ROLLON EN NORMANDIE
On a vu que , sous la première race , le moment de la plus grande prospérité commerciale de la Keuslrie répond au règhe de Dagobert; sous les Carlovingiens ^ ce moment est le règne de Charle-* magne > dont nous allons immédiatement nous occuper.
Malgré l'origine austrasienne des Gariovingiens, et même à cause de cette origine » les princes de la seconde race comprenaient parfaitement que les bases les plus assurées de leur domination ne se trouvaientpoint en Germanie, mais dans les contrées où rorganisation romaine et l'Église s'étaient toujours prêté un mutuel appui. C'était précisément le cas
Digilizôd
(le la I^eusUie. (4). Si doue celle province a'esi plus, au Tiii* siècle, qu'une faible partie du vaste empire
des Francs , toutefois elle ne cesse pas d'attirer l'attention des chefs de l'État, et d'être gouvernée
avec une faveur que justifie son importance.
Grâce à cette protection , le couimcrcu continuait à se développer en Neustrîe, et, comme au temps de Dagobcrt, nous y voyons , sous Chariemagne , figurer en première ligne les ports de Quenlowich et de Rouen; Quentowlch surtout, dont les rtslos n'ont été réellement découverts que depuis peu , près de rembouchure de la Canche, dans les hameaux de Val-en-Cendre et de Wis-ès-Maretz (2). Quentoivich était un marché très fréquenté par les voyageurs et les négocia nls de la France et des Iles Britanniques (3). Chariemagne y avait établi un atelier monétaire, duquel dépendit plus tard celui que Charles -le-Chauve créa à Rouen par i édit de
(1) La XeusUie, ou France occidentale proprement dile, était située entre l'Escaut, îa Meuse, la Loire et la Bourgogne. On' y comprenait aussi la Bretagne, mais nous n'eu tenoos pas compte dans ce chapitre.
(S) F. C. louandre, SUt, d'JVbwiUe $tdu PanihUu, 1. 1% p. S7. U découverte des ruines de Queiilowieb^ dit M. f^Miandre, est due à H. Cli. Hennegaierf de Hontreoil.
(5) Cf. JJisi. dit France^ t. llf, p. tfSO a et 600 s; Prudent. Trec. ,4nnaL Berlin,^ anno 842, etc.
Pistes, en 864 (i). La monnaie , que Ion frappait dans ces deux villes, avait un vaisseau pour symbole, ce qui nous semble très significatif (SI).
Le bourg de la Canche , car c'est ainsi qu'il faut traduire Quentowieh, était la résidence d'un préfet du commerce sous Ciiailes-le-Chauve (3); il était, dès le temps deCharlemagne, Tune des principales sources des revenus du fisc. Le moine rédacteur delà Chronique de Saint-WandrUk en rend témoi* gnage, ctil devait ètrebien informé, puisqueGervold, son abbé, fut longtemps le receveur général des impôts du royaume. Il ajoute que^vers Fan 790, un différend s étant élevé entre Charlemagne et Offa, roi de Mercie, labbé écrivit à celui-ci pour Tempêcher de rompre ouvertement, en interdisant à ses sujets
(1) Constituimus ut in tmllo loco alio « in omni rcgno noslro, nioiiela fiât, nisi in palatio noslro, et in Qucntovico ac Uotomago (qucC monda ad Queniovimm ex antiqua coiisueludiue perlinet), etinKemis^el ia SeaonU. EdicU Pidt., c. 12, ap. fialuze , a^itul. t. Il, col. 178.
(%) Leblanc, lYmlé des mannaiee^ p. 103 et tmy, -r Wyk* te-Daerstède,pré8dTtracht, port qui ne subsisto pitis depuis que le Rhin a diangé de lit , fabriquait dans le même temps une monnaie ati même type.
(5) Grqjpo. . . prœfcclus emporii Queniovici , jiissu proicelientissimi régis Caroli quàtlam legationc fnuclus est, iu insulâ UrifantncA, ad ipitos gentis Auglorum. (Mirar. S. Wandregisili, auci.anonymo nom sacculi, apud ^hta .SS. ordin, 6. ùcnedicli^ I. VI, p. 5o4.
tout commerce avec la France (4). La uégocialiuti réussit , car on a une lettre de Charlemagne à Offa « de l'année 796, par iaquclle le roi des Francs, après avoir complimenté celui de Mercie sur les sentiments chrétiens qu'il faisait paraître, règle la manière dont seront traités les Anglais qui traverseront la traiico, pour aller en Italie cl à Rome. Nous n'affranchissons de l'impôt, dit Charlemagne, que les véritables pèlerins ; nous y assujétissons , au contraire, ceux qui seront reconnus pour voyager en vue d*un lucre quelconque ; nous promettons à ' tous protection et justice (2).
(1) Gemidi». . * raper regni negotia procorator conslituitiir, per dhrerios portas ac civitates exigeas tributa ae vectîgalia , mniinè in Quentowidi. Unde Off«, regî AngloratD sive Mereionim potentnsimo, in amicitlig vatde cognosdtar adjunclus.
Extant adhnc epistolae ab eo ad illiim, id eslGervoldura, dircctap, quibus se amicuni et fainiliaiem illius carissiinum fore pronuntiat. Nam multis vicibus ipse , per se, jussione invictissimi régis Caroli Lmagiii ] ad praefatum regem Offam Icgalionibus functus est : novissimè vero propter filiam ejiisdem régis, quam in conjugium exspostulabat Carolu»; junior. Sed illo hoc non acquiescente nisi Berta^ filia Caroti magni cjus filio ouptiii traderetur, aliquantuîum rex potentissimas commotus prœcepit m nemo de Britaonià insulâ ac gente Ânglorum, mercimonii caosâ) littusOeeani maris attingeret io Galliani. Sed ne hoc fierel, admomUone ac sappUcatiooe veoerandi pradîcU paCrts Gervoldi i&hibitum est. {Chron, FaataneU.^t ap. d^Aeliery^ ^eUegium^ t. If, p. S7S,co1. 1.)
{2.) De perigrini^ rpH, pro amore Dei et sainte aniinarum suariim beatoruni apoâtolorum limina desideraul adiré, cum pace sinè
Jlnsiste sur ces détails; Us n'établissent pas
seulement les rapports multipliés qui uiit toujours existé entre la Grande-Bretagne et la France, mais ils laissent encore nécessairement entrevoir la prospérité commerciale de Queiitowich. Or, l'atelier monétaire de Rouen était une annexe de celui de Qutiilowich ; ne peuL-oii pas s'autoriser de ces relations étroites pour dire que notre ville était elle-même alors très florissante , et que, si Quentowich a été l'intermédiaire du commerce de Rouen avec TAngleterre et les pays septentrionaux, réci* proquement Rouen devait être, pour Quentowich ; le principal entrepôt des denrées expédiées du Midi pour le ^'ord? Ce rapprochement devient presque involontaire quand on voit les deux villes, en communauté de biens et de maux , depuis le commencement du va^ siècle jusqu au milieu du Tx*. Dagobertles nomme ensemble, dans le diplôme pour rélablisseincnl du Lcudit ( I; ; les chroniqueurs déplorent en même temps la ruine de l'une et de
pcrturljatioiic v;id.int. Scd si ahqiii, non religioni servicntes, sed lucrnm «lertanles, inler eo« inveniaiUur, lotis opporluriis, statiita solvant teionea. Negoliatores quoqvie volumus ut, ex mandalo nostro, palrocinium habeam in regno nostro légitimé: et si aliquo loco injusia .ifni;-:antiir oppressione, reclamant se nd no^ Tel nostros judiccs, et plenam jubebimus jiutitiainfieri. (Ii«iuze, capittU.., t. 1, col. 273 et suiv.)
{i) y le cliap. Il, p. se.
l'autre. En 844 , les Normands prennent Rouen , pour la première lois; ils détruisent Uuentowich de fond en comble en ~842.
U nous reste à parler du commerce de la Neustrîe avec les autres parties de l'Europe et avec * rOneut.
L amitié qui régnait entre Cliarleiuagne et les princes de TOrient, chrétiens ou musulmans ; les aumônes que l'ompereur envoyait aux pauvres chrétiens de la Syrie, de la Judée, de i'£gypte et de l'Afrique ; les édifices qu*il fit élever à Jérusalem, après que le klialilc llaroun lui eut donné le Saint- Sépulcre et le terrain qui l'environne , ne laissent aucun doute sur l'existence du commerce des sujets méridionaux de rKmpîre franc, avec Carthage, Alexandrie, Antioche et Constanlinople (I). Mais les Neuslriens allaient-ils aussi trafiquer dans ces pays? 11 n'y a pas d'apparence. Pourquoi, en ellel, s'aventurer si loin, quand les Grecs et les Vénitiens apportaient les soieries et les denrées de rOiicnt jusqu'au fond de l'Adriatique, dans la Pentapole, province très conimerçanle et à l'abri des incursions des Maures de la Méditerranée? (2) 11 est donc fort
(i) ŒavreB complètes d'Eginhard, édil. A. Teiilet, 1. 1«% p. 89, 85 el suiv. (Vte de Ctiarkmagne.)
(9) Cf. Ma Sanetorum^ Avril\ t. Itl^ p. 533; Acc. dfs iiist, de Frottce^ t. V, p. 588.
probable, qu'après la ^ouquêle de la Loinbardic par Charlemagne, nos marchands allaient jusqu'en Italie, jusqu'à Rome même, comme les Anglais leurs voisins (4). Ënlre ces voyages et ceux des Neuslriens de la fin du vu® siècle, qui venaient vraisemblablement faire des achats à Lyon (â), la progression est convenable. Mais, si grand que soit, au i7i^ siècle» le développement de Tempire des Francs, il y aurait, ce nous semble, de l'exagération à supposer que nos marchands trafiquaient alors au-delà de Vltalie.
Voyons maintenant nos rapports avec les nations septeuti'ionales.
Malgré la singulière destinée de ce marchand des
. environs de Sens , nommé Samoa , que les Slaves- Vénèdes placèrent à leur tète en 638 (3), le JNord était resté, jusqu'au vm'' siècle, un monde peu connu. 11 commerçait pourtant avec l'Orient, à
(ij ^. cUdesâus, p. 55, note S.
(ii) C'est une irifluction tirée de ce (|ue les moines de Corbic envoyaient à la même époque acheter leurs épiceries à Lyon. {y» dans Bréquigny, Dipl. de la première race, p. 411 , le dU plômede Cliilpéric H, confirmatîf de celui de Clotaire lii et de fa reine Bathiide.)
(5) Jîec, d^s Hist, de France^ t. III, p. iâl et 129. (Aimoin, l. IV, c. 9 cl 25.)
travers la Russie, qu'on appelait alors Garderike {i j, et dans l'Occident, avec les Francs et les peuples des Iles BriUiiuiiques. Mais l'esprit d'envahissement, qui avait précipité les Barbares sur I*Empire romain, cet esprit dont le christianisme a u iouiphé tant de fois , animait encore les nations païennes du Septentrion. Il n'y avait de changé dans leurs invasions, que la manière. Au lieu de s'avancer, en multitudes innombrables, à travers les steppes et les forêts de la Russie et de TAllemagne, les conquérants Scandinaves couvrent la mer de leurs flottilles, et, divisés par petites troupes, tombent À llmproviste sur nos contrées maritimes. Dès le VI* siècle, ils infestaient les rivages de l'Océan germanique; ils s'avancent même jusqu'au Pasde-Calais (2). Mais après la victoire que Theudebert remporte sur eux en 520 (3), ils ne paraissent plus guère sur nos côtes , soit que cette victoire ait été réellement très grande > soit plutôt que ces pirates aient trouvé ailleurs une proie plus riche et plus facile.
(1) Pardessus, Lois marttimei^ t. I", p. 70 de VinCrod.
(2) M. Deppiiig iiûu» apprend à ce siijet ua fait intéressant : rélablissemcnt de Tua de ces pirates , nommé Adronld, pendant le vii« siècle, à Saint-Oaier. {Hist. des expédit, morit* d4S Nifrmands. Paris, iSM, in-lS, p. 81.)
(5) Gregorii Turon. OUî, Franeor, l. III, c. 3.
Cependant, les Francs, dont ia domination n avait cessé de s'étendre vers le Midi , se retournent au via* siècle , à la voix de Charieinagne , et font face aux Barbares. La résistance héroïque que les Saxous opposent alors à nos armes, les guerres el les traités de Gharlemagne avec le Danemark, attirent notre atlenlion sur le Nord, et nous le font mieux connaître. Un siècle plus tard, Âlfred-le- Grand, roi d'Angleterre, achèvera l'œuvre de nuUe empereur, en faisant rédiger le voyage entrepris par le Norwégien Other, le long des côtes de la Scandinavie.
En rapprochant ces faits des mesures prises par Gharlemagne pour la sûreté du conunerce maritime, et des causes qui devaient attirer les négociants de la Neuslrie vers le Nord, on esl conduit à penser que notre navigation ne s'étendait pas au-delà de la Frise. Aucune nécessité ne nous poussait à franchir cette hmite. £n effet, les lies Britanniques et la Belgique nous fournissaient leurs métaux; TOcéan, la Manche et la mer d'Allemagne, les espèces variées de leurs poissons ; quant aux denrées qui ne se trouvent que dans Icb meva el les contrées septentrionales, comme certaines fourrures, l'édredon, les huiles de poisson, la Frise en était l'entrepôt et nous les transmettait. Cette province avait elle même une marine conmierçante.
qui fréquentait les côtes de l'Angleterre (4), et sans douic aussi les nôtres ; ses fabriques d'étofles de laine étaient en voie de prospérité ; elles tissaient principalement ces draps bleus que les Francs employaient pour leurs manteaux (2). Tout cela nous paraît être un aliment suffisant pour le commerce et les besoins de noire province. Enfin, Gharlemagne, en faisant réédifier l'ancien phare romain de Bouiognè, en établissant des stations navales sur ce point et aux embouchures des fleuves de la Gaule et de la Frise, atteste Texistence et donne l'étendue de notre commercé maritime (3). Par les soins du grand empereur, la mer d'Allemagne est tenue libre, la Manche est fermée au Nord, et les Français peuvent naviguer, sans trop de crainte des pirates, depuis Tenibouchure de r£lbe jusqu'au golfe de Biscaye.
Le commerce et le luxe se développèrent tellement sous ce règne, que l'on > occupa, en 808, de régler les prix des étoffes et des fourrures. Dépuis
(1) ^ctu Sanctorum^ 24 avril. (Vie de saint Ludger.)
(a) Cf. Œuvres complètes d'Egiuhard, értit. A. Teulet, I. I, p. 77. (Vie deCharlemagite) ; Mém. de l'Aeod, des JnteripHon$ et B$nu Leîim^ éûiU in-iâ, t. IX, p.
(5) Cf. nec. des /fisf. de t-yancCy t. V, p. 52, 61, 96, 355, 357 ; Baluzc, CajpituL l. I, col. 577, 4iH», 77;>.
rétablissement des Francs dans la Gaule, c'est la première fois qu'il y est question d'une loi somptuaîre (i). Le clergé crut aussi qu'il était de son devoir d'exhorter les marchands à ne se livrer aux affaires qu'avec réserve , à travailler pour plaire à Dieu, et non par amour pour un gain sordide (2).
La mort de Charlemagne commença nos misères.
« Malheur à toi , s*écrie le poète saxon qui a chanté les exploits de ce grand prince, malheur à toi, France ! tu as perdu ton défenseur; toutes les cala mités vont t'accabler ! (3) » Et en effet, si , malgré les soins et le génie actif de Charlemagne , les Normands n'ont pas laissé de nous brûler quelques villages, que sera-^e sous un Louis-le-Débonnaire, sous un Charles-le-Chauve? Sous ces princes, toute sûreté disparait pour le commerce , non seulement sur la mer, ce champ des audacieux, comme Tappelle Àlcuin, mais même à l intérieur. Loin de proléger le négoce, les comtes en sont les persécuteurs ; ils exigent indûment les droits <le tonlieu ou de pas-
(1) Cf. CapiluL attrelian. ^ apud Theodulphi opéra; Mém, de VJcad. des Inscriptions et Belles^Ultres ^ édit. , t. IX, p. 5^.
(2) Capital, aurelian. , ut supra.
(3) « Vœ tibi f m U\i modo defensore careiiU ,
« Francia ; quam variis cladibus opprime ris ! » (Poet« saxon., ^nnal, de vHa CaroUMagni^L Y, ad aiiti. Si4.)
sage, anèteiii les marchaudises sur les moindres prétextes y et s'emparent des navires et des chariots pour les services publics (1). A ees désordres, joignons la guerre civile, qui se termine, en 844 , par cette funeste bataille de Fontanet , où presque tous les guerriers francs et les bommes libres ayant péri, le royaume resta sans défenseurs (2). Alors, les Normands, qui guettaient leur proie, relrauchés dans quelques îles , aux embouchures du Rhin et delà Loire, s'élancent jusqu au cœur de nos provinces. En 841 , sept semaines environ avant la bataille de Fontanet, le danois Oscher trouve la Seine libre. Il s'avance jusqu'à Rouen , prend le 12 mai cette célèbre mélropole , dit un chroniqueur contemporain , la brûle et la ruine deux jours après ; puis, chargé de butin, emmenant une foule de captifs , il redescend le fleuve , pille Jumiéges , rançonne Saint;Wandrille et se retire paisiblement. En 845, Rouen est encore dévasté par Régnier, qui remonte jusqu'à Paris , auquel il fait subir le même sort. A partir de 850, les invasions des Normands
(1) Cf. Jiec. des îlist. de France y i. VI , p. 649 et suiv. ( rrœceptum I.udovici V\\ de negottatoribus , atiu. 828 ) \ lîaluze, Capi' tul. , 1. 1", col. 7Sd, aoti. 8^.
(S) Uonamy a fait , sar ce sujet , un excellent mémoire inséré dans les Mém, de V^cad, des Inscriptions et fieUes-Lef très ^ t XXVI, p. 397 et suiv. de Tcdit. iii-12.
claiis la Seine soal Irès iréqueiiles. EdUii, eu 858, ils s'établissent dans une lie du fleuve, où ils reslent ciiiq ans. C'est cette île d'Oscelle, dont la position a si fort exercé la sagacité des érudits du xvui* siècle; sans doute parce qu'ils ne connaissaient pas la charte dans laquelle Gozelia d' Arques, fondateur, en Tannée 1030, de la Sainte-Trinité-du- Mont-lez-Rûuen , donne à ce monastère une île de la Seine, nommée Torhoulm ou Oscelle (1).
Cependant, le traité de Verdun , conséquence de
la bataille de Fontanet, avait attribué, eu 843, la Meustrie à Charies-le-Ghauve ; mais cet indigne prince ne prenait nul souci de ses sujets, et n'avait pas honte de répondre à ceux qui venaient porter plainte des cruautés des Normands et des insultes des seigneurs révoltés, quil ne se mêlait point de ces affaires, et que chacun pourvût à sa sftreté (2;. Ecoutons^ néanmoins, eu ce qui concerne la navi-
(i) C'est actuitllcinent Ttle de Bédane. ( f^. ie Cartul. de la Sainte- TrinUé du- Mont , publié par 31. A. Deville, à la fin du Cartul. de Saint- Dertin , p. 422. )
(2] Témoin une lettre d'Hincmarf adressée à Charles 'le-Cliauve en 859 : « Per plurimorum ora Tulgatur vos dîcere quoniam de istis rapinis atqoe depraedationibus nihU vos debeatis misculare, unusquiiHiiie siia defendat ut potest... Bictam est mihi qnontam clamatores qui ad palaiium vestrum veniunt, nullam consolationem nec etiam bonum responsum ibi accipiant. » (Htncmari opéra, t. Il, p. 149 et suiv )
galion, les capilulaires de Charles-!e-Chauve ; car, s'ils prononcent la condamnation du petit-fils de Charlemagne , ils nous peignent aussi l'état affreux du pays ; les iloUes destinées à protéger les rivages de la mer manquent d*agrès ; les gardes-côtes ne font pas leur service ; la navigation des rivières est interceptée par les machines de toute espèce» qu'on y a placées à fleur d'eau , pour empêcher les * Normands de pénétrer dans le pays ; elle est entravée par une foule de péages illicites; les gardiens des ponts les laissent tomber en ruines , mais font payer le passage; les officiers qui doivent veiller à la sûreté des chemins laissent se {multiplier les voleurs et les brigands, etc. (1 ) .
Notre ville eut nécessairement sa part des désastres publics. Toutefois, son port n'était pas encore absolument désert en 840, puisque Gharlesle-Ghauve, poursuivant son frère Lolhaire, franchit alors la Seine sur vingt-huit navires de commerce, qu'il réunit pics de Rouea (2). Ce fui sans doute, durant cette excursion, qu'après avoir confirmé l'abbaye de Saint-Ouën dans ses possessions et privilèges, il lui donna, pour le luminaire de
(i) litc. des Hi$l. de France^ t. VU, p. 617. (Capitul. Caroii CaUi, aon. 854, tit. XV.
(3) liH. des hiêt. de France^ t. VllI, p. 10. (Nithardi hitler.)
1 église, la moitié du revenu du port de Rouen (4) ; libéralité dont l'abbaye ne dut guère profiter , car on était à la veille des incursions Scandinaves dans la Seine.
Le sujet que nous traitons ne nous oblige heu*
rcusement ni à faire , m laùine à résumer l'histoire des expéditions des Normands en Neustrie. C'est un point sur lequel plusieurs savants se sont exercés avec un grand succès ; mais nous croyons devoir rappeler succinctement quels furent ces pirates de qui nous tenons notre nom, nos anciennes lois , et sans doute aussi notre entreprenante activité.
Les Normands n'étaient point des sauvages abominables , comme les chroniqueurs chrétiens s'efforcent de le persuader. Sous le rapport des institutions pohtiques , la Korwège et la Gaule du siècle se valaient à peu près; mais les Normands faisaient le métier de pirates, c'est-à-dire d'hommes de guerre, de conquérants sur mer; profession pleine de hasards et qui , chez ce peuple aventureux^ avide et brave, passait pour si honorable que Haquin , roi de Norwège , divisa son royaume en Skipreidors ou districts d'armement pour la
(1) Neuttria pia^ $. Audoenus, p. 7, $ v. — > M. Deviile a retrouvé aux archives de la Seine Inférieure un viâimus de ce diplôme.
piraterie (Ij. Xe soiit ces pirates, ces roni de mer,
comme ils s'appelaient aussi, qui portèrent, du
IX* au \i® siècle , le nom et la domination scandi- ' naves depuis la Russie jusque dans TAmérlque septentrionale. Qu'on nous permette de rappeler ici leurs découvertes et leurs couquèles.
Dès Fan 795, les îles Feroë et les Orcades avaient reçu des colonies deJiorwégiens (2). Sous le nom de Warcgues, ils fondent, vers le milieu du siècle, les principautés commerçantes de la grande Novogorod et de Kiev. En 864 , le pirate Naddbdd découvre l'Islande , où des familles puissantes de la Norwège vinrent peu après chercher un refuge contre les persécutions du roi de Danemark, Ilarald aux beaux cheveux. L'Ecosse, l'Angleterre et ridande reçurent fréquemment les terribles visites des rois de mer. Ils s'établissent en Irlande, a Dublin, à Waterford et à Limerick, Que^ui s érudils croient que ce fut dans cette Ile qu'ils entendirent parler, pour la première fois, d'une terre située à
(1) Heim-Kringla^ t. !«' } Saga af Hakonar Goda, 146. LoDgtemp» a{»rèt que le» Nomands se furent fixés en Angleterre . et en Normandie, les officiers de mer, que nous appelons au- * joordtiuî amiraux et capitaines, contitraèrent à s^appelerpt^a/M et arehipfraies, (Cf. SpelmannI Gloss., p. 460, verix» iKrola; jtm* Gfadtini., in Willeimo Rufo, c. 3.)
(2) Noies cxl. d'un travail de M. Pctersen, communiquées par i^I. Miche iant.
l'Ouest, appelée la Grande-Irlande, et qui doit être Terre-Neuve (1). En Tan 1000, Leif, fils d*Eric-Ie- Rouge, parlil du Groenland où il était établi, et s'avança jusque sur les côtes des Etats-Unis d' Amérique, auxquelles il donna le nom de Vinland,]^aicé que, dit la Saga, un Allemand, nommé Tyrker, qui faisait partie de l'expédition, trouva du raisin dans ce pays (2). Je ne parle pas des courses des Normands vers le Midi, jusque dans la Méditer ranée (3) ; ce qui précède suÛit à prouver qu'ils étaient le premier peuple navigateur du nord de r£urope. C'est tout ce que nous voulions établir pour la suite de cette histoire. Nous profiterons de l'interruption que les invasions normandes cau- . sèrent dans le commerce neustrien, pendant plus d'un demi-siècle , d'abord pour rechercher quelle fut, dans notre province, l'influence de l'état social sur le commerce, du vi*auxi* siècle ; ensuite, pour rassembler sous les yeux du lecteur quelques renseignements relatifs au régime des eaux de la Basse-Seine, aVant la ûn du xvi' siècle.
(1) Notes extr. d^mi travail de H* PeCenen, commuiiiqiiées par H. Michelant.
(9) F. le mém. de M* Christian Ralta aor la découverte de TAmérique au x« siècle. Copénliagoe IS4S, în-S*.
(3) Monach. Sangall., De rebtubellicis Caroli Magni^ \. II.