CHAPITRE IT
De la formation des langues.
Qu'on veuille bien ne pas nous dire de «passer au déluge. » Nous ne nous arrêterons pas long-temps sur ce chapitre, quelque attrait qu’il ait pour nous. Nous croyons que quelques réflexions générales pourront être utiles pour l'application de ce qui va suivre.
On dit que les langues sont faites pour expri= mer nos idées : elles neles expriment point, elles les appellent et les rendent présentes à notre imagination. Toutes nos idées sont complexes ; elles sont divisibles à l'infini : elles se présentent en masse à nos esprits : Catervatim trruunt cogitationes nostræ. Elles passent devant nous avec une rapidité que rien ne peut décrire ; elles changent de formes et s’entremêélent comme les figures du kaleïdoscope. L'homme voudrait les fixer telles qu'il les recoit, mais cela est impossible; aucune langue, aucun signe ne peut produire cet effet. On en saisit une portion, un côté, un point, et on y applique des signes qui servent à réveiller le reste; de là vient que l’ellipse domine dans le langage humain. On se fait entendre autant par ce qu’on ne dit pas, que par ce qu’on dit. C’est ce qui fait la différence des langues, quant à la signification des mots et aux formes grammaticales; chacun saisit ce qu'il peut du groupe d'idées qui se présente à lui, et il y applique un mot ou un signe qui lui rappelle, plus ou moins, des parties de ce groupe. Celui qui dit : 20/0, par exemple, a saisi à la fois les idées de volonté et de personnalité, et celle de négation; celui qui, au contraire, dit : « je ne veux pas, » n’a saisi à la fois qu'une de ces trois parties d'idée, et a appliqué
ses mots en conséquence. Il doit en avoir été de même à l’origine de la formation des langues: On les a faites comme on a pu, d'abord sans aucun système; les formes grammaticales. sont venues après. On ne voulait que s'entendre, et on y est parvenu, en suivant différens chemins, parce que la nature n’en indique aucun de préférence à un autre.
Opera naturale è ch’ uom favella
Ma, cosi o cosi, natura lascia
Poi fare a voi, secondo che v'abbella.
Daxrx.
Avant qu'il existe une langue, un sauvage se sent pressé par la faim, il articule un ou plusieurs sons auxquels il joint des signes visibles; tout cela signifie : j'ai faim, donnez-moi à manger, de la viande, des fruits; enfin, c'est son besom qu'il veut faire comprendre, et demander les moyens de le satisfaire; son signe auditif est compris, mais vaguement; ce n’est ni l'idée de faim, ni celle de manger, ni celle de la viande ou du fruit qui se présente à l'esprit de l'auditeur, mais tout cela à la fois et d’une manière confuse , assez claire, cependant, pour lui faire entendre ce dont son compagnon a besoin ; d’où il suit que le mot que celui-ci a articulé n’est ni un mot, ni un verbe, ni ce que
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nous appelons-une partie du discours; c'est üñ son indicatif, dont on comprend le sens général, mais que l’esprit n’a pas encore analysé, parée que la nécessité ne s'en est pas fait sentir, . Unautre sauvage, dans le même cas, ou répète le mot qu'il a entendu, ou en invente un nouveau, et voilà deux mots synonymes. Il en vient peut-être trois, quatre, cinq, avant qu’ônSs’avise de les employer avec différentes significations ; cela se fait peu à peu, cependant avec assez de rapidité, car le besoin de s'entendre est de première nécessité; chacun s'empresse, à sa ma— nière, de perfectionner le langage; on ajoute une syllabe à un mot; on la metsoit devant, soit après; on Change, on transpose une voyelle:ow une consonne , et on fait ainsi des substantifs, des adjectifs, des verbes, des participes, des adverbes, etc., tout cela sans savoir : précisément ce qu’on fait; ou bien on laisse le mot tel qu'il est et on laisse au sens de la phrase dans laquelle il se trouve à déterminer celui dans lequel il doit être compris; C'est sur ce principe qu'est formée en grande partie la langue chinoise, par suite de la première impulsion. qui a été donnée au système du langage, par ceux qui. l'ont les premiersinventé. > y’!
Ce ne sont pas toujours les hommés de génie qui ont inventé les premières langues. L'homme
de génie, civilisé ou sauvage, est ordinairement modeste et n'aime. pas à se produire. C’est rarement le génie qui gouverne les affaires humaïnes; la médiocrité. et la suflisance siègent le plus souvent dans les hauts lieux. Dans toutes les réunions d'hommes, il y a une classe qu'on peut appeler faiseurs; personnages qui ne doutént de rien et qui acquièrent une influence à laquelle l'homme modeste ne peut où ne se soucie pas d’attemdre. Il.y a eu de ces jaiseurs dans l’enfance des peuplés comme il ÿ en a de nosjours ; car la nature a toujours étéla même. C'est à ces hommes vulgaires que sont dues 1és anomalies, les ixrégularités que l’on observe dans toutes les langues. Nous ne voulons pas dire que lé génie n’a pas quelquefois présidé à: leur’ formation; la langue grecque nous offre un trop bel exemple du contraire, mais elle-même a ses anomalies, effet en partie: dur mélange des peuples, mäis. qu'on peut attribuer aussi à l’insouciance des füiseurs qui ontaidé à la former ; où à la corrompre après qu'elle a été formée.
Pourse convaincre de la vérité de tout ceci, il n'y à qu’à observer ce qui‘se passe de nos jours : sont-ce des hommes de génie qui ont introduit , depuis quelques années, dans la langue francaise une foule de termes barbares que toutes ses analogies, que sa prononciation même re-
poussert et qui cependant semblent destinés à y demeurer ? Non, sans doute:, ce sont les farseurs de notre époque que les hommes de talent et de génie n’ont pu combattre avec succès. Ce n’est pas ainsi que Cicéron enrichissait la langue latine en empruntant des mots de celle des Grecs.
C'est ainsi qu'a été produite la différence des langues selon le caractère de ceux qui ont présidé à leur formation, modifié jusqu’à un certain point par le climat et d’autres circonstances locales ; de là sont venues les langues analytiques, synthétiques, monosyllabiques, polysyllabiques , langues à inversions, langues dans lesquelles les mots se suivent dans un ordre réglé plus ou moins naturel, langues à inflexions, langues à particules à préfixes et suffixes, et tout'cé qui forme la variété qu’on observe dans les différens idiomes. La première impulsion donnée par les premiers füaiseurs a été suivie par ceux qui leur ont succédé, car l’homme est naturelle: ment plus porté à imiter qu’à inventer ; c’est ce qui fait que toutes les langues ont une tendance manifeste à conserver le caractère grammatical qui leur a d’abord été imprimé. Le chinois"; depuis quatre mille ans, est demeuré monosyl-
* Nous entendons par le chinois, toutes les langues monosyllabiques de l'Asie orientale.
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labique ; les langues de l'Inde, au contraire, conservent le caractère opposé, quoique les peuples qui les parlent se touchent. Ce fait, qu'il est impossible de révoquer en doute, jette le plus grand jour sur l’origine et la formation des langues ; mais ce n’est pas le sujet qui doit nous occuper; nous en avons dit assez pour /ürre penser ceux qui s'occupent de cette matière, et pour expliquer les phénomènes que vont nous présen- ‘ter les langues des sauvages de l'Amérique.
Il résulte de tout ce qui est dit ci-dessus que le hasard, le caprice, l'ignorance et une foule de circonstances tant locales que personnelles, ont concouru à la formation originelle des langues et qu’elles ont nécessairement différé dans leur structure et leurs formes grammaticales ; le besoin de s'entendre a produit différentes manières d'arriver à ce but.
Cette théorie de l’origine des langues nous a. été suggérée par l'étude de celles de l'Amérique, dont la formation et le génie nous paraissent ne pouvoir être expliqués par aucun autre système. Nous aurions désiré le développer davantage, mais le plan de ce mémoire ne nous l’a pas permis : au reste, nous n’affirmons rien. Il fallait bien chercher une cause aux faits que nous allons présenter. Dans une matière aussi peu accessible à l'intelligence humaine, on ne peut
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former que des conjectures , et dans un Champ aussi vaste il est facile de s’égarer.