XIII
Gomme contraste à cette exclamation joyeuse
des pillards, Ernest de Frèville cite la l)u1ie du pape Urbain V (9 juin 1365), qui contient une terrible éoumération des excès commis par les grandes Compagnies ; « Le sang innocent, y disait le pape, crie vers nous; elle crie aussi la multitude déplorable des veuves, des orphelins, de tous les malheureux exilés et dépouillés. De toutes paris s'élèvent les cris des églises violées et incendiées, des monastères abandooqés, des nobles et des plébéiens , des. riches et des pauvres. » Et ailleurs : «11 est notoire pour tout le peuple chrétien que certains fils de malédiction qui , prenant les armes, s'appellent Compagnies {societates) j semblables à des païens , se sont livrés à d'horribles attentats ; assemblage oodIus de toutes les nations, ils se réunissent non pour entretenir la société, mais pour la dissoudre ; ils braient les moissons et les maisons, coupent les vignes et les arbres, enlèvent les animaux et tout ce dont ils peuvent s'emparer. Enivrés d'une fureur insensée, ils n'épar* gnent ni rang, ni âge, ni sexe; ils égorgent, avec une rage farouche, et les hommes qui défendent justement leur famille et leur patrie , et les femmes, et les vieillards, et les jeunes gens, et les
eujaoU au l>erceau. lis désUouoraol les vierges , même celles qui soDt consacrées an Trèsliauti et insulteot les leœœes mariées , saos épargner les plus illustres. Après avoir assouvi kur brutale passion , ib les traiueot k leur suite et les coDtraignent de les servir comme des esclaves (1). »
Après ce tableau général, Ernest de Frévilie
uous fait suivre, de 1367 à 1369, l'histoire d'une de ces Compagnies de pillards. Il la détache habilement de ce fond sanglant où tous les traits se mêlent dans une hideuse confusion » et trace son itinéraire depuis les Pyrénées jusqu'en Champagne et en Gàtinats , et de là en Basse-Normandie , où elle prend Vire.
Charles V n'était pas encore en état d'employer
la force ouverte contre les grandes Compagnies ; il négocia avec elles, et^ autant par ruse que par argent, il parvint à les éloigner. La politique prudente du roi, qui réussit enfin & délivrer la
(1) Voyez aussi, sur la terreur quMnspiraient les grandes
Compagnies, plusieurs textes cités t, V, p. 235 et suiv. de la Hibl. de l'Ecole des Charica.
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France de ce fléau ^ est surtout exposée dans le
second article (t).
Ernest de Frëvîlle , à Foccasiou de plusieurs collecUoos des Documents inédits, s'occupa des écritures secrètes employées dans les correspondances diplomatiques du XYi« siècle , et parvint à déchiffrer des dépêches qui ont été publiées dans le recueil des Lettres missives de Henri i V, et des Helatians diplomat iques de ià France avec (e Levant, Au milieu des recherches oihcielles qu'exigeait la préparation de ces recueils, il sut découvrir des pièces inédites d'un véritable intérêt. C'est ainsi qu'il forma un recueil des lettres de Catherine de Navarre, sœur de Henri lY. Ces documents, dont un ehoix a paru dans la Biblimkè^ue de V Ecole des Chartes^ sont le complément naturel de la correspondance de Henri lY (2).
C'est au même genre de recherches que se rattache la notice sur VInveniaire des biens m^u-
(1) Bibl. d€ l'Ecole des Chartes y t. V, p. 241-242.
(2) Ibidem^ nov.-déc. iS96, p. 187 et suiv. , et mnrs-avril 1837, p. 525 etsoiv. , av«e une noUee par M. Sainte^Marie MéTil.
àies de Gaùrieik d*E$trées (1). Un manuscrit de
la fiu du \vi' siècle, rédigé avec la minutieuse et aride précision des inventaires , fournil à Ërnesi do Fréville roccasioii d'uue curieuse et savante étude sur les usages-, les vêtements et les meubles de cette époque. Par des rapprochements d'une érudition piquante , il décrit la toilette d'une grande dame de ce siècle dans tout Téelat de son luxe ; robes de toile d'argent, de velours vert brocbé d*or, - • manteaux non moins splendides, tapisseries , dais, , pierreries, dressoirs, meubles oh la perfection de l'art surpassait la richesse de la matière: tout est expliqué et commenté avec une science ingënieuse.
La notice sur V Ambassade de Don Pèdre de Tolède (2) est d'une tout autre nature. Henri IV , vainqueur de la Ligue et de Philippe II , commençait à être recherché par rEs()agne, qui , en 1608, lui envoya uue ambassade solennelle. Ërnest de Fréville établit, en s'appuyant sur les documents les plus authentiques, qu'il y avait alors à la cour
(1) Rîbliothèque de l'Ecole des Chartes ^ i*«serie,t. UI ,
{%) ibidem, a« série, t. 1^ p. S44-S66.
de Franco un parti espagnol , et que le but de la
inissiou de Don Pèdre de Tolède était de donner une nouvelle force à cette faction , de détacher ainsi la France des Pays-Bas et de l'entraîner dans la politique espagnole. Hais Henri IV avait l'esprit trop pénétrant , et il était trop sincèrement dévoué aux intérêts de la France pour ne pas apercevoir et déjouer les projets de Philippe III. Les dépêches inédites sur lesquelles s'appuie Ernest de Fréville, ne laissent aucun doute à cet égard. Elles nous montrent Henri IV éconduisant adroitement Fambassadeur espagnol, quoiqu'il affecte, avec ses vives et familières allures (1) , un zèle ardent pour les intérêts de Philippe III. C'est une de ces comédies politiques qu'Henri IV excellait à jouer. I>on Pèdre, bafoué par le roi et par la cour, se bâta de mettre un terme à sa ridicule position, en s'éloignant de la France. Dans toute cette affaire , Henri IV fut énergiquement soutenu par le sentiment national. L'auteur le prouve en citant un pamphlet inédit composé à Toccasion de Tambassade de Don
(1) Voyez la leUrede Don Pèdre au roi dTjpagne (9 août 1608), citée par H. de FrénUe, d*aprèg les Jreh. dêSlmmwu, A. 86, m 44. « Le roi , dît Tambaseadeur , le aaisissoU par la main et lui jnroit à deux ou trois reprises qu^OD Terroit bien ce qu*il
ferp'u , etc. »
— vnu —
Pèdre. La nofgue espagnole et les vaines prétentions de r ambassadeur y soiU liviées au mépris et h la dérision; avec les formes bouftHioes el les hberlès de langage (in'aiiiiail le xvi' siècle.
Eroest de Frèville publia, émV Annuaire de la Société d'Histoire de France, des travaux moius susceptibles d'analyse , tels que le Takdau hiath-
rifue et ckronohgiqtie den grands fiefs de la Cmt^ rofine* et les DwUimê -finaneièreê éê la France aeapii 1789. Tous ceux qui s'uccupeui de l'histoire nationale y tronviBront de précieuses indications el y remarqueront partout celte scieuce sobre et exacte, qui était un des mérites de notre ami. J'en dirai autanl des notes qu'il a ajoutées à un document inédit publié dans le Buiktin du Comité kU-torique (1) , et des nombreux articles bibliogri^hi* qnes disséminés dans la Bihiiatkèque de C Béate dee Ciiartes,
Mais c'était surtout à son mémoire sur le commerce de Rouen qu'Ernest de Frèville consacrait ses loisirs* Il en détacha quelques fragments pour la Be9ve de Rouen , la Bibliothhtfm de l'Ecole de$
Chartes et les Mémoires de la Société des Anii"
(1) T. II, p. S04 rt suiv.
quaires de France ^ mais difficile pour lui-même el poussant jusqu'au scrupule le soin de rexacii-' iude 9 il oe cessait d'amasser de nouveaux documents. Tous ses amis se rappellent ses nombreux voyages à Rouen et ses patientes recherches dans leÀ divers dépôts d'archives de laSeiné-Infèrieure. Les manuscrits recueillis et classés par sa famille attestent'combieo ces labeurs ont été féconds , et le lecteur pourra se convaincre, en étudiant le mémoire sur le commerce maiiltoie de Rouen et les pièces justiCcatives que Tauteur y a jointes, avec quel soin il avait dépouillé les documeots imprimés et manuscrits qui pouvaient éclairer son sujet. Il sera facile de discerner les parties de cet ouvrage qu'il a pu compléter , revoir et préparer pour Fimpression , de celles qui portent encore l'empreinte d'un premier jet ; mais, même dans cet état d'imperfection relative, le mémoire sur le commerce maritime de Rouen reste Tœuvre capitale d'Ernest de Fréville , travail d'une vraie et solide érudition, qui justifie les éloges cl les récompenses que lui accorda il y a onze ans r Académie de Rouen. Quoiqu'il puisse paruiii e maintenant superflu d'en présenter Tanalyse , j'ai cru que , dans cette notice qui embrasse l'ensemble des œuvres de noire ami, je ne pouvais