V. — Les troupeaux^ le lion
Les noirs du Soudan central paissent de nombreux troupeaux de bœufs. J'ai recueilli auprès de quelquesuns de ces noirs des renseignements curieux sur les soins donnés aux troupeaux; les mœurs des bœufs et celles des bètes féroces qui les attaquent.
En outre des clairières ou ils paissent dMiabiluHe, les bœufs sont conduits pendant une saison dans de vastes pâturages qui, dans quelques parties du Soudan cenlral, constituent de véritables propriétés individuelles, non que Ton reconnaisse un maître à la terre, mais parce que celte terre, stérile par elle-même, est fécondée par des irrigations dues au travail de rhomme. On n'a pas besoin de semer ces prairies artificielles, les bœufs n'y étant conduits qu'après la chute de la semence.
Dans quelques contrées voisines du Choa, on délaie de temps h autre dans l'eau, dont on abreuve les bœufs, une terre saline qui esl apportée de loin et que l'on paie fort cher; ce sel est probablement du natron : les troupeaux s'en trouvent fort bien, leur appétit s'accroît, leur embonpoint augmente, leur poil devient luisant.
D'ordinaire, on retire, pendant la nuit, les bestiaux dans un simple parc formé de branchages épineux. Quelquefois cependant, dans les pays dont je viens de parler, on les enferme dans des sortes d'étables, couvertes de paille, dans lesquelles ils sont séparés les uns des autres par des pièces de bois. On en plaee entre les files à hauteur de poitrail, afin d'empêcher les bœufs de se battre.
Les bœufs du Soudan, de haute taille, robustes, pourvus en général de cornes énormes, sont très batailleurs; leurs luttes sont terribles. Deux taureaux, jaloux de la possession d'une génisse, se menacent par d'eflTroyables beuglements, trépignent, fouillent et éparpillent le sable, s'éloignent pour prendre du champ, se précipitent l'un sur l'autre la tête l^aissée,
les cornes eo avant (1) : les cornes se ehoquent et se eroittnt comme desépées, ehaeun des deux adversaire! cherche à dégager tes siennes et à écarter celles de son ennemi, ou fie roidissaol sur leurs jarrets, tous deux se poussent à la fois et cherchent à se renverser; à peine tombé» le vaincu est déchiré à coups de comcs) quelquefois, cependant» le plus faible a recours à la fuite, il se dégage i l'aide d'une feinte habile, tourne les talons et galope; l'autre le poursuit alors, lui plonge ses cornes dans le has-ventre et rouie sur son cadavre.
Lorsqu'un troupeau nombrcui se trouve e^ité de quelque velléité subite, se précipite vers un cours jd'eau ou vers un pâturage, prend la fuite ou fond sur un ennemi, les petits veaux étouffés, heurtés, foulés par oettp cohue, reçoivent plus d'un coup de corne. Presque tous les bceufs du Soudsn portent des oica^ triées qui n'ont point d'autre origine.
Dans le Waratta, sur les frontières du Ghoa, on calcule qu'il faut dix-huit hotionies pour renverser ut| bœuf; avec le lâço des gauchos, il n'en faudrait qu'un. On égorge les bœufs avec uA sabre. Les taureaux sont châtrés par écrasetnent.
(i) Lé Tusse, ifnitânt Virgiiè, décrit ainsi Id fureur du taurenu:
Il tAuro, ove llrriti
GêIcMO attior con stimoU pungentî,
Qrribilnienle mo^ffe, e eo* muggiti
Gli 6|)irtt in se risvegiia, e Tire afdenti,
EM cornu anuzza ai tronchi; e par ch'ipyili
Cuti vaiii ('o)pi a la hattaglin i venti:
Spaige col piè l'arena, e'I suo rivale
Da lunçfe sfida a (juerra ^spra e tnor(ate.
Dans plusieurs contrées de l'Afrique intérieure, les pasleurs donnent un nom à chacun de leurs bœufs et s'en servent pour les appeler. Ils leur apprennent leur nom d'une manière assez originale : lorsque le troupeau est en marche, il arrive souvent qu'un bœuf s'écarte, le bouvier l'appelle alors plusieurs fois en lui lançant des pierres, le bœuf regagne sa place; s'il s'en éloigne de nouveau, le même ma^ négc a lieu de telle façon qu'il finit par obéir au seul appel de son nom , afin d'éviter le châtiment qui le menace.
Le lion du Soudan diffère par quelques traits, comme le savent les naturalistes, de celui d'Algérie; il est moins robuste et moins hardi que ce dernier. Il est certain que les habitants de l'Afrique centrale n'en ont pas peur. Quelquefois un lion rôde pendant la nuit autour de leurs parcs, les bœufs l'éventent et beuglent, les chiens aboient en reculant, les hommes sortent de leurs demeures et cherchent le lion .en poussant de grands cris; le lion s enfuit, les hommes le poursuivent et, s'ils parviennent à l'atteindre, l'attaquent à l'arme blanche ; il arri\e souvent que le lion, très effrayé par cette poursuite, lâche se.s excréments, qui ressemblent à ceux de l'homme.
Le lion, qui chasse seul ou par familles, est précédé le soir par les chacals, et les hyènes qui chassent en troupe et par battue, il les écarte, et ces animaux affainés attendent qu'il se soit repu pour se jeter sur les restes de son festin, ronger la peau et les os du gibier dont il a dévoré les chairs; aussi leurs excréments sont-ils blanchâtres et remplis de poils, La hyène est quelquefois tellement pressée par la faim , qu'elle
attaque et mange le cbîen» ce que les autrea carnassiers ne font pas, au moins lorsqu'ils sont libres.
Les carnivores, en effet, ne se repaissent point de la chair d'autres carnivores. La chair du loup, celle du vautour, etc., répugnent à Tbomme. Des prophètes ont déclaré impurs ces animaux,^ parce que leur nourriture se rapprochait de la nôtre (1). L'aigle ne mange pas Tépervier, le lion ne mange pas le chacal, et je crois qu'il doit éprouver de la répugnance pour la chair de Tboinme qui se repaît de viande.
Les restes du lion sont infects, parce que le lion déchire et lacère longtemps sa proie avec ses ongles avant de la dévorer ; aussi les noirs n'y touchent-ils jamais; ils n'hésitent pas, h ce que je crois, à manger ceux de la panthère. Le lion chasse quelquefois de jour, il s'approche alors de sa proie en rampant, sans se laisser évenier, arrivé à une distance convenable, il s'élance sur elle en deux ou trois bonds, la saisit et l'égorgé. Il se jette par derrière sur le mouton, le saisit entre ses griffes^ le secoue et le choque contre les rochers ou les arbres et le dépèce.
Il déploie plus de ruse dans l'attaque du bœuf; il bondit de façon à tomber d'arrière en avant sur l'une ou l'autre de ses épaules, mais de préférence sur son épaule gauche, qu'il saisit avec ses dents. 11 lui
(i) Note ajoutée après le tirage du Bulletin,
Les plus récents ont suivi, sans en soupçonner les motifs, In conduite de leurs devanciers, mais je trouve toujours chez eux trois sortes de substances impures: i' les excréments et les chairs corrompues; 3^ la chair humaine; 3** la chair des animaux carnivores ou qui se repaissent d'aliments corrompus.
enfonee dans le garot les griffes de sa patte droite, tandis que des griffes de la patte gauêhe il dédbire les artères de son cou, avc-boutant en même temps au sol ses pattes de derrière, il pousse lé bœuf et le renverse.
Le bceuf attaqué ainsi pousse des beuglements plaiû* tifis auxquels répondent tous les bœufs qui Tentendenti tous perdent la tète, cherchent à s'abriter les uns der<> rière les autres, se poussent, se pressent et se blessenti àbsài le lion se rénd^il plus redoutable par le désordre qu*il met danft les troupeaux que par le nombre do ses victimes.
Je ne croiâ pas que le lion aime la ehair humaine, il lui arrive Cependant quelquefois d'en goûter, la faim, Tocoasion Vy entraînent* On m'a raconté à 6< sujet le fait suivant.
Une femme qtii i^enait de ramasser di| bois fit ren? contré, dans un taillis as$«i éloigné de son fillag«i d'un lion qui passait au vent et ne l'avait pas flairée i la femme eut peur et laissa tomber son fardeau; la lion fut étonné d'abord et montra quelque hésitatiooi voyant enfin qu'il avait affaire A faible partie, il se rapprocha de ia femme par des circuits, se jela sur elle et la dévora. On n'eut connaissanee de eetévéne^ ment qu'aprèi deux jours, mais les détails du drame étaient éorits sur le sable , par les traces épanooÎM et profondes du lion.
Les Soudaniens, très habiles dans ce qu'ils appellent la lecture du sable, ne savent pas seulement reconpj^Me la trace de$ divers anijcpaux, ils savent i^ncore dteltnguer le pas du mâle de «elui de la femelle. J'ai cru longtemps qu'ils se basaient pour €ela sur ce que
le bassin de la femeHe, plus développé que celui du mâle, l'oblige à écarter davaiîla^e les |aitibeA de derrière: je me trompais; ils ont remarqué que te pied de la vache était plus ouvert que celui du taureau v ils prétendent qu'il en est de même de celui de le jument par rapport à celui du cheval et, qu'au eontraire, le pied du chameau est plus ouvert que celui de sa femelle.
Des citadins élevés au sein de la civilisation la plus raffinée et complètement ignorants de la nature* ton! tentés de ro jeter de pareils faits; le Nubien, cependant, auquel on a volé, pendant la nuit, un bœuf leu un mouton, chet>che au matin la trace de son voleur s il prend un morceau de cuir bien sec et le découpe k la mesure de cette trace ; tôt ou tard son cefi lui montrera une trace pareille et son cuir servira à jusiifler ses soupçons ; si le vol est important, il aura d*eHluut^ fait garder la trace, et C'est aVec sia trikôe ainsi con^er^ vée qu'il confrontera son voleur. Oh dit en dongolawii tin adjingé àssarh, il a mesuré avec Une peau é% bœuf, ce qui revient à ditét il a pris Ses dlsposlll<M9|i pour relrouvet" son bien.