assurer la perpétuité de ce fait, et d'en exprimer catégoriquement la nature et Télendue. Tel est le but de toutes les chartes de commune, telle est la raison de l'acte que les Rouennais présentèrent, vers Tan 4450, à la sanction de leur nouveau duc, Henri II, ûls de Geoliroi et de 1 impératrice Hathilde. Nous extrairons de ce code des privilèges de la ville, au xii^ siècle , les passages qui se réfèrent à la navigation.
Les bourgeois de Rouen avaient le monopole du commerce des vins de France, qui s'exportaient par la Seine et la mer à l'étranger, et réciproquement de toutes les denrées amenées par la même voie,
et destinées pour la France.
Ils avaient obtenu queles^outumes maritimes de
Dieppe fussent identiques avec celles de leur ville. On avait craint probablement que ce port, qui était du domaine ducal et qui avait pris un développement considérable» depuis la conquête de TAngleterre, ne fût avantagé au préjudice de Rouen.
(1) GeofTroi fit son entrée à Koueii le jour de S. Fdbiea vi S. SelMstien («0 janvier )
Nous possédions toujours à Londres, comme au temps d £douard-le*CoQfesseur , le port de Dunegâte (1).
Ceux des bourgeois qui étaient associés de la
Ghilde ou coniréne des marchands de l'eau Jouissaient, à Londres , d'une franchise absolue , pour toutes leurs importations, excepté pour les vins et le craspois Ces bourgeois associés étaient traités sur le même pied que les Anglais, dans tous les ports et marchés de l'Angleterre : ils ne payaient que les coutumes royales. •
Enfin le commerce de la Normandie avec l'Irlande était concentré à Rouen. On ne pouvait équiper qu*à Rouen les navires destinés pour cette île, et ceux qui en revenaient étaient forcés de venir débarquer dans notre ville, dès qu'ils avaient ■ dépassé la pointe de Guernesey. Cherbourg , seul , avait le droit d'envoyer un navire en Irlande, une fois par an (3).
(i) V. le chapitre précédent, p. d8.
(a) Le vin et le craspois étaient francs, au conti aire, en 879. Voyez le chapitre précédent. Sur la baiise desnutichan^i», voyez le chapitre IX.
Z) Nulhu mereator transeat Rothoma^gum eam mercihirâ suâ , per viam Seqoans , vel satsmn vel deonain, nisi eivis Botho-
UUIKHIMS lliwall*
Nnllua extraneiis emat merces illanim .nayinm, nec aliarum
Ces privilèges, ces franchises causaient une grande afAueoce dans notre port» aussi ies historiens du XII* siècle, Ordéric Vital (1) et Guillaume de Newbridge (2), par exemple, ne parlent-ils qu'avec admiration dû commerce de la ville. Hais rien n approche, pour le fond comme pour la forme, des vers que M. Ch. Richard a récemment signalés et dont il a fixé la coiTiposilion entre les années 4447 et 4454. J'essaie de traduire :
if. Rouen ! noble et antique cité , ville puissante et belle, dont les Normands ont fait choix pour leur
qiUBvenérint de iiUrà marc, nisi per manus hominum Rolhomagi; si quis autcm hoc fecerit, medietas merdmonii erit mea (t. e, diieis) et alia medietas hominum RoUmmagi, pro forisfocto.
GoiuiietudinesDepiHe aint aîmiles consaetQdiiiilius Bolhoroagî, in tdôneo.
Ipai dvea RoUtomagi habaaat apud UndoDium portum de Dune* gâte, aient haboeront a tempore Edwafdi régis...
Hominea ftothoraagii qui À glitidi aunt mercatorum, aint qoieli deonml eooaaetndtna apod Loodonium^ niai de «ino et de craaao piace. Lieeat eia ire, enm mereibua suis, per ooiDca nondinaa Anglix, salvis legalUraa eonsoetudînibiia régis:
Nulla navis, de tota Normanniâ , débet eschippare ad Iliberniain, nisi de Rothoroago, exceptâ unâ solà, cui licet eschippare de Cœsarisburgo , seniel in anno. Et quaBeuinquc invi» de Bibemiâ vcneiit, * x quocaput de Gernes trRnsicnt, Kullioinagum veniat. (Voyez la j/ièce entière dans V iJistoire de Jiotien pendant l'cpoqtte communale^ t. I, p. 241 et siUv.)
(i) EdiU le Prévost, L H, p. 324.
(S) Bans le i7«c. des hi$t. de France, t. XUl^ p liS.
capitale, el qui reçois, d'une impératrice, un magnifique o]nemept(l). 0 Rouen! tu eâ semblable à Rome, autant par le mérite que par le nom; si l'on dte , en effet, une seule syllabe de ton nom latin de Itothoma, tu t'appelles aussi Moma (^), C'est toi qui as lutté avec la Grande-Bretagne, qui en as triomphé el qui la tiens asservie. L orgueilleux Anglais, le froid £co6sais et le Gallois farouche , les mains élevées vers toi, te présentent leurs tributs (3}. »
L'éloge aurait été incomplet , si le poète n'eût célébré notre établissement dans le midi de l'Italie.
(I) AUittion au pont «pie Hatliilde faisait alors oonstniire sur la Seine.
(â) Ord. a dit t • Rodomus, qiiasi Roroanonim domiu. •
(Edit. précitée, t. IT, p. 524.) On pent encore remarquer que les sous ileUoueii s'a[)pelciientdes Jloniesicns ou des fioumoit. Mais ce qui justifie le mieux le rapprocliemeut, c'est te désir qu'on avait d'en faire un.
(S) RotfKNna nobilifti urbs antiqua, potcnSf speetosa, Gem Noimanna sibi te préposait dominari ; Impetîalis honorifloesUa ft super omat ; Tu Kome siinma^ Um mHae «pungaprobitate, RoChoma, simediom removes^ et Rova voearis.
Virilma acta tnîs devicta Sritannia servit ; Et tHmor Anglicns elSeotosalgldiis et Calosevus Munis, protensis manibus, tibi débita solvunt.
Voyez route la tirade dans la Notice sur Vancienne bibliothèque des échevim de la ville de Bouen^ par M. Ch. Riciiard. Rouen, 1845, in-S«, p. 57.
Il exalte donc la puissance et la sagesse du roi
Roger II, et montre son royaume eu relations avec l'Europe orientale, avec l'Asie et l'Afrique. Il n'est point question, dans ce morceau, des rapports des sujets de Roger avQc notre province , et, en effet, rentratnement universel des peuples étant alors d'Occidenten Orient, les Normands des Deux-Siciles ne devaient guère visiter la mère-patrie (1). Au contraire, nos excursions en Italie et au-delà se multiplient beaucoup au xii* siècle; elles donnent même lieu aux plus longues traversées que les marins du moyen-âge aient accomplies, aux voyages de nos vaisseaux, depuis la Manche jusque dans la Terre-Sainte.
Examinons ce point important d'histoire maritime.
Si, dans le précédent chapitre, nous n'avons pas voulu soutenir que les Normands commerçaient dans la Méditerranée, au xi« siècle, c'est que nous tenons à ne rien admettre par coigecture. Toutefois, jious ferons observer que dès le ix* siècle , les pirates Scandinaves avaient couru les côtes de l'Espagne, du Portugal, de la Provence et de llta-
(1) n faut dire pourlant que Bohemond, pi iiiee d'AïUioche, vint à Rouen en 1106. { Aec. des hût. de France, t XII, p. 775 U.)
lie ^4); qu'un siècle après leur élablissemenl en France, ils élaieut allés combalire les Maures, dans la Péninsule (2). Nous aurions encore pu tirer parti d*un fait rapporté par Albert d'Aix. £n 4097, dit cet annaliste, lorsque les croisés venaient de s'emparer de Tarse, en Cilicie, une flotte, montée par des marins hollandais, flamands et normands, vint mouiller devaiit la ville. L'aiiiual en ciief, nommé Guinimer, était de Boulogne ; il parcourait la Méditerranée depuis huit ans. Reconnu par Baudouin , frère de Godefroi de Bouillon, Guimmer consentit à entrer, avec ses vaisseaux, au service des croisés (3).-
Malgré ces indices, nous n'affirmons pas qu'avant Tannée 4400 , le commerce du nord-ouest de l'Europe ait franchi le détroit de Gibraltar, mais nous ne saurions faire la même concession pour le zu® siècle.
On lit dans le grand ouvrage de M. Pardessus ,
(1) Cf. Jtec. âei hiit, de ftanee^ t. VU, p. 155 et». ; Mém, de V^e. iuL€t B.'L.^ édit. in-ia, t. LXVIII, p. 488.
(2) Cf. Ghron. S. Petd Vivi Senon. (itee. dei hUi. de Pt,^ t. X, p. 823); Oré. ViUil, é^l. le Pnvost, 1. 1, p. 181, note, et t. Il, p. 401, note.
(5) Legrand d'Aussy, Notice sur l'état delà marine en France..., {Mém, de VAc^ dei Se, morales et politiques^ t. U, p. 327).
9ur les lois maritimes de tous les peuples , qu'en 4204, un comte de Flandre ayant été élevé sur le
trône de Consiuiitinople, tout aussitôt les ports de l'Arobipel furent visités par les navigateurs fla* mands, et par ceux des pays voisins (1). Comment donc le savant professeur a-t-il pu , imprimer, que les Européens du Nord-Ouest n*ont pas trafiqué dans la Méditerranée antérieurement à Tannée 1 200? Est-ce que des raisons semblables à celles qui amenaientles Flamands dans l'Archipel, en 4204, n'attiraient pas, au xu* et peut-être auxif siècle, les Anglo-Normands dans les eaux delà Sicile? M. Pardessus a dit ailleurs: « L'Océan n'étant alors, ni le chemin de l'Inde, ni celui de l'Amérique, la mer vraimeal importante était la Méditerranée (2). » p ou il faut conclure, ce nous semble, que les navigateurs du septentrion ont dû chercher, de bonne heure, à pénétrer dans ce grand lac, , qui recevait les produits du monde entier.
Il y a une époque pendant laquelle les voyages de nos vaisseaux dans la Méditerranée étaient nécessaires et profitables. Elle précède les longs
périples de ces flottes vénilieiuies, qui apportaient en Flandre les marchandises delOrienl; elle est
(1) Lois marîtimei^ t. II, IiUrod., p. 83 et »• (S) 1(1., il)id., p. S.
aussi antérieure à l'usage, établi par les Français,
de s'embarquer, pour la croisade, à Venise, à Gènes, à Marseille ou à Aigues-Mortes ; elle répond au m* siècle. Alors nos vaisseaux trouvaient avantage à ' conduire de^ pèienus jusque dans la Palestine, et à se charger, pour le retour, des denrées du pays. C'est, en effet, au xn® siècle que les épices se répandent en JNormandie, selon le témoignage de Raoul Tortaire, moine de Fleuri-sur-Loire, qui vint à Caen entre les années 4106 et 1135 (1). On sait de plus, par Siméon de Ourham, que les habitants de . Pontaudemer, assiégés par Henri PS en 1123, avaient enfoui, dans la crainte d un pillage, leur or, leur argent, leurs habits précieux^ le poivre, le gingembre et les autres choses de cette espèce (3). Raoul Tortaire nous apprend encore que Henri donna aux Gaennais de grandes fêtes, où figuraient des lions, des léopards, des lynx, des autruches et
des chameaux (3) ; or, il serait diûicile.d admettre, pour répt)que dont il s'agit, le transport de ces ani maux autrement que par mer. Enfin le Juif Benjamin de' Tudèle, qui revint de ses voyages en 1173,
(<) Mém. de l'y^ic. des L et B.-L,^ édit. in^lS, t. XXXVIf, p. 559 et suiv.
(a) Sim. Dimelni* hist. ap. Twysden, CoH* des hitt, d'^tt* ^lef«, p. S80.
(5) Jlf^iiî. de VAt. de$ h el otraprà.
- tl6 —
raconte qu'il avait vu à Alexandrie des peuples de tous les royaumes chrétîeDs» entre autres des Normands, des Poitevins, des Angevins el des Gascons, -e*est-à-dire les sujets de toutes les. provinces de
France soumises alors aux AnglorNormands (1).
Le Portugal élail uii lieu de relâche, pour nos vaisseaux, dans ces grandes traversées. C'est là que s'arrêtent, en 4 147, les deux cents navires frisons, flamands et anglo-normands, qui se rendaient en Syrie , et auxquels les Portugal» durent la prise de Lisbonne (2} ; c'èsl aussi sur les côtes du Portugal que viennent faire étape, en 44d4, les soixante-trois navires anglo-norjiiauds qui devaieal se joindre aux galères de Marseille, frétées pour la croisade par Richard -Cœur-de-Lion (3). Mais il semble que ces parages étaient infestés par des corsaires mauresques, qui pillaient les convois des - navires marchands, car nous voyons les négociants de la Flandre, de l'Angleterre, de la Normandie et de la Bretagne se réunir pour exercer des représailles sur les villes maritimes des Algarves et du royaume de Séville. L'expédition partit des bouches
(1) ifcm. de l Acad. de» I. et B.-L^x. LXVIII, p. tfi5.
(2) Rob. de Monte, Appendix ad Siyebertum, ad ann. 1147. L'auteur de cette chronique, Robert de Tiiorigny, abl»é du Mont* Saint-Michel, était de cette expédition.
(3) Note cominniiiquée par M. A. DevUle.
de rSscaut, en 41 te, et se rendit à Lisbonne, après
avoir touché les priocipaux ports de la Manche et s'yétré grossie de quelques voiles. Avec trentequatre autres bàiimeius , qui lavaient devancée, eile vint assiéger Silves, détruisit Cadix ^ marché déjà célèbre, où s'échangeaient les produits de l'Afrique et de l'Espagne, franchit ensuite le détroit et aborda à Marseille (4).
Les excursions dans lesquelles nous venons de suivre les Normands, nous ont entraîné bien loin
du port de Rouen, mais les plus hardis navigateurs du midi de TEurope vont nous y ramener. Vers 1200, nous trouvons que les marchands génois, Jâcobo de Isola, Grimaldo Vicecomiti et Ugo Drappario, amenèrent au roi Jean Sans-Terre, en faisant le tour d^ TËspagne, sans aucun doute, des balistes de la Ligurie (2). Recherchons avec ces étrangers, qui s'arrêtèrent dans notre ville, quels étaient, k la fin du xn* siècle, les éléments principaux du commerce maritime des iNoruiands.
A l'occasion delà belle. défense dé Rouen, assiégé par Louis YII en 4174, Henri II étendit encore
(i) De fieiffeubeit, iteiat. anc. delà Mgigueeidti fintugal^ p. 8 ; diaprés une chronique, publiée par Vabbé Gaaaera, dans les Mém éê VAc, du Se. de TWîn, série II, t. If, p. m.
(9) àiagni rotuliScaeeurii yarnuuuUm, édit. de M. Léehiudé d*Âuisy, part. I, p. 109, coL 9.
les privilèges des beurgeois (1). Il les aUranchit de tous impôts, en deçà et au-delà de la met (2). Ainsi rAngleterreJ'Aquilaine et l'Anjou furent désormais absolument ouverts à leurs spéculations, et les eiceptions relatives auoommerce des yins-et du eraspois , à Londres, se trouvècenl supprimées (3).
11 est probable que les bourgeois reconnurent la libéralité de Henri 11, en se soumettant, dans la capitale de l'Angleterre, àunecoutamey nommée JJrou de Prise, que le roi exerçait déjà à Rouen, comme duc de Normandie (4). On peut croire, du iiioms, qu'il s'agit déréglementer un usage ancien, dans ce passage de la charte de Jean Sans-Terre : « Les citoyens de Rouen, sont libres dé vendre leurs marciiandises dans toutes nos possessions, sauf notre droit de deux tonneaux de vin sur chaque navire qui aborde à Londres, avec une cargaison de cette denrée. Xa prise aura lieu dans l'es huit jours qui suivront la déclaration , faite à notre bailli , de l'arrivage d'un navire de Rouen, chargé de vins. La valeur de la prise devra être remboursée au mar-
(1) Voyez sur ce siège, Vliist. communale de r.oxteny précitée, 1. 1, p. 20 et suiv.
(2) !(]., ibid., p. 247.
(5) V. ci-dessus, p. 109.
(4) De viiio aluuijus civium Rotiiomagi, quodad servitiiim ducis capictar, qiiarlus denarius non cadat. (Charte de liitO euv., dans l7/t«t. eomm. ûe Bouen^ t. J, p. S44).
efaand, quioze jours ajM^s )a vente du reste de la
cargaison (1).
Learelationade Rouen avec Londres, la RoeheHe et Bayonne étaient nécessairement très actives. Outre les vins de l'Ile-de-France et de la Bour* gogne« les Rouemiais transportaient eQeore' des blés en Angleterre (â); ils prenaient en retour des cuirs bruts (3) , du plomb (4), de Tétain (6) et
(I) Cives Rothomagif nbicamqae venerint id t«min nostnm, eum mercaturb sqU, «luecmnqtie siiit, e«B padfioè «t qaîete veadant ad detall^gium vet alio modo.... Salvâ nostrâ prisâ vinonim sttorom, qoaai haboimapiid Londoinaa, ad opua noatmi, ad baienduBietdonàiiduna, vIh iioa placaarit; otimiad vcndeodum, acilicet de onaquaque navigatâ viai duo dolia... id eleetionotn ' nosirara et ad advenantnm. Quum alla vfnalUhitfiavia vendita fueiuit, pretium illoioim vinorum que habebimus intrà quindecim difâ intégré rcddatur. El vuluinus qu6d prisa illa lîaL iiitià ûc(o dies, post([iiain illi qui vina illa adducent scire facieiit ballivo iiosUo, qui prisarn nostiain fartet aptitl Londonias; et nisi inlrâ islum tcimliiuni i(à fîat^ex lune prfdicti cives de cis faciant quod voluerint, absque liccntià ab aliquo capiendà. (Charte de Tan 1200). Hut, communale de fiouen, précitée, 1. 1, p. 252 et s.
f2) Cf. Magniroi. Scacc. Norm,^ éd. préciiéc, p. 110, ool. 2; Muli lUierarum patentium in ttirri Londmeim Oiiervaii^ aecoraDte Thona Duffua-Bardy, vol. I, para 1, p. SS.
(S) Cf. Mt^roê. Seaec. Norm,^ p. 119, ool. i; Deppîng^ Hia.ê$ Horman^f i&uê h règne dê GuUUmmÊ'h'^)(mq¥i* mut al deseê iucceMawra^ t. il, pp. 487 et 458.
(4) iïac. â0ê Mal. de Ftane*^ t. XIV, p. 014. .
(5) Défenae aux évéqnea de Nomaandie de bénir dorénavant doacalieea d*étaln,àniokia que la néeéaaîlé dn lien oèlear paraiaao de toute évidence. (Goneile de 11S9, dans Ibsaeville, BîU, wmmaire de ZVomMmdlé, t. II, p. 175).
du sel (1). Ils liraieiii de Tlrlande des fourrures et notamment de la martre (2). D'autre* part, Bayonne recherchait le froment de la Normandie; la Gascogne et le Poitou nous expédiaient leurs vins (3}. Le continuateur de la chronique de Sigebert a même conservé le souvenir d'une grande tempête, qui s'abattit, en 4477j sur une véritable flotte, chargée pour la Noruiaudie de vins du Poitou. Il y eut plus de trente navires de perdus (4).
Après la navigation, qui était la plus ancienne et la plus importante des industries de Rouen, la tannerie et la cordonnerie tenaient le premier rang. Il exisUil, nous l'avons dit, des laniieries près de la ville, au milieu du w* siècle, toutefois ce n'est qu'un siècle plus tard que les tanneurs paraissent réunis en corporation. « Sachez,. dit Henri II, que j ai accordé et que je confirme, à mes tanneursde Rouen, leur ghiide, leur tan et leur huile, ainsi que leurs autres coutumes et droitures, desquelles ils jouiront en toute liberté , tranquillité , plénitude et hoa-
(1) Diîppicig, Hist. de Norm., précitée, t. II, p. 458.
(2) Toui iiavii'e revenant d Irlande à Rouen devait un timbre on paqnetde peaux de martres au duc de Normaadic. (Charte de 1150, àmsVHisl. comm. de Rotten^ t. ï, p. 244.)
(5) Cf. Magnirot. Scacc. norm.^\i, 125, col. 2; Rot. Utt. patent, précités, p. i; Depping, Hùt. de Vorm,, t. 11, p. 457. (4) fiec. des hist, de tr, , t. XUI, p. 5âil.
neur (1). » La corporation des cordonniers et savelîers doit ètreplos ancienne que celle des tanneur»; elle fut confirmée par Henri (2). On sait d ailleLirs que les cordonniers ou plutôt eardoumnien tirent leur nom du maroquin ou cuir de Cordoue, dont ils fabriquaient des chaussures (3). C'était le cuir le plus estitné, etlabasaùe» avec laquelle trairatllaient les savetiers , était regardée, en comparaison du eordouan, comme une matière de vil prix (4). Dans le dictionnaire de Jean de Garlande, composé vers Tannée 1080» on voit que le maroquin se fabriquait dès lors dans nos villes; mais l'importation de celte industrie n cmpêchaitpas de faire encore usage du véritable eordouan. Les Anglo-Normands con* naissaient particulièrement, au xu"" siècle, le eordouan vermeil de Malaga (5).
A la même époque, il y avait, à lioucn, des fabri-
(1) V. la charte entière dans VHUt, communale de liouen^ 1. 1, p. 54, note 2.
(S) , V. la charte dans le Glossaire de du €ange, au mot Corte . $arU,
(5) Iste luo dictas de nomine Coiii ib t pelles, Hic iiiveas, aller protrahit iuUé i ubras.
(rAeocIti/yicarm. 1. 1, p. 138.) (4) Géraud, Parti sons PhUippe-le-Bel, pp. 491, 49SeC MM).
(8) Helega civilas, nbi fit copia de eordowan Yermeil. (Rug. de ffoveden , in Richardo T, ap. Savill , ffee des hist. d*Jnglet,y p. 715.)
cants de draps, qui tiraient sans doute leurs laines de l'Aogletenret et tout ce qui leur était nécessaire
pour la teinture, de la Gascogne, de la Castille et de Gènes. Voici le passage de l'enquête de 14 99, qui prouve rexistence de ce métier, dans notre yitle : « Lorsque Hobec rompt ses digues, tous les louions et teinturiers, qui habitent sur cette rivière et qui y possèdent des cuves à fouler et des chauduères, doivent se rendre en personne, ou envoyer un de leurs serviteurs sur le lieu ilu dégât, pour aider les meuniers à le réparer (4). »
Nosprincipalesexporlations, en France, étaient le sel et le poisson frais, salé ou fumé. On a un accord, conclu en 1180, entre les marchands de Rouen et ceux de Paris, duquel il résulte que nous apportions habituqllementdusel dans la capitale du royaume (2); . d'autre part, les articles Slet 3de la charte deGathon de Poissy, pour le péage de .Mai sons-sur-Seine, ne permettent pas de douter que les bateaux parisiens nevinssentchercher àRouen du sel et du hareng (3).
(1) Cirographtim de constietuilinibus molendmorato Rolhomagi. {^eh, de VEmpire^ J. 2i3, n« i.) (8) y. mes preuves, n« XtV.
(3) Lelins par Itsequelles Phîlîppe-Aiigoste confifmef en Ii87, raccord fait entre les marchands de Teau de Paris et Galhon de Poissy, seigneur de Matsons-sur-Seine. {BecuHl deêorionnaneef
des rois de France^ l. XII, p. 287.)
Le sel fopmàit une branche importante du revenu
des seigneurs normands. Dès le miiieu du siècle, il y avait un grenier h sel féodal à Graville (I)* INos plus riches salines étaient à Bouteilles et à Bieppe(2),à Harfleur (3),.à Leure (4), à Honfleur (5) et à Touques (6); les salines de Caudecôte {!), d'Oudalle (8), d Orcher (9) et de Yaraville (i 0) étaient moins productives.
Mais aucune industrie n'avait alors autant d'ini-
portance c^ue la pêche et la salaison du poisson. Les
espèces» nommées dans les chartes, sont : le mar-
souin (craspois), l'esturgeon, le congre, le maque-
(1) Neustria pia^ Vallis-mons, p. 872.
(2) Cf. /d , Fiscannum, p. 216; Ciemclicnm, \). 524 i Valacia, p. 854; fhartul.mon. S, TVinilatis, jii ( ( ite, p. 422.
(3j Cf id.y Ibhl.^ p. 216; Gallia christ, nooa, t. XI, Imtrumcnta, col. 52G et suiv.
(4) M., Getnrticum, p. 524 « Valacia, p. 894.
(5) /d., ihid.^ p. 523.
(6) Bibliothèque de V Ecole des çharUi, t. I, f* série,
(7) ChartaL mon. S, 'JlfwU0tiêt précité, p. 4S8. (S) iVeiii/n'apjii, Fiscamiutai,p.SI6.
(S) Kso Willelmas de Ausgervilla... ooncestt nuHUicbb [B. M. d« Voto) duas, cùm redierinl, salifias^ inter vallem S. Ereh^ niKidl etâttrricber» et ortum qaemdain Bub falenâi jaxtà eaadem nlidas» que in elenoeiotin dédit eis Itob. de Anegert ili* , pater mens... Actom anno Doroiiti MCCXVI. {^rcK de la Seîne'fnfé* rieure, ^alaete, parr. diverses : Gonfreville-l'Oreber.)
(10) Neuêtria pia, GemeUcana, p. 395.
reau, le mulet, la plie et surtout le hareng [1). Le grand nombre de donations faites à nos monasières, est une preuve qu'on trouvait ce dernier poisson en abondance sur toutes les côtes de la Normandie, depuis le Tréport jusqu'à la baie de Saint-Michel. ' Dieppe, Poiilaudemer et Fécamp étaient renoaunés pour la salaison du hareng» Dès l'année 4030, l'abbaye du Mont-Sainle-Catherine-lez-Rouen, reçoilde Gozelin d'Arqués un parc à poisson (fisigardum)^ cinq salines et cinq masures, situées à Dieppe et soumises à une presUUiun annuelle de cinq milliers de harengs (â). £n 4 4 54 environ» Henri II accorde à la léproserie de Rouen, six milliers de harengs, im putables sur les revenus de la vicomté de Dieppe (3), et, à Guillaume Crespin, une masure, dans la même ville, franche des droits sur les harengs , maquereaux, mulets et autres poissons (4). Les redevances en hareng, que les comtes de Meulan percevaient à Pontaudemer , paraissent encore plus considérables, puisque les donations de ces seigneurs s'élèvent, pour la seconde moitié du xii'' siècle, au total
considérable de vingt-quatre milliers de harengs (5) .
(1) Noêl, Hiêt.deê Piehes^ t. î, pp. 258, 26Set96S.
(2) Charlut. mon, S. Ttinitaiis^ précité, p.
(5) Noël, Hiti. d€$ Pêches, Preuves, no 23.
(4) /rf., p. 262,1101e I. *
(3) Cf. Nmttria pia, Valacta, p. 884; Noël, iHst. des Pêches^ Preuves a»* 17, S8, :m et 48.
' Fécamp passait pour le port de mer où Ton pré-
* parait le mieux ce poisson ^ on disait, en commun proverbe , Harmt de Fesquant, pour signifier des
harengs par excelleiice ('l ).
telles étaient les bases principales du commerce des liormands à la lia du xii® siècle. On se fera , du' resta, une idée précise deTactivité de leurs affaires, par la comparaison suivante: en H80, la ferme de la vicomté de Rouen et ses annexés rapportaient au duc près de 6,000 livres (2) ; en 1298 , cette même ferme payait seulement au Trésor, 4 ,600 livres; en 1299, 1,625; en 1301, 2, 062 livres (3).
Cet état' florissant de la Normandie lui faisait des envieux î les privilèges de Koueu offusquaient surtoutlesrois de fiance, etgénaientle développement
de leur capitale. De là ces guerres", qui deviennent incessantes, depuis l'avènement des Plantagenèts jusqu'à la conquête de la province par Philippe- Auguste. De là encore un long procès, dont nous parlerons plus tard, et qui fut, entre Rouen et Paris , un combat à la plume , alors que les deux
(1) G. A. Crapelet, Proverbes et dicians populaires^ etc.,
• p. it7.
(9) Magni rot- Seacc. iVon»., édit. précitée, p. 22, eol. I et S.
(5) Bïbl, /mp., suppl. latin, înt. 110, foltos 68 r*, 10 r*, 97 r», 4S r* et iil v*.
villes» sujeUes du môme prince, ne pouvaient plus, batailler autrement. Mais d'abord montrons que,
parmi les moUis de la lutte à main aj-mée, se trou- * vait l'intérêt commercial.
Les Normands étaient à peine établis sur la Basse-Seine, qu'on pressentait les embarras qu'ils allaient donner, en fermant la seule grande voie naturelle qui mettait les provinces du nord de la France en communication avec l'Océan. Yoilà pourquoi nous voyons Louis d'Outremer s'efforcer d'un cftté de reprendre le territoire que Charles-le* Simple avait cédé à Rolloti, et, de l'autre, essayer de rétablir, par le port de Wissant, les anciennes relations commerciales de la France avec l'Angleterre (4). Ces deux projets, dans lesquels échoua Louis d'Outremer, furent repris et exécutés par les rois de la troisième race. Ainsi, Hugues-Capet renouvelle, dans le Ponthieu, l'essai tenté à Wissant. Le moine Uariulfe, se plaint, en effet, de ce que le roi s'était emparé de plusieurs propriétés de Saint- Riquier, et notamment d'Abbeville, qu'il avait fortifié (2). Gomment expliquer cette iiyure du premier
(1) «I Ludovicus rex, naritinm laca petens, qaoddam castrum portumque supra mare, quem dicunt Guisum, restaurare nisus Mt. o (Flodoardi bist. ecel. Remensis, ann. S58, ap. ifec. dei
(3) Cbron. Centalense, ap. Spîeile^umi in-fo1.,t. Il, pp.5fi7, col. i, et S45, col. i.
capétien envers TEgUse, sinon par la volonté de déiendre , contre la Normandie et la Flandre , la seule province maritioie où les Français enssent
un peu d'autorité?
Mais on ne tarda pas à comprendre que Rouen , par suite de Finsuffisance du Ponthieu, ^tait le seul port de Paris. Alors, comme il s'agissait de l'avenir tout entier, ce n^est plus seulement de la jalousie qui anime les Français contre les Normands, c'est . de la haine (4). Il parait que Tune des manifestations les plus énergiques de ce dernier sentiment fut
le siège de Kouen, en 4 4 74. A cette occasion, notre archevêque s'était écrié : « La France entière est conjuré^ pour la perte des iXormands (2). »
Outre la guerre» la politique et l'argent jouèrent leur rôle dans la soumission de la province. La
politique commence à se montrer dans TaccueU fait en France à saint Thomaa de Cantorbéiy , dans les excellents rapports que les rois en chape , qui siégeaient à , Paris» entretiennent avec les évéques et les abbés de la Normandie et de l'Angleterre. Ainsi Louis YII» à la croisade, pense à se ménager
■ (i) Cette différenoe dVxpression se remarque dans les bbto* riens. (Cf. Gaill. de j'umiéges , L. VII, c. S«; Ord. Vital, L. VU )
(2) Leltre de Roliou, arclievéque de r.oiitii, a l'évéque de Sens. (Bessin, Concilia hothom, prov^^ S* pars, p. 30.)
la faveur des églises normandes^ et il écrit aux régents de son royaume de donner à son intime ami^Arnould, évêque de Lisieux, soixante muids de son meilleur vin 4'Oriéans (4). Le même prince gratifie le monastère de Saïui-Ihomas de Gantorbéry de cent muids de yin, à prendre tous les ans dans sa châlellenie de Poissy (2). Tout porte à croire qu'il accorda , aux mariniers de Rouen , le privilège de reinuii ter jusqu'au Pec avec leurs bateaux, afin de s*attacher celte puissante corporation (3). Pour Philippe-Auguste, avant de conquérir, il acheta
autant qu'il put des domaines en Normandie. £n 4490 et 4495, il acquiert, de Richard de Vemon, la
châtellenie de Yeroon et la seigneurie de Longueville (4) ; en 4496; il force Robert, comte de Leicester, à lui céder pour rançon la châtellenie de Paci- 8ur>£ure; en 4200, Amauri , comte de Glocester, lui vend le comté d'Evreux (5). Enfin le vii désir du roi d*avoir un port sur la Rasse-Seine parait dans se$ deux traités avec Jean Sans-Terre. Dana Pun, il se
(1) Legrand d'Âussy, l ie privée de.^ Fr.^ t. III, 3.
(2) jérch. de VEmp. , J. 653, pi. 52.
(5) Ordonnances des^Roit de Fr.^ t H, p. 455.
(4) A. Le Prévost , Dkt* des nom de H9u du dép. dê l'Eure^
(8) Cf. Diicarel , Jniiq, ^mgUhNorm,^ p'. 5M7 de la tradoct,; Gréard, Mim, mut U TUrg el Dang§r^ p. 99 et s.; Oepping, HiH, de iVorm., t. If, p. 550.
fait donner toute la rive gauche du fleuve ; dans
r au ti c , il exige au moins le petit port de Quille- ' beu£(4).
Contre des projets aussi constammeiU poursuivis, et justifiés, en dernier lieu, par la conduite lâche et méprisable de Jean Sans-Terre , que pouvait une seule ville? Rien sans doute; cependant les Rouen* nais se préparèrent à la résistance. Ils avaient vu leur cité triompher tant de fois des Français, qu'ils la croyaient invincible. Ils se troippaient assuré* ment, mais comme se trompent des gens de cœur. Kouen fît donc ses provisions pour un siège (2), et attendit l'ennemi , sans s*émouvoir des nouvelles , qui arrivaient à tout instant, de la soumission de quelque ville normande à Philippe-Auguste.
Philippe était maître de toute la province, Verneuil et le Pont<le-r Arche exceptés, lorsqu'il vint attaquer Rouen (3). Le siège fut très meurtrier et dura plus de quarante jours, après quoi la ville promit de se réndre, si elle n*était secourue, dans lin mois, par Jean Sans-Terre (4).
(1) Depping, Nist. de Norm., t. If, pp. 52B rt 409.
(2) JioMi m, pat. précités, pp» 8, 13, 2C», 2A, 30, 59, 61 et '
im.
(3) Nie. Trivetli cbron. ^p.^^leghtm^ io-foi., 1. 1)1, p. ISO,
coll.
(4) Trévedu juin tS04. Voyei Vain, communale 4e fiomn^ U 1, p. S8 et soiv.
Ce prince , qui n*estiihait une province ou une ' ville que par l'argent qu'il en pouvait tirer, prit à peine le temps d'écouter nos envoyés. Il avait pressuré la I^ormaudie , vendu les droits des ducs sur les étauX' du marché de Rouen, sur les foires du Pardon S. Romain et de N.-D. du Pré, sur le bois et le charbon, sur le poids de la ville; les plus riches bourgeois étaient ses créanciers; Bieppe, Fécamp, Moaiiviiliers et flarfleur, Andeii et Arques lui avaient adieté des communes ou de$ franchises commer* ciales (4); de tout ceci, Jean Sans-Terre conciut que la Normandie ne valait pas la peine d'être reprise, et que les Rouennais lui proposaient une mauvaise affaire. Sur le refus du roi Jean de secourir la ville, les bourgeois furent bien forcés d'exécuter la con* vention faite avec Piiiiippe-Auguste.
(1) Cf. BatuH chartanm in turri LondiMMi mérvofi, acciiranteThoma Duiftn-llardy, vol. I, pars I, pp. 3, 21 , 33, 65, 70» 106 et IIS; Aol. RU. ckuuartm^ p. 50; i?ol. HU^ptimî., pp. 13, 14, as et 30; ortfoimoiieM âu Bol» dê Fr.yX IV, p. 696.