‹ Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, depuis les temps les plus reculés jusqu 'à la fin du xvio siècleChapitre 9 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DBS ABBAYES ET DB LEUR INFLUENCE SUR LE COMMERCE» DEPUIS LE VI* jusqu'au XI"^ SIÈCLE.

SECTION I.— Considérations g^Déralcs.

Au milieu de ia coulusion des hommes et des inslilutions, qui accompagne rétablissement des Francs dans la Gaule , les évêques , dignitaires ecclésiastiques et civils , élus du clergé et du peuple, avaient acquis une grande autorité. La conveision de Clovis .au christianisme accrut encore cet ascendant. Les rois Mérovingienis n*ont rien à refiiser à l'Ëghse, qu'ils comblent de biens et d'honneurs. Les établissements religieux s'élèvent de tous côtés, principalement dans notre province, dont le siège métropolitain fut occupé, au vu* et au vin* siècle,

par des personnages qui jouissaient d'une haute

influence auprès des rois francs. Entre tous, on doit distinguer saint Ouen , lequel , après avoir été garde du sceau de Dagobert, gouverna le diocèse de Rouen de 640 à 686. C'est du temps de saint Ouen que furent fondées les grandes abbayes de Saint- Wandrille , de Jumiéges , de Fécamp , de Saini-Saêns et de Fleury.

Tous ces clablissemcnls étaient prodigieusement riches. Au vui" siècle, Sainl-WandriUe possédait 4,264 manses ou familles de colons, ce qui fait plus de 25,000 personnes (4). L'abbaye de Saint-Germain* des-Prés, à Paris, était une véritable principauté dont les revenus, sous le règne de Charlemagne , ont été évalués à plus d'un million (2). On suivait, dans ces monastères , la règle fameuse de saint fienoît, qui astreint les religieux à des exercices corpurels; on y travaillait la cire, les métaux, la laine (3) : ils étaient, en un mot, de grands centres d'industrie. Si l'on considère maintenant que les

(f) Spirilcffiam^ iii-fol. , t H , p. 277, col. 2. {( hron, Fûtitaneilense.)

(2) B. Guérard, Proiégom. du PolypHqtte d irmlnon^ p. 903.

(ô) Cf. .icta SS. ord. S. Heyipd. Sxc. J, pp 24fi , CS5 ; Saec II, pp. 130,454,531, 1000, ctc; SpiciUgium ^ ia toU^' I. U, p. âi>5. {Chron. FoniaMlUnsc,)

— Si —

produits et les achats de ces établissements ne

payaient ni impôts, ni droits de douane, que tous les moines voyageaienten franchise, parfois même, comme ceux de Gorbîe, aux frais de TEtat (I) , on comprendra pourquoi nos villes , les plus favorablement situées pour le commerce, ont existé si longteiups sans posséder l'attraction commerciale qu'elles ont exercée depuis ; pourquoi Charlemagne, tout puissant, renouvela sans succès sa défense , faite aux ecclésiastiques et aux moines, de trafiquer à la manière des marchands , c'est à-dire d'acheter pour revendre (2). L'empereur tentait là une chose impossible, contradictoire avec lè reste de sa politique i il couraitmémeie risque dedétruire sans pouvoir remplacer. On s'expliquera encore comment certaines localités que ne recommande pas leur position , étaient si florissantes; comment,

< 1} Chilpéric IF confirmant., en Tld^ les dons que Clotaire III et la reine Balildc avaient faits à rablwye de Coibie, dit que le rellérier et ses compagnons anroiit droit d'avoir, chaque année, en allant de Corbie a i os, sur le Rhône, et au retour, 10 veredi ou parav eredi ivhevaux publics ou de redevance), 10 pains blaïics et 2a d'une qnalî»c inférieure; 1 muid de vin et i mtîid de. bière, 10 livres de lard , ..... 2 livres d'huile et 1 livre de garum y 1 once de poivre et 2 onces de cumin, du sel, du vinaigre , des légumes et du bois en quantité suffisante. ( B. Giiérard, Prolégom, du Polff^iqu$d'IrmùMm^^, ^S.)

(2) Balnzc, Capitttl , t. {•', (Coll. d'Anségise, 1. § 22.)

par exemple, la petite ville de Saiûl-liiqiiier, en Ponthieu^ a été très riche et très peuplée. Saint- Riquier, propriété de la puissante abbaye de ce nom, comptait, au ix^ siècle, 44,000 habitants séculiers; 11 en contient aujourd'hui 'à peu près 1 ,500 (4}. Est-ce au temps ou à la fortune quil faut attribuer ce changement de destinée ? Nullement , mais à la transformation des mœurs et des lois. La prospérité de.la ville de Saint-Riquier, son existence même , élaiU du fait seul de l abbaye fondée en ce lieu , la ruine de l'une devait entraîner immédiatement celle de Tautre.

C'est dans ces vjllos cL dans les auues établissements protégés par les immunités ecclésias- ^ tiques, que les petits propriétaires et les artisans trouvèrent, entre le vi" et leix*^ siècle, un refuge contre la tyrannie envahissante des possesseurs de ^ bénéfices. Mais à la fin , l'esprit germanique favorisé dans ses progrès par les invasions Scandinaves, l'emporte sur l'Église ; les grandes métairies romaines, les villas de Gharlemagne et de ses leudes , les fermes et les ateliers des abbayes , s'effacent sous les pas des Normands, et la féodalité

(1) Voir la description extrêmement intéressante de Saint- Riquier an ix« siècle, donnée par doin Mabiltoii dans les Ànn. ùrdin. S, Bened, « t. II, p. 535.

jelle son réseau sur la France. Celle Uauslui inaiion s'opère depuis la Un du ix^ siècle jusqu'à la moilié du XI*. En cent cinquante années , les barrages s'établissent sur les cbeœins et les cours d'eau, les châteaux s'élèvent, et les villes se remplissent des hommes de toutes condilions, qui n'ont pu prendre rang dans la hiérarchie féodale. Les artisans surtout vinrent chercher un asile derrière les murs des villes; là seulement ils pouvaient espérer de vivre , en exerçant leur industrie.

L'étabhssement des Noriuancls dans la N.eustrie ne parâtt pas y avoir modifié , d'une manière sensible, les aperçus généraux que nous venons de présenter. Les difiérences, s'il y en a eu, sont à l'avantage de l'Eglise, qui s'efforça de restaurer l'ancien gouvernement , et qui trouva presque un autre Glovis dans Rollon , nouvellement converti.

Les successeurs de ce prince suivirent son exemple, et le clergé normand reprit toutes ses exemptions. « Vatrium, ou parvis de la cathédrale de Rouen,

jouissait, sous nos ducs, d une irancliise absojue; les marchands n'y relevaient que du Chapitre , et

les malfaileurs j trouvaient un asile inviolable (i}. »

(1) A. Chui uel, I/iêt. de Jioutn pendant l epoqiu vonimunalc^ 1. 1", c. 1", p. 9.

Les abbayes de Saiiil-Ouen, de Saint- Wandrille , de Fécamp , de Jumiéges , rentrèrent dans une grande partie de leurs biens, recouvrèrent ou même étendirent leurs privilèges. De nouv eaux monaslèrcs furent fondés» et en si grand nombre , que Guillaume-de-Poi tiers, parlant du règne de Guillaumeie-Conquéraot, répète ce que Frédégonde avait dit, à propos de l'épiscopal de saint Ouen : que la . Normandie rivalisait avec la Thébaïde pour le nombre de ses religieux (4); mais il ne faut pas se laisser tromper par ce rapprochement. Quoique le clergé fût encore très riche assurément, il' avait néanmoins perdu pour jamais son ancienne splendeur et sa toute-puissance , car les bases de la société étaient culièrement changées.

SECTION li. — PriYiléges des abbajçâ, rciaUls a ia navigalioQ.

Parmi les privilèges concédés aux abbayes , le droit de libre navigation appelle plus particulièrement notre examen, en raison de son importance, alors que l'état des routes de terre obligeait à ii aasporter par eau , la plus grande partie des marchan • dises, et aussi parce qu'il répand beaucoup de lumière sur l'objet spécial de nos études.

(1) yeusina pia^ [mcï.^ p. 11.

Le monastère qui jouissait ie plus aucieniiemeut du privilège de la franehe*iieff était celui de Mici ou de SaiiiL-Mesfiiin, fondé près d'Orléans et doté par Clovis. Saint-Mesmin pouvait avoir jusqu'à trois embarcaltons, exemptes de tous droits, sur la Loire, le Cher, la Vienne , la Sarthe, la Mayenne» le Loir, la Seine et la Marne (I). On peut citer, comme exemple d'une libéralité grande encore , quoique plus mesurée, le diplôme de l'année 779, par lequel Charlemagne aHiaiichit du tonlieu^ dans les villes de Rouen, de Quentowich, d'Amiens, d'Utrecht, de Wvk-le-Duerslède cl de Pont -Sain le-Maxence, les envo^'és de l'abbaye de Saint-(ienuain-dcs-Prés et leurs navires (2).

Muais de ces exemptions, les voyageurs monastiques accomplissaient de longues tournées, que la haute piété des premiers abbés savait rendre utiles à l'humanité. Le vénérable saint Filibert, fondateur de Jumiéges, envoyait ses religieux outremer sur des navires qu'il faisait équiper lui-même, et leur donnait de grosses sommes pour le rachat des captifs chez les païens du ^'ord. C est ainsi que saint Saëns fut amené d'Irlande à Jumiéges, oii il

(1) Hec. des Ilist. de i'rancc, t. VI, p. 5a»> b, o. (â) iitc. des liist, de trance^ t. V, p. Iàà.

se lit reiuai'quer par sa science ei ses vertus (1). Veul-on encore d*autres preuves de la fréquence et de l'étendue de ces voyages ? Voici un diplôme de Tannée 790, par lequel Offa, roi de Mercie, confirme certaines duiiatioiis de biens, faites dans un poi l de son royaume, au monastère de Saint-Denis (2). Je ne doute pas non plus que les différents métaux dont saint Anségise revêtit la ûèche de la principale tour - de Téglise de Saint Wandrille, n*aient été achetés en Angleterre par des moines de l'abbaye (3). C*esl probablement à ce fait que se rapporte une lettre, dont, par nialheur , il ne reste que des fragments publiés par M. A. Teulet dans les œuvres complètes d'Eginhard (4).

En voilà assez sur les temps antérieurs aux invasions normandes ; examinons comment nos abbayes reprirent leur droit de libre navigation, après rétablissement de Rollon dans la province, et celui de la

(1) .4ctaSS, ord. S, Bened.t sxc. il, p. 8-22 (vila s. Filtberli ).

(ft) Dom Doublet, Hia,i, d€ l'abbaye de Saint Itetùê^ preuves.

(S) Spicilegiumf iu-fol., t. H, p. 281, col. 1. (Chron. Fontaneli.)

(4) T. 11, p. 132. Je suis pas de l'avis de Al. Teuict sur lu (lafliK'tioii du in(»t Signa, dans ce passage : Usque ad locura ubi Signa conflnit in marc. ' C'est de la Scitic qu'il s'cigit ici et non de la «Vei^, qui ne se jette pas dans la uier.

féodalité dans toute la France. On va voir des fugitifs complètement ruinés, rentrer peu à peu dans Texercice d*un privilège extrêmement précieux, que le nouvel ordre de choses rendait aussi difficile à recouvrer qu à maintenir.

Lorsque les moines de Saiot-Wandrille revinrent»

en 960, dans leur monastère, ils l'avaient quitté, depuis un siècle et plus, pour aller vivre en exil à

Gand. Ils rapportaient quelques reliques, quelques titres, mais surtout le souvenir traditionnel de la célébrité et des richesses de cet établissement religieux. Ce n'était donc pas assez de reconstruire Féglise et les bâtiments dévastés du monastère, il fallait une restauration aussi complète que possible. La chronique de Saint-Wandrille disait, entre autres choses, que le village du Pec, près de Paris, dont Tabbaye était restée propriétaire, lui avait été donné par Childebert II , en l'année. 704 ; qu*au ix** siècle, ce village payait une redevance de 350 muids de vin; on savait, d'ailleurs, qu'en 853. Charles-le-Chauve avait confirmé labbaye dans foutes ses possessions, et notamment dans son droit de franc-passage, par terre et par eau, à travers le diocèse de Rouen (4). Il fallait ressaisir tous ces

(1) Spicii,'tjii/rn^ in-fol. l 11, pp. 267, roi. 1 H 283, col. 1 et 2;

nec. des Uut, de France^ L VUI, p. m et suiv.

avantages, obtenir même que les vins du Pec arri-

vassent sans rien payer. C'était là i idéal du bien ; mais comment Talteindre , quand la Seine, depuis Rouen jusqu'à Paris, étail bordée de forteresses et de péages T A force de soins, de temps et de patience, les iiiohies y parsiareiil, et non-seulement les moines de Sainl-Wandrille, mais aussi ceux de Saint-Ouen, de Jumioges, de Fécamp et les autres. Suivons-les dans cette vaste entreprise; car les obstacles qu'ils renversèrent obstruaient également la navigation et le commerce de l'habitant des villes.

Le premier seigneur féodal qui ait laissé passer gratis, devant sa forteresse, les bacs de Saint-Wandrille, est Hugues I", comte de Meulan, depuis l'année 997 jusqu'en 4015 (4). Alors, 8aint-Wandiille ii'étaitpas encore solcnnellcincnt rétabli dans les possessions que le diplôme de Charles-le-Chaiive lui avait reconnues , puisque la charte du duc Richard II n'est que de Tannée 4 024. Il est bon de remarquer à ce sujet, queTacte de Richard II a une tout autre valeur que la concession de Hugues P^ Celle-ci est une donation à vie, comme la plupart des donations de cette époque i la charte de

(S) y, mes preuves, |i. 1.

Richard II reçoti un caractère de perpétuité par la déclaration qui y est faite , que le duc remet l'abbaye en possession de biens qui n'ont jamais cessé

de lui appartenir légitimement (1).

Jumiéges, rétabli par Guillaume-Lougue-Kpée, et qui eut ainsi l'honneur d'être le premier monastère relevé par les ducs de Normandie, Jumiége^ rivalisait avec Saint-Wandrille dans la reprise de ses privilèges nautiques ; peut-être même le devançat^il. £n eifet, Gautier II , comte d'Amiens» dePonloise, de Mantes et de Chaumont, et Vun des plus grands seigneurs de ce temps, voulant reconnaître magnifiquement Khommage que les pieux cénobites lui avaient fait d'un fort beau livre, affranchit leurs bateaux du Hmlieu de Mantes par une charte de l'an \ 006 (2). Ce fut probablement celle jiiêine année que Gautier exempta pareillement les bacs du prieuré de JuEiers, qui dépendait .de Saint-Fère-de- Chartres (3). Saint-Wandrille ne fut déchargé du péage de liantes que vers l'année 4030, par Dreux^ ûls de Gautier II (4).

(1) Neustria piay p. 165 et suiv.

(S) Art de vérifier les dates^ In-toU^ U II, p, 682.

(ft) CartuL de Saint-Père-de-chûTirHy p* 170. (Publ. dans la ColU de$ doc, inéditê, relatifs à Vnist, de fYanee, )

(l) A^. mes preuves, page 2. '

Je ne trouve point raffranchissemenl du péage de Poissy en faveur de Saint- Wandrille ; peut-être la charte a t-elle été perdue. Il est ccrtoin, du reste, quil j avait un péage à Poissy avant la fin du xi* siècle, puisque les denrées des moines du Bec furent dispensées de l'acquitter par Philippe PS roi de France ( I).

£n 1039, Saint- Wandrille obtint la franchise de ses bacs du seigneur de Conflans- Sainte -Honorine et de celui de Maisons, entre les années 4063 et 4 090. Cette dernière donation fut confirmée en 4117 (3).

£n redescendant la Seine au-dessous de Mantes , le premier barrage féodal que l'on rencontrait, au XI* siècle, était celui delà Roche-Guyon. Les maîtres de cette imprenable forteresse semblent avoir tenu rigueur, pendant fort longtemps, aux moines de Saint-Wandrille et de Jumiéges. Peut-elre avaientils raison, car il résulte d'un accord de l'année 4282 (4), que les religieux des deux monastères envoyaient, dans leurs prieurés de l'Ile-de-France,

(1) IVeustria pia^ p. 48-2 etsuiv. C'est par erreur quel'auleur du iVeti^tria a a itribué ce diplôme à PhUippc-Âuguste.

(S) ^. mes preuves, pièce III.

(5) ^. mes preuves , pièces IV et niivatUc.

{4; mes preuves, pièce Xlll.

des vins de Gascogne et de Poitou en quantités si

considérables , qu'on n'oserait dire qu'ils n'en revendissent point; chose tout-à-fait contraiie aux saints canons, qui prescrivaient formellement à tous les membres du clergé de s'abstenir du trafic. Bfaîs ces défenses , répétées de siècle en siècle jusqu'au xvi" , donnent à penser qu'on n'en tenait pas grand compte (4). Quoi qu'il en soit» les sires de la Roche , heureux de trouver leurs intérêts d'accord , cette fois, avec ceux de la discipline ecclésiastique, s'étaient mis à prélever, sur les bacs de Jumiéges et de Saint-Wandrilie » des droits arbitraires. Et il fallut que les deux puissantes abbayes souil'nssent celte vexation , jusqu'à ce que la royauté , devenue plus forte, et qui d'ailleurs voulait se faire des amis en Normandie , eut obligé le sire de la Roche à ne pas traiter les moines plus durement que les marchands. Ce fut là tout ce que Philippe Auguste, en l'année 4485, put obtenir de son redoutable vassal (2) ; mince succès, il faut le dire , et d'autant plus que les sires de la Aocbe laissaient passer en franchise , au moins depuis l'an 1080, les bacs de Sain t-Père-de-Char 1res (3). L'abbaye de Fécamp jouissait sans doute d'une

{\) y. Dom Bessin, Concilia .Varma)|ntcB, pass.

(2) y. mes preuves, pièce XII.

(5) Car lui. de Saint-Fère^ précité, p, 181.

cxcmplioa pareille , en récompense de la peine qu'elle prenait d'entretenir de desservants la chapelle Al château (1).'

Après le péage de la Roche, venait celui de Vernon , dont Saint-Wandrille ne fut libéré qu'en 4185, au plus tôt. Cependant ce péage se percevait au milieu du xi* siècle, et, dès Tan 1066, l'abbaye de la Sainte -Trinité-du- Mont -lez-llouen en était affranchie (2). Quant au ionlieti d'Ândeli qui appartenait à Véglise de Rouen et qui existait aussi au miUeu du xi^ siècle (3), on ne peut douter que les navires des monastères normands n'en fussent exemptés , bien que les chartes de concession ne se retrouvent point. On sait , en effet, que ces navires étaient privilégiés jusque dans l'un des ports du iief d'Aûdeii,àyezillon(4).

Saint-Wandrille, on Ta déjà remarqué sans doute, n'était pas la seule abbaye qui possédât, sur

(I) ... Ego Wido , cleinciicia i)ci fiJclis. . doiio S. Trini- IMî S. Sanxonis ecclesiam , quic o.sl in Castro meo curn omnibus appendiciis suis. , . . sans da^e (Aniiives dtpai li iiiiJilalcs de la Seiue-liiferieurc; (Jartul. A. de Fécamp^ fui. LliU recto).

(a) Carîul. de SahU-Fire^ précité, p. 178; Carîta. de ta Samte'Trinité dU''Mcnt^ publié â lafindu CartuLde SattU- Beriin^ p. 450.

(S) Cartul. de Saint- Père^ p. 176.

(4) Neustriapia^ p. 490.

les bords de la Seine , des prieurés , ou plutôt des marchés et des entrepôts de ?ins » de blés et autres approvisionnements. Ainsi , pour ne parler que des monastères normands , le Bec avait reçu, en 4080, de la munificence d'Yves , comte de Beaumonlrsur- Oise > et de sa femme , Adélaïde , le prieuré de Conflans-Sainte-Honorine, et Fécamp possédait, au xu® siècle, le prieuré de Saint-Georges, à Mantes (1J. Jumiéges nous. semble avoir été le moins favorablement partagé. Nous ne lui trouvons pas d'établissements dans ces cantons; et tandis que Fécamp obtenait de Louis VII le franc parcours de la Seine etde l'Oise, Jumiéges conservait à grand peine la franchise de ses bacs , à Mantes. 11 ne put même la maintenir, qu en s'obligeant à payer au roi une

redevance annuelle d'un esturgeon , et, à défaut

d'esturgeon, d*un palefroi (2).

Les obstacles de tout genre que les abbayes eurent à surmonter pour rétablir et défendre leurs privilèges^ se présenteraient imparfaitement à l'esprit si nous ne rappelions encore le caractère purement

(1) .\euslria pia,i^. 8G5.

{%) Cf. aux archives départeineotares de ta Seine-lnférieurt^la charte de Louis VII^ de en fiivcar de FécaiD|>, vidimée en 1401 {Carton Mm$, sur Fécan^)^ et la charte du même prinee, de 1174 f dans le CrniuL A âe Jumièget^ n« 68

personnel de:> dotations au niojeu-âge» el aussi les entraves que le démembrement des flefs , par vente ou parlage, mettait aux moindres iransaclions. De là, des procès sans fin. Le péage de Mantes, entre autres , donna naissance à des débats interminables, dans lesquels les deux monastères de Saint-Wandrille et de Fécamp se trouvèrent mêlés ; le premier à cause de son prieuré de Rosny , et îe second, du chef de celui de Sa^n^Georges (I). Enfin les abbayes triomphèrent, et, au xvi'' siècle , Saint- Wandrille put à juste titre insérer cette clause dans ses aveux : « £n la rivière de Seine , nous avons droit d'avoir navires et bateaux , lesquelz portans nos biens, en montant et avalant la dicte rivière , dont francs et quittes pourflajaller (2)» en l'endroit de chacun travers ou acquit (3). »

(1) Cf. aux archives départ, da la Seine- Inférieure, le eMnl. âe SaùU^franêriUe^ fol. CCLV leeto, CCCVI Tcrso, CCCVII

recto et verso; le eartul. A de Féeamp^ fol. CXVIII recto et verso; le carton historique sur Fécamp^ charte originale vidimce datée de février 129d. V. aussi Neusli ia pia^ RodoniuiD|

p 604 cl

(2) Dans une charte de 1507 (V. S.) on trouve corner au lieu de flajaller. {Cartul. de Saint -irandrilley fol. CCCVII, verso et suiv.)- Ces deux mots sont synonymes. lU expriment que le eonduclear du bac de Tabibaye était quitte ponraTertir le péager de aon passage en jouant ou en donnant un coup de cornet.

(3) Atcb. départ. S* fFUmûHlÎB» — Cûudtbte — dri^$ d$ eoutumei-^ matièr$$divtr$n.

Voici maintenant» comme résumé de ce qui précède , la liste des péages établis enlre Rouen et Paris, avec la date la plus reculée de leur existence : Andeli, antérieur à Tan Ï055 (I; ; Venion, aiilérieur à Tan iiyùQ (2); La Roche-Guyon, antérieur à Tan 4080(3); Mantes, existant en Tannée 1006 (4); Meulan, antérieur à Tan 1 01 5 (5) ; Poissj, antérieur è Tan 1094 (6) ; Confians-Sainte-Honorine, existant en Tannée 4039 (7); Maisons, antérieur à Tan 4090 (8). On s'explique à présent pourquoi Saint- Wandrille a été pris pour base de nos recherches ; c'est que cette abbaye , à cause de son prieuré du Pec, près de Paris, est celle qui eut À solliciter le ' plus grand nombre d'affranchissements; autrement dit, celle qui nous devait fournir la plus grande quantité de chartes sur les péages*

Au-dessous de Rouen , la navigation de la Seine était libre (9) , sans doute parce que les ducs de Nor-

(1) Cartul. de Saint-Père, p. 176.

(2) Carlul. de Saiot-Pére, p. i78

(5) Cartul. de Saint-Père, p. iSi.

* (4) //I l de leri/ier les dates ^ iii-fol., t. Il, p. 682.

(5) f^. mes preuves, pièce I.

(6) Neustria pia, p. 482. {f^. ci-dessus, p. 60, note I. )

(7) P". inc- preuves, pièce Ul.

(8) f^. mes pieuves, pièce IV.

r9l r totiteruis le chapitre suivant, où il est question de» di uits des seigneurs de Tancarville.

mundie exerçaienl, dans leur principauté, un pouvoir souverain, de la conservation duquel ils se montrèrent toujours fort jaloux. De ce côté , nos abbayes eurent donc peu à faire* Toutes, sans exception, obtinrent la franchise pour leurs provisions naviguant sur la Seine, ou abordant dans les ports de mer du domaine des ducs. Quelques-unes eurent même des droits de pêche fort étendus. Ces dernières concessions furent l'origine d'une céré* monie singulière que nous rapporterons ici, bien qu^elle ne remonte pas probablement au xi* siècle.

D'après deux mémoires, rédigés en 4 427, pendant Toccupation de notre province parles Anglais, sept seigneurs possédaient, depuis un temps immémorial, « chacun une franche-nef pécheresse , en la prévôté d'Etretat, savoir : trois abbés, un prieur et trois chevaliers, dont l'abbé de Fécamp est l'un, et les autres sont l'abbé de Saint-Wandrille, l'abbé du Yalasse, le prieur du Pré (r^otre-Dame-de-Bonnes- Nouvelîes, à Saint-Sever-lèz-Rouen), le comte de Longueville, le sire d'Elouteville et le seigneur de Basqueville (4). » Mais , pour pouvoir exercer leur . privilège, chacun de ces seigneurs devait envoyer, tous les ans, la veille de la Saint-Michel , une personne au prévôt d'Elrclal, « qui est là, disent les

(I) 1^, mes preuves.

mémoires, de par le Roy, assis à table, au soir, au lieu ordonné et accoutumé. Lequel prévôt a devant lui une chandelle allumée, que Ton appelle la Chandelle du Roy. £l avant que cette chandelle soit usée et éteinte, le commis de chacun de ces seigneurs doit dire au prévôt : « Je suis \cy venu, de par tel seigneur vous dire que tel maître de nef.... esl ordonné (désigric;, pour l'année commençant au jour de demain, à mener la franche- nef de Monsieur. Si vous déprîe (ainsi je vous prie} que vous le laissiez jouir de ladite franchise. »

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