CHAPITRE IX
{ Coup d'œil général sur les langues algonquines.
Pour se former une juste idée de la manière + dont ces. langues sont composées, il faut se “ transporter en esprit à l’époque de leur formation. Nous ne sommes pas ici à la recherche de faits pour soutenir un système établi & priori ; nous cherchons, au contraire, une théorie qui puisse nous conduire à l'origine de ceux que nous avons sous nos yeux. C’est de faits actuellement existans, que nous tirons des consé-
quences sans lesquelles il nous semble impossible de rendre compte de la cause de leur existence. Sans doute, nous pouvons nous tromper; nous ne prétendons pas plus à la connaissance du passé qu'à celle de l'avenir; mais nous croyons au pouvoir du raisonnement et d’une saine logique, pour nous rendre compte de choses que nous n'avons pas vues nous-même ; ce pouvoir, à la vérité, est très borné, mais enfin, on peut approcher plus ou moins de ses limites : au reste , que notre théorie soit vraie ou fausse, notre objet n'étant que de faire connaïtre, par son moyen, ce qui existe, elle aura toujours rempli notre intention.
Nous supposons donc nos Algonquins au milieu de leurs forêts, tels que le mutum et turpe pecus dont parle Horace , ne possédant pas encore l’usage de la parole. Ils sont doués, comme aujourd’hui, de sens physiques exquis; ils ont la vue percante, l'oreille fine et la mémoire tenace ; et ils ont toutes ces choses par une raison bien simple, parce qu'elles sont nécessaires à leur conservation. Les voilà maintenant qui cherchent à se faire entendre et à se communiquer leurs besoins. Ils ont épuisé la langue des signes, et elle ne leur sert à rien dans l'obscurité. Que vont-ils faire pour parler ? leurs organes ne sont pas encore habitués à articuler des sons,
ei ils essaient. Chacun fait un mot à sa ma nière, qu'il accompagne de signes , et qu’on entend en partie par intuition. On a dit que toutes les langues ont dû être, dans leur origine, monosyllabiques; nous ne voyons aucune raison pour qu'il en ait été aimsi; les premiers mots, peutêtre, probablement même, ont été de simples articulations. Quelques nations, comme les Chinois, s’en seront tenus là et auront composé leurs mots et leurs phrases en unissant des monosyllabes ; mais il n’y a aucune raison de croire que tous les peuples aient suivi cette marche, et la diversité des langues nous prouve évidemment le contraire, surtout si nous considérons la ten-, dance manifeste qu’elles ont toutes à conserver leur structure et leur organisation primitives. Mais revenons à nos Algonquins.
Dans les commencemens ils auront eu beaucoup de synonymes, parce que chacun se sera exprimé à sa manière. Tous ces mots auront été recus dans la langue; toutefois ils auront acquis, peu à peu, des significations moïns vagues, et chacun aura trouvé sa place; si trois ou quatre mots signifiaient à la fois manger, faim, viande, fruit, on les aura appliqués, par un accord tacite, chacun à une partie de l'idée générale qui était : « J'ai faim, donnez-moi de la viande ou du fruit à manger. » La jonction de
mo ——
es mots en plus ou moins de syllabes, ne formé de nouvelles combinaisons , au moyen desquelles de nouvelles nuances ou de nouveaux groupes d’idéessauront été exprimés ou rappe— lés à l'esprit. Tout cela aura été l'ouvrage! non d’un seul homme, mais de tous à la fois, chacun y aura contribué de sa part.
* Les Indiens, surtout ceux qui sont chasseurs et nomades, n’ont pas une tête bien analytique. Ils se sont bientôt embrouillés dans la formation de leurs mots : recevant leurs idées en groupes, ainsi que la nature nous les présente, ils ont voulu les exprimer à la fois avec toutes leurs parües, telles qu'ils les apercevaient. Ont-ils voulu, par exemple, donner un nom à un cer tain arbre, ils n’ont pas pensé à le désigner sumplement par le fruit, ou par quelque autre apparencé unique; mais ils on dit : /’arbre portant
tel fruit et dont les feuilles ressemblent à telle,
chose’, et ils ont cherché à éxprimer tout cela par unseul mot. Maïs comment faire? S'ils joignaient tous ces mots ensemble, ils en,auraient un nouveau d’une longueur énorme; et puis, leur nouvelle langue, abondant en consonnes, n'était pas heureusement formée pour une .pa-
4 . . k eo * 1 Ne. nous semble-t-il pas ici entendre les botanistes , expliquant en latin leurs nomenclatures ? que n’essaientils de longs mots à l’algonquine?
réille joncüon, Alors, ils ont pris quelque chose de chaque mot, et par nié réunion et l’intercalation des bec. et même de sons simples tirés de la phrase qu'ils avaientchoisie, ou plutôt des mots incohérens qui la présentaient à leur esprit, ils ont formé un nom propre composé de ces différentes parties d'idées; et pour celles qu'ils n'ont pu y fare entrer, l’ellipse est. venue à leur secours. Ils ont sgh trop exprimer à la fois, et avec lé moindre nombre de mots possible; ils ont souvent manqué leur but : ils ont fait des
mots plus longs qu'une phrase n'aurait été; ils
en ont de dix syllabes et même au-delà, et les monosyllabes sont très rares dans ces langues. L'abécédaire lénäpé de Zeisberger offre, sur 3585 mots, 74 monosyllabes, 419 dissyllabes, 924 mots de trois, 974 de quatre , 766 de cing, 241 de six, 111 de sept, 31 de huit, 14 de neuf et 3 de dix syllabes. Il ne paraît pas que cette langue en ait de plus longs ; au reste, on voit que les mots qui ‘excèdent cinq syllabes ne sont pas, comparativement, très nombreux. L'abécédaire dont nous parlons ést bien loin de contenir tous les mots de la langue.
D'illustres savans ont pensé , comme nous l’avons déja observé, que toutes les langues avaient été monosyllabiques dans leur origine; celles des Indiens ne paraissent pas confirmer cette
Ni,
hypothèse. Ce qui nous paraît le plus probable, est que les langues, comme le monde, ont commencé par le chaos, et ont acquis de la régularité plus tôt ou plus tard, sous une forme ou une autre, selon le génie des peuples, leurs situations ou leurs besoins. Celles des Indiens de l'Amérique du nord ont retenu beaucoup de ce: genre chaotique! qui a dû présider à leur formation. Les parties du discours y sont entremêlées d’une manière qui fait croire qu’elles n’ont pas toujours été soumises aux règles qui les gouvernent actuellement et qui , introduites peu à peu, n'ont pu que modifier, sans, le détruire , le système de formation des mots qui paraît avoir prévalu dès le commencement. | Ce système polysynthétique est ce qui caractérise les langues algonquines, ainsi que toutes celles de l'Amérique, et influe nécessairement sur leurs formes grammaticales, qui ne diffèrent
* La plus forte preuve qu’on puisse donner du mélange d'idées qui a existé au temps de la formation de ces langues, est le nombre de mots qu’elles-ont pour exprimer la même chose, selon les circonstances qui l’accompagnent. Il y a un verbe pour dire « j'ai envie de manger de la viande, » et un autre pour « j'ai envie de manger de la soupe ou de la bouillie; » un mot, pour une plaie faite avec un instrument tranchant; un autre, pour une plaie faite avec un instrument contondant ; ces langues généralisent rarement. Voyez ci-dessus, chap. II.
Ce ne 7 1 | Eouere
que dans les détails. Nous avons, dans le quatrième chapitre de ce mémoire, donné des exemples de ce système tirés des deux langues de ce continent les plus éloignées l’une de l’autre; nous allons maintenant, par d’autres exemples ; faire voir comment il opère dans celles dont nous parlons. .
Qu'on ne dise pas que ce système est celui de toutes les langues barbares ; les Chinois ont été barbares autrefois , et cependant ils en ont suivi un tout opposé. La civilisation n’a pas pu changer l’organisation primitive de leur langue; elle a dû être, dans son origine, ce qu'elle était il y a quatre mille ans, et ce qu’elle est encore aujourd’hui.
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