‹ Mémoire sur le système grammatical des langues de quelques nations indiennes de l'Amerique du NordChapitre 20 sur 129 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Phonologie des langues algonquines.

Il ne faut pas croire qu'il ait été facile à l'homme, au temps de la formation des langues, d’articuler les sons vocaux. Pour se convaincre de cette difficulté, ilsuffit de jeter un coup d'oeil sur les langues qui nous sont le plus familières :

(gg ven n'est plus aisé à un Francais que de prononcer les sons uw, eu, Uimouillé, encore yen a-t-il beaucoup qui ne peuvent pas articuler ce dernier son ; et qui y substituent y grec ou l’?consonne des Allemands ; mais les étrangers dont l’oreille et les organes vocaux n’y sont pas habitués, trouvent beaucoup de difficulté à proférer ces sons, et souvent n’en peuvent pas Venir à bout. ILen est de même pour les Francais avec plusieurs sons des autres langues; ce n’est que dans l'enfance qu’on peuten acquérir l’exacte pronon-

“ciation. À l’époque de la formation des langues , toutes les articulations vocales, quelques voyelles peut-être exceptéés, ont été étrangères à l'homme. Il a fallu s'essayer plusieurs fois avant d'en arüculer quelques-unes , et on n’a produit d’abord que des sons imparfaits. Il n’est pas be soin de recourir aux langues sauvages pour la preuve de ce fait. Les nôtres nous en offrent des exemples suffisans. D'où vient-il que les Espagnols et les Gascons confondent le B avec le V, que les Allemands distinguent à peine entre le K et le G dur, le Det le T, le B et le P, et que, dans leur orthographe, souvent ils se servent indifféremment de l’une ou de l’autre de ces consonnes ? C’est que dans les commencemens de leurs langues, en tâtonnant, il$ $e sont arrêtés à un son mal assuré, une espèce de son mitoyen

entre ceux qu'ainsi ils confondent, et cette ma nière d’articuler a pris de la force par l'habitude; et-est devenue nationale.

Il en est de même-parmi les nations sauvages: Nous éûmes, il y a quelques années, une longue discussion avec un Iroquois intelligent et instruit, à l'effet de déterminer si un certain son de sa langue était celui du K ou du G- dur; si on devait prononcer Ganadayé (village) ou-Kanadayé. La discussion fut longue, et nous décidâmes à la fin en faveur du X. Dans les livres imprimés, les missionnaires se servent indifféremment de ces deux lettres. Zeisberger avoue ingénüment dans son abécédaire lénäpé”, que son imprimeur n'ayant pas assez de K, il a été obligé d'y substituer la lettre G. Zeisberger était Allemand. dé

C’est sans doute cette difficulté d’articulation qui, dans l’origine de la langue algonquine, a fait que ‘quelques-uns de ses dialectes ont le même mot-prononcé par L, d’autres par R;, et quelques-uns par N. Dans un de ceux de la langue de massachusetts, ‘un chien :se dit a/um, dans un autre arum, et dans un troisième anum*. Cest que dans le principe, lorsque la

* Edition de 1776.

: Pickering, notes sur Eliot.

KT FOF —

langue s’est formée, chacun aura prononcé la. eonsonne comme il aura pu, selon le degré de force ou de faiblesse de ses organes, et les tri bus, en se séparant, auront conservé. chacune la prononciation qu'elle avait recue de ses pères. C’est de là aussi que proviennent les sons inconnus aux oreilles européennes, et qui, s'ils étaient connus, embarrasseraient beaucoup les faiseurs d’alphabets universels. Nous ne parlerons ici ni de l'Asie, ni de l'Afrique ; l'Amérique nous en présente un assez grandnombre qu'il est ‘impossible de faire connaître autrement que par le sens de l’ouie, et que la plume chercherait en vain à décrire. Tel est, par exemple, celui des langues quichua et othomi, que les grammairiens hispano-américains appellent cc castanuelas. C'est la lettre K doublement articulée du fond du gosier, et dont le son ressemble, autant qu'il est possible de le décrire, au bruit que fait un singe qui Casse des noix. C’est encore l’ou consonne des Lénäpés comme dans notre mot out, mais suivi immédiatement d’une autre consonne et prononcé sans repos intermédiaire, ce qui l’a fait appeler l’ou ou le sifflé, parce qu’en effet il faut siffler pour le prononcer. Le même son existe dans l’abénaki, mais au lieu d’être labial, comme dans le lénâpé, il est guttural, et se prononce du fond de la gorge. Il existe une

multitude d’autres sons étranges dans les langues sauvages de l'Amérique ; mais nous ne nous arréterons pas à les décrire, parce que cé n'est pas notre objet. Nous dirons seulement. que nous avons entendu la plupart de ces sons prononcés par des Indiens avec la plus grande facilité et sans le moindre effort, et qu'ils ne nous ont pas paru plus barbares que le Z barré des Polonais, le jervi (bI) des Russes, l’a et l’oes des Portugais, et le y (nghain) des hébraïstes-allemands. Tous ces sons sont faciles et naturels à ceux qui y sont habitués, et leur prononciation $s 'adoucit par l'usage.

Quoique les langues alsonquines soient toutes. de Ja même famille, il ne s'ensuit pas qu’elles doivent avoir le même système phonologique, cependant elles ne diffèrent pas plus entre elles que les langues d'Europe dérivées de. la même source. Il y a, par exemple , une grande différence dans la phonologie des quatre filles de la langue latine : le français, l'italien , Pespagnol et le portugais. Les dialectes, ou patois de la langue française, donnent lieu à la même observation. Le poiteyin, par exemple, a le son italien du c devant les voyelles e et 2. Pour dire ce garcon, les Vendéens disent #&chô gars'. Les sons

* On donne en Poitou cette phrase à prononcer aux étran-

deslangues algonquines ne diffèrent pas plus entre eux et peut-être moins.

Les alphabets de ces langues ne sont pas en général très nombreux; cependant ils Le sont beaucoup plus que ceux des Iroquois, dont quatorze lettres peuvent représenter tous les sons’. Il en faut davantage pour les langues algonquines.

Les Algonquins n’ont pas de sons extraordinaires que nous connaissions, excepté lou consonne sifflé ou prononcé de la gorge, dont nous avons parlé ; encore ce son n’existe-t-il pas dans tous les idiomes; on ne le trouve point dans l'algonquin ni le chippéway. Il n’est pas non plus dans la langue des Outawas, ils y substituent lou voyelle. Ainsi, tandis qu'un Lénapé prononcera

gers : Tch’ est 6 tchu tchi a mis tchô lu tchüre itchi? Quel est celui qui à mis cet œuf cuire ici? C’est le schtbboletk, ou plutôt le cicert du pays. Il a dû faire bien du mal dans les guerres de la Vendée. Les Saintongeais au lieu d’u prononcent eu.

" Les langues iroquoises peuvent s’écrire avec les lettres suivantes : cinq voyelles, a, e, 1, o, ou, trois voyelles nazales, à, e, o, prononcées an, ein, on; enfin six consonnes, k, h (guttural), », r, s, £. I et.ou sont en même temps voyelles etconsonnes, eton peut les distinguer en écrivant, ë, j, et u, w. Cet alphabet a été formé avec un Iroquois intelligent de la tribu des Mohawks, appelés par les Français Agniés. Cet Troquois, de race mélée, est ministre de la re-. ligion anglicane, et sait plusieurs langues.

w'danis , sa fille (en sifflant le w), l'Outaouais dira ou danis. Il en est de même dans toutes les langues purement algonquines.

Les Algonquins n’ont point les consonnes labio-dentales f'et v. Ces sons se trouvent rarement dans les langues américaines; le v presque jamais. Ce son fexiste dans quelques langues floridiennes , telles que le cherokée, le chicasàs et le chactàs; mais nous ne le connaissons dans aucune langue au nord du pays que ces tribus habitent. Dans la langue des Othomis (tribu mexi- GARDE le son du f'est purement labial, les dents n'y ont aucune part. On peut appeler cela un f soufflé. Les grammairiens espagnols l’appellent consonne double et l’écrivent ph'. Peut-être était-ce le son du æ dans l’ancienne Grèce, lorsque le IT était aspiré. |

Les Alsonquns purs ou Chippéways ont la éonsonne z telle que nous la prononcons; les Lénâpés ne l'ont point : ils ont le z des Allemands et des Italiens prononcé ts. Quelques-unes ont le ch français, et plusieurs ont aussi notre j, que les Anglais écrivent zh. Les Chippéways n'ont point le ch (kh) guttural allemand; les Lénäpés,

à Voyez Catecismo y declaracion de la doctrina cristiana en lengua Otomi, con un vocabulario del mismo idioma, por

el R. P. Fr. Joaquin Lopez Yepes. Mexico, 1826.

au contraire , l'ont. Nous ne trouvons dans aucune de ces langues les voyelles w et eu de la langue francaise; elles ont presque toutes les voyelles nasales an et on. Les Abénaquis particulièrement et les tribus du nord en général les font beaucoup sentir. Le père Rasles les écrit par aa avec deux points sur la dernière lettre, Les Anglais, et surtout les Allemands, le font rarement remarquer; ils écrivent an, on, les Anglais quelquefois ang, ong. Nous avons connu un Abénaqui qui s'appelait Nia-man--man-rigounant; il prononcait son nom comme un Francais l'aurait fait, seulement avec plus de force et faisant sentir le dernier 7.

Les Indiens de la famille algonquine articulent distinctement; ils prononcent les voyelles très ouvertes et leurs syllabes sont accentuées. Ils ont l'accent appuyé et l'accent frappé; le premier se place sur les voyelles longues, comme dans l'italien quando, quello; mais ils ne doublent point les consonnes, ce que les Italiens appellent battere. L'accent frappé se place sur les voyelles brèves, comme dans les mots anglais èver, nèver, et dans l'italien d:rd, fard. Ce qu'il y a de plus remarquable dans leur accentuation et qui leur est commun avec tous les Indiens de l'Amérique du nord, c'est ‘la manière dont 1l$ prononcent la dernière syllabe des phra-

ses, surtout dans leurs discours oratoires. Ils. jettent cette syllabe en avant avec force, d’une manière qu’on ne peut comparer à rien qu'aux commandemens de l’exercice militaire; celui qui à entendu un major de régiment dire : portez. armes , peut se former une idée assez claire de cette manière d’articuler la dernière syllabe d’une phrase ou d'un discours ; il y a uné sorte. de préparation sur les syllabes précédentes.

Nous avons observé qu’en général lapronon-.

ciation des Indiens du nord est plus forte et plus dure que celle des tribus méridionales; cependant le huron nous a paru très doux; mais Pabénaki et les langues de l’ancienne Acadie ont quelque chose de plus sauvage que les autres que nous avons entendues. Les langues des habitans des montagnes paraissent aussi plus rudes que celles des habitans des plaines.

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