INTRODUCTION
Il arrive, ordinairement, en histoire naturelle, qu’après l’apparition d’un de ces travaux qui, en dévoilant une page nouvelle de la science, ont en même temps embrassé un grand nombre d’espèces dans la somme de leur résultats, qu’on se trouve porté à généraliser ceux-ci et à croire que les choses se passent toujours de la même manière : cette marche de l’esprit humain est rationnelle, car, en présence du fait inconnu, il n’existe pas d’autre manière de préjuger que par l’analogie des faits connus J mais s’en tenir au préjugé et ne pas vérifier par l’examen direct, est une faute à laquelle on se laisse facilement aller, parce que l’espoir de trouver des phénomènes nouveaux inspire plus d’ardeur c{ue la consciencieuse répétition des observations déjà publiées.
Ainsi, des faits reconnus semblables un grand nombre de fois ont été, sans fondements assez solides, transformés en règles générales, contre lesquelles vient tôt ou tard protester l’observation même des faits négligés jusqu’alors. Presque toujours, à côté de ces phénomènes si largement répandus que l’on s’est cru fondé, pendant un temps, à les regarder comme universels, se trouvent, dans un coin obscur du règne végétal,
une petite série de faits différents, exceptionnels, contradictoires peutêtre.
Alors succède une réaction : on écrit contre les préceptes généraux , et Ton s’en prend à ceux qui ont tenté de les établir; ceci est un nouveau tort ; il n’est pas de sciences sans préceptes généraux ; et si l’on peut errer lorsque l’on cherche à en établir, l’erreur même devient profitable à la science, en ce qu’elle enfante des observations contradictoires qui mènent souvent plus près de la vérité : combien de fois d’ailleurs, n’arrive-t-il pas que des faits, qui d’abord semblaient constituer des exceptions irrécusables aux lois admises, ont été reconnus postérieurement comme de simples modifications, qui, mieux comprises, sont venues corroborer ces mêmes lois.
C’est donc surtout à l’égard des faits imprévus et exceptionnels en apparence, que les observations doivent être multipliées avec soin, jusqu’à ce qu’enfm la lutte que leur présence soidève ait été terminée, soit parla négation ou la délimitation d’une règle proposée prématurément, soit par une' explication du fait, laquelle résulte souvent de phénomènes encore inconnus que l’on découvre par la suite. Mais, aujourd’hui qu’on possède une connaissance précise de l’ovule végétal, on a pu, à l’aide d’une définition rigoureuse, apprécier la valeur et les changements de chacune des parties qui entrent dans sa eomposition. En effet, les définitions seides sont productives. Sans les axiomes, la science est impossible; eux seuls nous permettent d’établir les préceptes qui doivent nous guider à la recherche de la vérité.
On sait quelle vive lumière les travaux de Malpighi, Grew, de M3Ï. Treviranus, Dutrochet, R. Brown, Ad. Brongniartet Mirbel, ont jetée sur les changements successifs éprouvés par l’ovule végétal depuis le moment où il est susceptible d’être observé, jusqu’à celui où il est devenu une graine parfaite ; travaux presque tous si complets qu’ils ont
servi de guide à tous les physiologistes et semblaient enfin ne rien laisser à ajouter à l’histoire de l’ovule végétal. Cependant cette histoire ainsi faite, présente des anomalies remarquables que nous avons cherché, comme on le verra, à rattacher aux lois généralement admises. Ces anomalies se sont rencontrées dans certaines familles et notamment dans celles des Loranthacées et des Santalacées.
C’est à la première qu’appartient le Gui [Viscum album), qui fera le sujet de ce ce premier mémoire.
La structure de l’anthère et de l’ovule dans le Gui, s’écarte sensiblement des lois générales qui semblent présider à l’organisation de ces parties dans les autres végétaux; et, malgré les nombreux travaux anatomiques et physiologiques auxquels cette plante a donné lieu, il restait encore à éclaircir deux points importants relatifs, l’un au mode de formation du pollen dans des anthères d’une structure particulière, l’autre au développement de l’ovule qui renferme fréquemment deux ou trois embryons.
Mes premières études ayant d’abord pour unique but le développement de l’ovule, furent entreprises au printemps de 1835; mais alors je recherchais cet organe au moment de l’épanouissement des fleurs et ne poursuivais mes recherches que jusqu’à une époque peu postérieure à l’anthèse, de sorte qu’elles n’eurent, pour ainsi dire, aucun résultat. Les parois de l’endocarpe étroitement juxtaposées, même longtemps après l’épanouissement des fleurs , entourées par un tissu utriculaire rempli de matière verte et gorgées d’un suc visqueux , ne me permettaient point encore de saisir à l’intérieur de l’ovaire, les premières traces d’un ovule.
Je repris cependant encore, et surtout en 1837, mes recherches sur des individus croissant au muséum; circonstance qui me permit d’étudier jour par jour les développements de leurs organes reproducteurs, et d’ob-
tenir ainsi pins facilement le résultat que je m’étais proposé : ce ne fut néanmoins que cinq mois environ après avoir commencé mes recherches que j’arrivai à bien voir l’ovule au moment où il apparaît sous la forme d’un petit mamelon pulpeux à peine perceptible même à un grossissement assez puissant.
Tout en m’occupant de la structure de l’ovule, j’étendis mes observations aux fleurs mâles, afin d’étudier la structure de l’anthère, la formation du pollen, et de m’assurer si les utricules à parois réticulées, qu’on remarque dans presque tous les végétaux chez lesquels la déhiscence des anthères a lieu par une dilatation plus ou moins sensible des parois, se retrouvaient également dans le Gui où l’organisation des anthères semble ne devoir présenter aucun des phénomènes qui se passent dans les autres végétaux au moment de l’épanouissement. Ce sont ces divers obstacles apportés par la nature même à mes observations, l’obliaation de remettre d’une année à l’autre l’examen de certains détails, et l’extension que prirent nécessairement mes recherches en s’appliquant aux differents organes de la fleur, qui ont retardé jusqu’ici la publication de mon travail.
Si j’ai cru devoir entrer dans ces détails, que l’on pourra juger inutiles, c’est qu’un travail analogue a paru récemment lorsque le mien se trouvait enfin complètement achevé. En effet, je reçus dans le courant du mois d’août (1838) le mémoire de M. W. Griffith ’ sur le développement de l’ovule dans le Santalum album , Viscum et Loranthus. Je crus d’abord n’avoir rien à y ajoïiter et devoir supprimer mon travail, mais lorsque j’eus pris pleinement connaissance des recherches de M. Griffith , je revins à d’autres idées et reconnus qu’il ne serait pas inutile de publier mes observations. En effet, cet habile botaniste, em-
* w. Griflilh. On the Ovulum of Santalum , Viscum et Loranthus, Traks. unn. soc., vol. XVIII, p. S9— 91. Tab. XI.
ployé à Madras dans le service médical de la compagnie des Indes, s’est uniquement occupé des Loranthacées indiennes, et, par conséquent, mes observations et mes études ont été dirigées sur d’autres espèces, touchent à des points différents d’organisation et peuvent servir à bien faire connaître l’histoire d’une plante qui, déjà à plusieurs reprises, a fixé l’attention des physiologistes.
En songeant au reste à l’époque où mes recherches furent entreprises , celle où il est possible d’étudier les fleurs du Gui , on concevra facilement que mes observations ont du être complètement indépendantes de celles de M. Griffith, et n’ont même pas eu besoin de la plus légère modification : si nos travaux s’accordent en plusieurs points importants, ils offrent toutefois des différences très-notables, carie développement des organes reproducteurs de notre Gui commun présente une plus grande analogie avec celui des mêmes organes dans les Loranthus observées par M. Griffith , que dans les diverses espèces de Gui étudiées dans l’Inde par cet observateur ; tandis qu’au contraire , les espèces de ce genre, sur lesquelles il a fait ses recherches, sont douées d’une structure qui a une très-grande analogie avec celle que j’ai remarquée dans le Tliesimn. On voit déjà par cet aperçu tout l’intérêt que présente l’étude de l’ovule dans ce groupe de végétaux. Enfin, M. Griffith n’a point fait connaître l’organisation des fleurs mâles : nous ignorons donc si les espèces du genre Viscum qui se trouvent ailleurs qu’en Europe, présentent une organisation semblable ; ce qu’il sera nécessaire de vérifier lorsqu’on voudra donner un travail un peu complet sur la famille des Loranthacées, puisque déjà la structure et la position de l’ovule dans les espèces indiennes et dans notre Gui commun présentent de si grandes différences. Un examen attentif, concentré sur ce point du règne végétal, étendu non-seulement à toutes les plantes de cette famille, mais aussi à celles qui paraissent s’en rapprocher, pourra four- Tom. XllI. 2
nir, d’une part, des notions plus complètes du caractère de chacune d’elles en particulier; de l’autre, une idée générale plus précise de ceux par lesquels elles semblent devoir se lier, se grouper et se distinguer enfin si nettement des autres végétaux.