‹ Mémoire sur le SoudanChapitre 33 sur 41 · I. — Gouvernement; poui^oir des esclaves · texte numérisé non relu

I. — Gouvernement; poui^oir des esclaves

Quatre monarchies puissantes se partagent le Soudan; cesmonarcbies ne sont point anciennes et ont eu d'humbles débuts. Ce n'est qu'à une époque récente que quelques princes par leurs conquêtes, d'autres par l'habileté de leur politique, ont étendu les limites de leurs États ou grandi l'autorité royale.

Chez lesBarbares la république ne souffre qu'un petit nombre de citoyens, une tribu, une peuplade dont lous les hommes valides réunis en cercle peuvent entendre la voix d'un même orateur, n'ont besoin de déléguer à personne le soin de régler leur conduite et de décider de

leurs actes. Mais la prérogative si précieuse dont jouit chaque membre de ces petites sociétés, ne saurait être conservée par des millions d'hommes peu éclairés, sans qu'il en résultât de la négligence ou du désordre. Elle devient alors quelquefois le privilège d'un petit nombre de chefs, ou de quelques corps influents tels que l'armée, la magistrature , le clergé, les corporations industrielles, qu'on peut alors considérer comme autant de citoyens collectifs.

Mais une nation nombreuse et barbare ne présente pas toujours les éléments sérieux d'un gouvernement aristocratique. Le despotisme alors s'y établit dès les premiers jours : l'orient musulman en fournit de re« marquables exemples.

Ce despotisme, cependant, rencontre des limites, car le peuple ne le souffre qu'à la condition que le coran sera la charte et le code de l'État. Cette garantie doit être respectée d'autant plus qu'elle est seule. Rien n'est plus dangereux pour un despote, dit Montesquieu, que de vouloir changer les coutumes du peuple.

Les princes du Soudan, en réduisant quelques petits chefs à leur payer tribut, ont acquis des vassaux qui ne sont point dangereux. Le sol n'étant pas la propriété exclusive d'un petit nombre, il y a peu d'hommes riches ou puissants que le gouvernement doive redouter. Mais les dynasties soudaniennes ont dû à l'islamisme leur grandeur ou leur consécration; elles sont tenues d'y rester fidèles, et le peuple ne leur obéit que tant qu'elles-mêmes obéissent au coran et se montrent dociles à la voix de ses interprètes.

Ces interprètes sont les eulemas ; le prince doit le»

consulter sur toutes les affaires de quelque importance; leur felwa ou décision suflSt à tout justifier et peut tout compromettre.

Le souverain choisit du reste ses agents soit parmi' ses enfants, soit parmi ses esclaves.

Les esclaves, très nombreux dans le Soudan, y sont, pour la plupart, comme chez les Romains et dans nos colonies, employés à la culture des terres et à diterS travaux; il est rare dans le Soudan, comme dans les "répubK(jues de l^antiquilé, qu'un homme libre eonéente à travailler lui-même.

Quelques esclaves cependant, appelés à exercer des fonctions domestiques, peuvent s'élever dans la confiance de leur maître; ces esclaves appartiennent presque toujours à (les races particulièrement estimées; c'est ainsi que les Sarwa sont traités avec beaucoup de faveur dans le Baguermi.

On peut dire, en thèse générale, que la faveur accordée à l'esclave est d'autant plus grande que sa race diffère moins de celle de son maître. Partoul, comme chez les Juifs et les Romains, le débiteur, con<tralnt de se vendre, est traité avec bonté par son concitoyen devenu son maître, ou vengé par le peuple des injures qui lui sont faites.

Nous voyous chez les Romains les esclaves domestiques s'élever du gouvernement de la maison de leur maître au gouvernement même de l'État, L'orgueil proverbial de la maison claudienne n'empêcha pas Tibère et son successeur d'être conseillés ou menés par leurs affranchis. Sans doute au temps de la grandeur romaine, les citoyens, plus jaloux de leur gloire^ ti ^eussent pas Supporté patiemment une leUe în^re.

rCfamde» cependant, rappela un jour ayisénafèuvi^ue^ .dès les premiera tempa de U république, dea affraOr cbis y avaient joué un rôle important.

L'Egypte ancienne noua montre Joseph aurgiamott de la servitude pour devenir l'arbitre de l'ompii^e.

L'Egypte musulmane a été longtemps possédée piM^ det mamelouks» sorte de miHoe recrutée pair U servi- .tode, et l'empire ottoman regorge d'esdatM qui ïkgnent sur les enfents de leurs maîtres.

Quelques esclaves noirs tiennent dans le Soiulan 1^ plaoe que les mamelouks tiennent dans tout TOrieni et que les affranchis occupaient à Rome.

: Je citerai, parmi ceux qui ont acquis quelque célébrité» Barka-Gana, qui commandait l'armée du Kaaemi à l'époque à laquelle Denham et Clapperlon visi^rent le Bernou 9 Kadjalla-Taé» qui la commandait auparavant; Fatcha-*Kano » Ab(i«Allah*Gabadna , Ubarama» etc»^ qui figurent dans Tbi^toire du Baguermi ; le khalifa Deldouikl» qui usurpa sur Hachim de Gimir la viqe- . royauté du Kordofan» et disputa la royauté du D^r- Fimr à Abd-er-Rahman II» etc» etc

L'affranchissement eatregardé daqsleSoudancopaç^e unefoirmalité oiseuse» ou comme Tinjuste rupture^ d'up Ijen qui PQ doit, jamais être brisé. Ainsi Barka-Gan^» quoique à la tête d'une armée, dut reconnaître le pouvoir du Kan^mi sur f^a personne, c^t s'huqnlier devant .^t b^taïue repaarqu%blç qu'il avait offensé et qui lui pardonna facilement^

IL — Légitimité, usurpations, insignes,

jgi^ théorie, rislf^m ne peut ayo^r qu'un chef» qui est :te kbaJWe flq ym'* «\U;Pr^P^4te; pqqr être j^it^m^»

(lao)

ce khalife doit être musulman, mâle» majeur, sain d'esprit, de condition libre, et de la tribu de Koreych.

Dans la pratique, le monde musulman est divisé entre une multitude de souTerains qui se prétendent tous khalifes, bien que la plupart d'entre eux ne soient pas koreychites*

Le padichah des Turcs est le plus puissant de tous ces khalifes; il a pour lui l'éclat et le prestige d'un passé glorieux* La race turque a été maltresse de l'Algérie ; elle domine encore à Tunis, à Tripoli, en Egypte; le padichah a le titre de protecteur des villes saintes ; enfin la plupart des musulmans croient que les princes chrétiens en reçoivent l'investiture et lui paient tribut. On ne s'étonnera donc pas si les princes du Soudan le regardant comme le maître du monde, le véritable partageur (padichah) des couronnes, s'adressent quelquefois à lui dans leurs embarras, et, à défaut d'un appui matériel, qu'il ne saurait leur prêter, aient recours à son appui moral : c'est ainsi que Ghérif fut rétabli dans ses États. Les princes soudaniens paraissent même se prêter à recevoir du padichah l'investiture de la royauté. Le pacha de Tripoli jouit dans le Soudan d'une grande influence : il en est de même du vice-roi d'Egypte qui cherche à étendre de ce côté le renom de sa puissance.

Le sultan du Maroc jouit aussi de quelque crédit à Ten-Bouctou, comme parmi lesfellatas, et de tous ceux qui commandent à l'Afrique méditerranéenne; les maîtres de l'Algérie sont les seuls que le Soudan ne connaisse pas et qu'il ne consulte jamais.

L'origine de la royauté dans le Soudan, comme partout» a été l'élection. Lesrois élus ont légué à leurs

enfants ou à leurs frères le pouvoir dont on leur avait confié Texercice* En général , le personnage le plus âgé de la famille royale a succédé au trône, à Texclu*sion des enfants mêmes du roi décédé. Cette coutume est celle des Arabes et des Turcs ; les Soudaniens, s'ils ne la suivaient déjà, ont dû l'adopter dès qu'ils se sont trouvés en rapport avec d'autres musulmans.

Ches eux, comme chez les Arabes et les Turcs, le pouvoir est souvent disputé les armes à la main par plusieurs rivaux dont les droits paraissent se balancer. Le vainqueur fait alors aveugler les vaincus, ou bien il leur fait couper l'oreille ou trancher la main. En les stigmatisant de la sorte, il les rend indignes de régner et n'a plus à les craindre ; c'est ainsi que nos premiers rois faisaient tondre leurs rivaux, ce qui valait assurément mieux que de les faire pénr.

Dans le Soudan, du reste, les attentats politiques sont en général punis avec peu de rigueur, parce qu'ils sont commis par des hommes puissants qu'il est bon de ménager. L'exil, dans les monts Marrah, fut le seul châtiment du khalifa Deldoum, qui avait menacé le trône d'Abd-er-Bahman IL Le khalifa fut même rappelé plus tard par Fadel, qui, comme beaucoup de princes, se piquait de faire en tout le contraire de ce qu'avait fait son prédécesseur.

Si la perte de la vue, celle d'une oreille ou d*une main, excluent du trône, une défaite honteuse, la fuite pendant le combat, la perte de la liberté, en excluent bien davantage encore. Les noms des princes qu'attei* gnent de tels malheurs sont retranchés des listes royales et condamnés à l'oubli.

: Le seul eyeipple de l'usurpation de la royauté p^

une maison nouvelle nous est offert par le Bôraoù; où régnent aujourd'hui les descendants de Mohammed- Ningami.

Cette usurpation n'a pu s'accomplir que par Teffort patient de trois générations de maires du palais; elle rappelle par quelques traits l'usurpation carlovingienne.

Gomme je Tai dit plus haut, les capitales, ou plutôt les résidences royales, changent souTenk dans le S»mdan. Ainsi le Bornou a eu successivement pour capitales : Gasr-Goumo, Ângala, Angornou, Kougawa; le Waday : Nimro, Tara, Oulad-Ali, Wara, Ambaehé; le Dar-Four : Bir-Nabak, Rich, Teldawa, Kabkabieh, Kobé, Tendeiti; les Fellatas, depuis quelques années, Sokkoto et Wurno; le Kordofan, Bara etLobeidh, ete.

Nos anciens rois changeaient aussi volontiers de capitale, tant la Barbarie se ressemble partent, et, pour ne parler que de ceux de la seconde race, Gharlemagne trônait à Aix, Louis* le -Débonnaire à TbioQ-^ ville, Gharles-le-Ghauve à Gompiègne, Louis d'outremer àLaon, etc., etc.

Le signe du pouvoir royal dans le Soudan me parait être le tambour qu'ils appellent tombol (tympamum, tymballe) à peu près partout, et que les Arabes €^o* naissent sous le nom de nogara. Ges tambours, construits en bois, entourés de cuir, et assez ordinairement de cuir d'hippopotame, jouent sur le champ de bataille le rôle des enseignes. On doit les suivre partout, les entourer et les défendre jusqu'à la mort; leur vacarme anime au combat, annonce la vietoire. Ils ne se taisent que si l'ennemi s'en empare ; leur siienoe indique la défaite et donne le signal de la déroute.

iV PABTIB« — ART DB LA QUBRRB.

Page 1