‹ Mémoire sur le SoudanChapitre 36 sur 41 · I. — Marche du sentiment religieux, premières idoles · texte numérisé non relu

I. — Marche du sentiment religieux, premières idoles

Le spectacle admirable de la nature, d'une part, et de l'autre, la conscience qu'il a de sa propre faiblesse.

aiuèneût riiomme è croire à Texisteoce d'un ou dt plusieurs êtres créaleurs du monde et arbitres de la destinée.

Ignorant des lois de la nature, rhomine primitif ne voit partout que des prodiges nés de quelque caprice d une divinité faite à son image. Agité tour ù iour par la crainte ou le désir, il s'adresse à cette divinité» cherche à détourner par des conjurations et des sacrifices les malheurs qui le menacent, ou à mériter par des offrandes et des prières, les biens qu'il convoite. Cette marche naturelle de l'esprit humain vers la religion est-elle un transport soudain, ou seulement une course plus ou moins rapide ; j'hésite à me prononcer sur une si grave question, il me semble toutefois qu'il existe dans le monde quelques peuples à l'esprit desquels l'idée d'une puissance suprême ne s'est pas présentée encore; les premiers missionnaires en* signalèrent en Amérique, les missionnaires actuels en rencontrent sur le fleuve Blanc.

D'abord vague et indécis, le sentiment religieux arrive à se formuler en dogmes, à se traduire par un culte ; ces dogmes et ce culte se compliquent pendant les siècles de barbarie et deviennent plus simples et plus purs à mesure que l'humanité s'éclaire davantage. La superstition alors se voit exilée des temples; mais comme l'esprit du vulgaire en est avide, elle ne périt point ; repoussée par les dieux, elle se place sous Tinvocation des esprits infernaux, et arrive à constituer ce que nos pères appelaient la magie.

Les peuples idolâtres du Soudan n'ont pas fait le principal objet de mes recherches, leurs cultes ne me sont qu'imparfaitement connus ; il m'est toutefois {>6r-*

mis de supposer qu'ils diffèrent peu de celui qui» dans le Baguermi, a précédé l'islamisme. Antérieurement à Ban-Malo, premier souverain musulman du Baguermi, les habitants de Masna invoquaient une divinité appelée Mérem (1) Dida; ils lui avaient consacré une idole ou plutôt un fétiche de bois de Harez» terminé par une tète imparfaitement dégrossie.

Tels sont partout les objets du culte primitif.

Simulacra mœsta deorum

Arte carent, csesisque ezstant informia truncis.

{Lucan.^ phars.^ liv. III, ▼. 4i-)

LaDianed'Éphèse, d'après Pline, n'était elle-même, dans l'origine, qu'une souche ou qu'un tronc d'arbre.

Les anciens, dit Clément d'Alexandrie, n'érigèrent d'abord que des poteaux de bois ou des colonnes de pierre à leurs dieux. Lorsque ces simulacres grossiers étaient isolés, on les nommait choanes ; et, dans la suite» lorsqu'on les transforma en figures humaines, ils reçurent le nom de bretés.

Tibulle, regrettant ce culte grossier, compagnon de la simplicité et de la bonne foi des premiers âges, s'adresse ainsi aux dieux :

r^ec pudeat prisco vos esse e stipite factos.

Sic veteris sedes incoluistis avi.

Tune melius tenuere fideui, cum paupere cultu

Stahat iD ezigua ligneus sede deus.

Dans plusieurs parties de l'Afrique, on retrouve des dieux pareils à Mérem-Dida. On en pourrait dire autant de l'Océanie et de l'Asie : les fétiches des Lapons

(i) Merem, i. e. priocesse dans toutes les langues du Soudan ; cette ditinité avait quelque analogie avec Ja Vénus Astarté des Syriens.

ettX^mètnes, wirku-accha, Toron» elc» » ne sont pas ftotr» chose.

Le fétiche de Hérem^Dida, mal posé ou mal soutenui lomba plusieurs fois pendant les premières années de son existence ; le peuple, ému par le fréquent retour d'un si lugubre présage, voulut s'éclairer sur ses causes et en conjurer les conséquences funestes. Un devin célèbre fut consulté ; sa réponse fut digne de la barbarie superstitieuse des temps : il déclara en effet que Mérem-Dida exigeait le sacrifice de la fille du roi; que cette jeune fille devait être enterrée vivante, et le fétiche dressé au-dessus de son tombeau. Le roi, autre Agamemnon, sacrifia sa fille à sa propre folie et au fanatisme de ses sujets : Tantum poluit religio suadere ma*' lonun. A partir de ce moment, on assure que Mérem^ Dida resta debout. J'ai exprimé plus haut l'opinion que ce fétiche avait été épargné par les musulmans, sur une de mes notes; cependant je lis à côté de son nom: les mots arabes sar debib, locution étrange et barbare dont le sens, qui m'avait échappé au premier moment^ parait être que le fétiche a été renversé (est devenu étendu à terre).

II, — Progrès de T islamisme , missions chrétiennes.

L'islam a pénétré par le Maroc à Tembouctou, dans l'empire des Fellatas, le Bomou, le Baguermi; il est au contraire venu de l'Egypte ou du Hedjaz dans le Dar^Four et le Waday.

II a pénétré dans ces États par voie de riçaieh ou apostolat; il ne s'y est point établi par la force des armes* Mais» à peine convertis, ces États ont voulu

contraindre les autres à les imiter» et leurs expédttioni guerrières sont devenues plus nombreuses en acquêt rant le caractère de Djihad ou guerre sainte.

L'islam, adopté par un prince, est souvent accepté par tous les sujets ou la plupart d'entre eux, en vertu de cette tendance qu'ont tous les hommes à imiter l'exemple de ceux qu'ils regardent comme plus ôelai* r^s qu'eux-mêmes. Quelquefois aussi l'islam est imposé par un vainqueur féroce à des populations soumises : dans ces deux cas, la foi, la piété des néophytes ne sauraient être bien vives. Il faut au fanatisme quelques générations pour naître et se développer; c'est pourquoi dans le Baguer mi» par exemple, il règne une grande tolérance ; les idolâtres y jouissent d'une aéeuf rite couiplète, bien que les Baguermiens fassent sans cesse des razzias chez les Kirdi ; beaucoup d'étals musulmans emploient dos troupes idolâtres, et ne font en cela que suivre l'exemple de leur prophète, assez habile pour profiter toujours de tout ce qui pouvait la servir.

Tandis que l'islamisme prend ainsi possession du centre de l'Afrique, le christianisme cherche , mais avec moins de succès, à se glisser dans la partie méridionale de ce continent. Les missionnaires Krapf, Rebmann, Oswell, Livingston , Arbousset, Daumas, Cazalis, y portent la religion de l'Évangile, trop épurée et trop austère peut-être, pour des peuples auasi har«" bares. Les missionnaires catholiques, d'un autre cèté» cherchent à attirera leur culte les peuplades sauvages du fleuve Blanc, plus avides de leurs verroteries que de leur parole.

Toute» ces missMms, cependant, aervent la 8ci#o€«

géographique, redevable déjà de tant de' progrès au dévoilement audacieux et à Tintelligente activité det jésuites.

L'ignorance des musulmans soudaniens fait qu'ils confondent presque toujours le christianisme que les marchands d'esclaves ont soin de leur représenter sous les plus tristes couleurs, avec l'idolâtrie grossière de leurs voisins. Pour eux, les idolâtres et les chrétien» ne font qu'un ; aussi répoTbdent-ils souvent à ceux qui les interrogent sur les contrées de l'Afrique centrale, qu'elles sont peuplées de chrétiens. Dans le mot composé de Kirdi-Sara, appellation des peuples limitrophes du Baguermi et du Bornou, dans le Sud, Sara n'est auti^e chose que l'arabe nsara (chrétiens, sing. nous* rami. Nazaréen) légèrement défiguré.

Il est naturel que les Égyptiens et les gens du Gharb inspirent de prime-abord aux noirs plus de confiance que nous; la figure, les mœurs, les idées des uns et des autres ne diffèrent pas dans une assez forte mesure pour amener de la défiance et de l'éloignément. Le demi-savoir d'un Égyptien frappe d'admiration le nègre ; la science de l'Européen l'étonné et l'effraye.

L'admiration des noirs est d'ailleurs acquise en général à ce qui le mérite le moins ; l'idée dominante^ le sens philosophique d'une religion, ne se révèle point à eux; ce qu'ils en voient, c'est le détail ; plus ce détail est complexe, plus il letir parait merveilleux; plus il est niais, plus il leur semble sublime. Or, ce n'est pas par la pauvreté des détails que pècbe l'islam : si cette religion n'a pas admis de figures dans ses temples, elle a au compliquer son dogme» sa morale, et surtout le^

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praliquen de son culte» d'une muUStude incroyable de subtilités et de minuties.

Ainsi, Tablution la plus simple exige Taccomplisse' ment successif de dix-neuf pratiques, dont cinq sont de précepte coranique et quatorze de tradition prophétique. Celte ablution est rendue nécessaire par onze sortes de souillures différentes. L'accomplisse* ment de chacune des cinq prières journalières, dont Tinstant précis est déterminé, exige quatre conditions.

Chaque prière se compose d*un nombre différent de rikats, qui sont d'obligation divine, canonique ou traditionnelle.

Chaque rikat exige Taccomplissement de dix pratiques, dont l'importance n'est pas la même. La prière, enfin, peut être invalidée par douze accidents différents» et perdre une portion de ses mérites par un nombre bien plus considérable de petits oublis ou de petites fautes.

Il en résulte que le musulman, pour accomplir les moindres -devoirs de ce culte méticuleux, est obligé de subir un noviciat assez long ou de consulter à chaque instant des gens mieux renseignés que lui. Les docteurs des premiers siècles de l'islam, et surtout les fondateurs des quatre rites orthodoxes, n'ont probablement introduit, à l'abri du coran et des traditions du pro* phète, tant de complications dans l'islamisme, qu'afin de se rendre indispensables; ils ont légué leur privilège auxeulemas,qui continuent à l'exploiter, et fouissent d'un crédit d'autant plus grand, que le peuple au milieu duquel ils vivent est plus ignorant.

Il est à remarquer que chez les peuples grossiers ta connaissance du dogme, qui est rare, est estimée bien

plus ha«t que la foi et que la piété, qui sont comn)uf>es. Peul-ètre cela tient-il à ce que les croyants naiCi ne comprennent pas le doute» et prennent le sourire du sèeplique pour une finesse dévote au-dessus de leur portée.

Au. Caire, je parlais fréquemment religion a?jec mes informateurs noirs; et comme les. dogmes» les, préceptes» le culte de Tislam -me sont familiers, je. les leur faisais volontiers connaître* Souvent» cependant» je ne pouvais retenir quelques plaisanteries; il m'élait difficile» par ^xeqaple^ d'expliquer» sans, en rire» qne l'eau d'une citerne où était tombé un rat ne pouvait servir aux ablutions avant qa'on en eût retiré trente seaux» et qu'il fallait en puiser soixante pour rendra pure l'eau dans laquelle était tombé un pigeon» .

Mes Soudaniens» cependant» pleins d'admiration pour ces conceptions étranges» ne croyaieiit pas que j'en pusse rire de bonne foi» et me regardaient cofiimp un père de l'islam ; j'aurais pu brûler le coran devant eqxsans perdre une si belle réputation, tantlafQi^du vulgaire est aveugle et entêtée.

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